Bertrand Russell
Logicien, mathématicien et philosophe britannique, l'un des fondateurs de la philosophie analytique. Auteur du logicisme et des Principia Mathematica, de la théorie des descriptions définies et de l'atomisme logique. Figure publique engagée, prix Nobel de littérature 1950.
Biographie
Bertrand Arthur William Russell naît le 18 mai 1872 à Trellech, au pays de Galles, et meurt le 2 février 1970 à Penrhyndeudraeth, également au pays de Galles, à près de quatre-vingt-dix-huit ans. Sa très longue vie traverse un siècle entier, des dernières décennies de l'ère victorienne à la guerre froide, et il y joue un rôle considérable, à la fois comme l'un des plus grands logiciens et philosophes de son temps, et comme une figure publique engagée, mathématicien, essayiste, pacifiste et militant.
Russell naît dans une famille de la haute aristocratie libérale britannique (son grand-père, Lord John Russell, fut Premier ministre). Orphelin de ses deux parents avant l'âge de quatre ans, il est élevé par sa grand-mère dans un climat austère. Adolescent solitaire, il trouve dans les mathématiques une révélation, et il étudiera les mathématiques puis la philosophie à Trinity College, à Cambridge, où il entre en 1890.
Les premières décennies de sa carrière sont consacrées à la logique et aux fondements des mathématiques. Avec son ancien professeur Alfred North Whitehead, il rédige les monumentaux Principia Mathematica (1910-1913), tentative de fonder l'ensemble des mathématiques sur la logique. C'est l'une des œuvres majeures de la logique moderne. Russell est aussi le maître, puis l'interlocuteur, du jeune Ludwig Wittgenstein, qu'il accueille à Cambridge.
La Première Guerre mondiale marque un tournant. Pacifiste convaincu, Russell milite contre la guerre, ce qui lui vaut de perdre son poste à Cambridge et même d'être emprisonné quelques mois en 1918. Sa vie devient dès lors partagée entre la philosophie et l'engagement public. Il voyage (en Russie soviétique, en Chine), écrit d'innombrables ouvrages de vulgarisation et d'intervention sur la morale, l'éducation, la religion, la politique, le mariage. Sa vie privée, marquée par quatre mariages et des positions jugées scandaleuses sur la morale sexuelle, alimente les controverses.
En 1950, Russell reçoit le prix Nobel de littérature, en reconnaissance de ses écrits humanistes. Jusqu'à la fin de sa vie, il reste un militant infatigable : contre l'arme nucléaire (il cofonde le mouvement pour le désarmement et lance avec Einstein le manifeste Russell-Einstein en 1955), contre la guerre du Vietnam. Il meurt en 1970, ayant incarné pendant des décennies la figure de l'intellectuel engagé.
Pensée principale
Bertrand Russell est l'un des fondateurs de la philosophie analytique, le grand courant qui a dominé la philosophie de langue anglaise au XXe siècle. Son apport est immense en logique, en philosophie des mathématiques et en philosophie du langage, mais sa pensée déborde largement ces domaines techniques pour embrasser la théorie de la connaissance, la métaphysique et, sur un autre registre, la morale et la politique. Ce qui unifie cette œuvre vaste, c'est une exigence constante de clarté, de rigueur et d'analyse.
Le logicisme et les fondements des mathématiques
Le premier grand projet de Russell, qui occupe les premières décennies de sa carrière, est le logicisme : la thèse selon laquelle les mathématiques se réduisent à la logique, c'est-à-dire que tous les concepts mathématiques peuvent être définis en termes purement logiques, et tous les théorèmes mathématiques déduits de principes logiques.
Ce projet, exposé dans Les Principes des mathématiques (1903) puis dans les Principia Mathematica (1910-1913, avec Whitehead), se heurte à une difficulté majeure que Russell lui-même découvre : le paradoxe qui porte son nom. En considérant l'ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes, on aboutit à une contradiction (cet ensemble se contient-il lui-même ?). Ce paradoxe ébranle les fondements de la théorie des ensembles naissante. Pour le résoudre, Russell élabore la « théorie des types », qui interdit certaines constructions auto-référentielles. Bien que le programme logiciste se soit finalement heurté à des limites (notamment avec les théorèmes de Gödel), il a profondément marqué la logique et les fondements des mathématiques, et les Principia restent un monument.
La théorie des descriptions définies
L'un des apports les plus célèbres de Russell en philosophie du langage est sa théorie des descriptions définies, exposée dans l'article « On Denoting » (1905), souvent cité comme un modèle d'analyse philosophique.
Le problème est le suivant : que signifie un énoncé comme « l'actuel roi de France est chauve », alors qu'il n'y a pas de roi de France ? L'énoncé est-il vrai, faux, dénué de sens ? Russell propose une analyse logique qui dissout le problème : l'énoncé signifie en réalité « il existe un et un seul individu qui est actuellement roi de France, et cet individu est chauve ». Ainsi reformulé, l'énoncé est simplement faux (puisqu'il n'existe pas un tel individu), sans qu'on ait à supposer un mystérieux « roi de France » qui subsisterait. Cette analyse montre que la forme grammaticale d'une phrase peut masquer sa forme logique réelle, et que l'analyse logique permet de clarifier, voire de dissoudre, des problèmes philosophiques. C'est l'un des gestes fondateurs de la philosophie analytique.
Atomisme logique et théorie de la connaissance
Russell a développé une métaphysique et une théorie de la connaissance qu'il a appelées « atomisme logique ». L'idée est que le monde est constitué de « faits atomiques » indépendants, et que le langage, correctement analysé, doit refléter cette structure : à une analyse logique complète correspondrait une représentation fidèle de la structure du réel. Cette conception, qu'il partage un temps avec le jeune Wittgenstein, est l'une des grandes tentatives métaphysiques de la philosophie analytique.
En théorie de la connaissance, Russell distingue notamment la « connaissance par accointance » (la connaissance directe de ce qui nous est immédiatement donné, nos données sensorielles) et la « connaissance par description » (la connaissance indirecte, par le langage, de ce que nous n'éprouvons pas directement). Soucieux de fonder le savoir sur des bases solides, Russell n'a cessé, tout au long de sa vie, de réviser ses positions, dans un esprit qui mêle l'empirisme britannique et la rigueur logique nouvelle. Cette mobilité, ce refus de se figer dans un système, est caractéristique de sa démarche : Russell incarne le philosophe qui préfère avoir tort clairement plutôt que raison confusément.
Œuvres majeures
L'œuvre de Russell est d'une ampleur considérable : il a publié des dizaines de livres, des plus techniques aux plus populaires, sur près de soixante-dix ans.
Les Principes des mathématiques (The Principles of Mathematics, 1903) exposent pour la première fois le programme logiciste de Russell et contiennent la présentation de son célèbre paradoxe.
Les Principia Mathematica (1910-1913), écrits avec Alfred North Whitehead, sont l'œuvre logique majeure : une tentative monumentale, en trois volumes, de dériver les mathématiques de la logique. C'est un sommet de la logique formelle moderne, d'une difficulté technique extrême.
L'article « On Denoting » (« De la dénotation », 1905) est un texte bref mais capital, où Russell expose sa théorie des descriptions définies. Il est souvent considéré comme un paradigme de l'analyse philosophique.
Problèmes de philosophie (The Problems of Philosophy, 1912) est une introduction à la philosophie d'une grande clarté, qui reste l'un des meilleurs points d'entrée dans la pensée de Russell et dans la théorie de la connaissance.
Histoire de la philosophie occidentale (A History of Western Philosophy, 1945) est l'un des plus grands succès de Russell. Cette vaste fresque, brillante, partiale et souvent polémique, a fait connaître la philosophie à un très large public. Elle a contribué à l'attribution du prix Nobel de littérature en 1950, même si les spécialistes en relèvent les nombreuses simplifications.
Russell a par ailleurs publié d'innombrables ouvrages d'intervention et de vulgarisation : La Conquête du bonheur (1930), Le Mariage et la morale (1929), Pourquoi je ne suis pas chrétien (1927), des écrits sur l'éducation, la politique, la science et la paix. Ces œuvres, d'un style limpide et accessible, ont fait de Russell l'un des intellectuels les plus lus de son siècle, bien au-delà du cercle philosophique.
Postérité et influence
L'influence de Russell est immense, et elle s'exerce sur plusieurs plans distincts : la logique, la philosophie analytique, et la culture publique.
En logique et en philosophie des mathématiques, Russell est l'un des pères fondateurs de la logique moderne, avec Frege (dont il a fait connaître l'œuvre) et quelques autres. Sa théorie des types, son traitement des paradoxes, les Principia Mathematica ont marqué durablement le développement de la logique mathématique au XXe siècle. Même si le programme logiciste a rencontré ses limites, l'apport technique de Russell reste fondamental.
En philosophie analytique, dont il est l'un des fondateurs avec Moore, Frege et Wittgenstein, l'influence de Russell est structurante. Sa méthode d'analyse logique du langage, illustrée par la théorie des descriptions, est devenue un modèle. Toute la philosophie analytique du langage, de Wittgenstein (qu'il a formé et lancé) à Quine et au-delà, dialogue avec Russell. Le rapport entre Russell et Wittgenstein, fait d'admiration, de transmission, puis de divergence profonde, est l'un des grands épisodes de la philosophie du XXe siècle.
Sur le plan de la culture publique, Russell occupe une place à part. Par ses innombrables ouvrages accessibles, par son prix Nobel de littérature (1950), par ses engagements (pacifisme, lutte antinucléaire, opposition à la guerre du Vietnam, défense de la liberté de pensée et de la morale laïque), il a incarné pendant des décennies la figure de l'intellectuel public engagé. Son Histoire de la philosophie occidentale a introduit des générations de lecteurs à la discipline. Son rationalisme militant, son athéisme assumé, son optimisme dans la raison et la science ont marqué la culture du XXe siècle.
Aujourd'hui, Russell est reconnu comme un classique. Ses contributions techniques (théorie des descriptions, théorie des types) sont étudiées dans tous les cours de logique et de philosophie du langage. Ses textes d'introduction restent des modèles de clarté. Et sa figure d'intellectuel rationaliste, courageux et indépendant, continue d'inspirer. Peu de philosophes auront été à la fois aussi rigoureux dans la technique et aussi présents dans le débat public de leur temps.
Pour aller plus loin
Russell est l'un des philosophes les plus accessibles qui soient, du moins par ses œuvres non techniques, qu'il écrivait dans une prose d'une clarté exemplaire.
Pour entrer dans sa pensée, Problèmes de philosophie (1912) est un point d'entrée idéal. Court, limpide, il présente les grandes questions de la théorie de la connaissance et donne un aperçu de la manière de Russell. C'est l'un des meilleurs livres pour découvrir la philosophie en général.
Histoire de la philosophie occidentale (1945) est une lecture passionnante, à condition de garder à l'esprit son caractère partial et parfois simplificateur : Russell y défend ses propres vues et n'hésite pas à malmener les philosophes qu'il n'aime pas. C'est brillant et stimulant, mais ce n'est pas un manuel neutre.
Pour le Russell technique, l'article « On Denoting » (1905) est court mais difficile ; il récompense l'effort et reste un modèle d'analyse. Les Principia Mathematica sont réservés aux spécialistes de la logique.
Pour le Russell essayiste et militant, La Conquête du bonheur, Pourquoi je ne suis pas chrétien et ses essais sur la science et la société se lisent avec plaisir et donnent une idée de l'étendue de ses intérêts.
Pour situer Russell dans l'histoire de la philosophie analytique, les présentations de ce courant éclairent son rôle fondateur et sa relation avec Frege, Moore et Wittgenstein.
L'article « Bertrand Russell » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, avec des entrées spécialisées sur la théorie des descriptions, l'atomisme logique et le logicisme.
À noter : Russell ayant énormément écrit et beaucoup évolué, il faut se garder de figer sa pensée. Préciser de quelle période on parle (le jeune logicien, le philosophe de la connaissance, l'essayiste tardif) évite bien des malentendus.