Karl Raimund Popper
Une théorie n'est scientifique que si elle peut échouer : de ce critère, Popper tire une épistémologie sans induction et une politique qui juge les institutions à leur capacité d'être corrigées.
Biographie
Karl Raimund Popper naît à Vienne le 28 juillet 1902, dans une famille juive convertie au luthéranisme. Son père, avocat, possède une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes où l'adolescent lit Kant et Marx. La maison est cultivée, musicienne et politiquement engagée.
À dix-sept ans il adhère brièvement au mouvement socialiste viennois. Un épisode de 1919 met fin à cet engagement : des jeunes militants sont tués lors d'une manifestation que les dirigeants du parti avaient encouragée au nom de la marche de l'histoire. Popper en conclut qu'une doctrine capable de justifier des morts par la nécessité historique doit d'abord être examinée, et qu'elle ne résiste pas à l'examen. Cette année-là, il assiste aussi aux débats sur la vérification de la relativité générale par l'éclipse de 1919, et retient le contraste entre une théorie qui accepte d'être démentie et une doctrine qui explique tout.
Il quitte le lycée sans diplôme, travaille comme ébéniste, obtient son équivalence, enseigne aux enfants, puis soutient en 1928 une thèse de psychologie à l'université de Vienne. Il fréquente les membres du Cercle de Vienne sans jamais y appartenir, et leur oppose un critère de démarcation différent du leur. La Logique de la découverte scientifique paraît en allemand en 1934 et le fait connaître.
L'annexion de l'Autriche se préparant, il accepte en 1937 un poste à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, à l'autre bout du monde. Il y passe la guerre et y écrit ce qu'il appellera sa contribution à l'effort de guerre : Misère de l'historicisme, puis La Société ouverte et ses ennemis, parue en 1945. Plusieurs membres de sa famille ont été tués pendant ces années.
En 1946 il rejoint la London School of Economics, où Hayek l'a appelé, et y occupe à partir de 1949 une chaire de logique et de méthode scientifique. Les trente années qui suivent sont celles de la discussion publique : avec les positivistes logiques, avec Kuhn sur l'histoire des sciences, avec les bayésiens sur la probabilité et avec les marxistes sur tout le reste. Son séminaire du mardi est resté célèbre pour la vigueur avec laquelle il y défendait ses thèses, et pour l'incident où Wittgenstein brandit un tisonnier devant lui à Cambridge en 1946, dont les deux camps ont donné des récits inconciliables.
Anobli en 1965, retraité en 1969, il continue d'écrire et de polémiquer presque jusqu'à sa mort, à Londres, le 17 septembre 1994.
Pensée principale
Le problème de l'induction, pris au sérieux
Hume avait montré qu'aucune accumulation d'observations particulières ne justifie une loi générale : mille cygnes blancs n'établissent pas que tous les cygnes le sont. La plupart des philosophes ont cherché à sauver l'induction en l'affaiblissant, par le calcul des probabilités ou par une notion de confirmation graduelle. Popper fait l'inverse : il accepte la conclusion de Hume et abandonne l'induction.
Reste à expliquer comment la science progresse sans elle. Sa réponse tient à une asymétrie logique. Aucun nombre de cas favorables ne vérifie une loi universelle, mais un seul cas contraire la réfute. L'observation ne peut donc rien confirmer, et elle peut tout détruire. C'est de ce côté négatif que la connaissance avance.
La réfutabilité comme critère
De là le critère de démarcation entre science et non-science. Une théorie est scientifique si elle interdit quelque chose, donc si l'on peut dire à l'avance quelle observation la mettrait en défaut. Les théories hardies, qui prennent des risques et pourraient échouer, valent mieux que les prudentes.
Popper opposait ce critère à celui du Cercle de Vienne et du positivisme logique, qui cherchait un critère de signification dans la vérifiabilité. Il lui reprochait de rendre dénuées de sens les lois universelles, qu'aucune expérience finie ne vérifie, tout en admettant des énoncés existentiels sans portée.
Deux exemples lui servent à l'inverse de contre-modèles. Le marxisme a prédit des événements qui ne sont pas venus, et a chaque fois expliqué leur absence par une hypothèse ajoutée après coup. La psychanalyse rend compte aussi bien de l'homme qui noie un enfant que de celui qui se jette à l'eau pour le sauver : aucune conduite ne saurait la démentir. Popper ne dit pas que ces doctrines sont fausses, il dit qu'elles ne courent aucun risque et il refuse de les appeler scientifiques.
La distinction décisive porte sur les hypothèses auxiliaires. En ajouter est légitime quand l'ajout est lui-même testable, et malhonnête quand il ne sert qu'à mettre la théorie hors d'atteinte.
Conjectures, réfutations et corroboration
La science se présente alors comme une suite de conjectures soumises à des tests sévères, où ce qui survit n'est pas prouvé mais seulement corroboré, c'est-à-dire non encore réfuté. Popper a cherché à définir une mesure de proximité à la vérité, la vérisimilitude, par la différence entre les conséquences vraies et fausses d'une théorie. Pavel Tichý et David Miller ont montré que cette définition ne fonctionne pas pour comparer deux théories fausses, et aucun remplacement formel satisfaisant n'a suivi.
L'histoire n'a pas de lois
La même exigence gouverne sa philosophie politique. L'historicisme, qui prétend découvrir les lois du développement de l'histoire entière, annonce des événements sans jamais rien interdire : il n'est pas testable. Platon, Hegel et Marx en sont pour lui les grands responsables.
Popper lui oppose une ingénierie sociale fragmentaire, qui réforme une institution à la fois en se donnant les moyens de constater son échec, contre les projets qui refont la société entière et ne peuvent plus reculer. La société ouverte est celle où les dirigeants peuvent être écartés sans violence, où les institutions sont faillibles et corrigibles et où la discussion remplace la force. Alain Boyer a souligné que cette ouverture est le même geste en épistémologie et en politique : substituer l'échange critique à l'affrontement, les mots aux épées.
Œuvres majeures
Logik der Forschung (1934)
Le livre qui fonde sa réputation, traduit en français sous le titre La Logique de la découverte scientifique. Popper y accepte l'objection de Hume contre l'induction, pose l'asymétrie entre vérification et réfutation et en tire le critère de démarcation. On y trouve aussi sa théorie des degrés de testabilité, selon laquelle une théorie qui interdit davantage vaut mieux, et sa discussion de la base empirique, où les énoncés d'observation sont eux-mêmes révisables par décision. En savoir plus
Misère de l'historicisme (1944-1945)
Paru d'abord en articles, puis en volume. Popper y attaque la prétention de prévoir le cours de l'histoire. Son argument central est méthodologique : une prédiction historique à long terme suppose un système isolé et répétitif, ce que les sociétés ne sont pas, et la croissance même de la connaissance interdit d'anticiper ce que l'on saura demain. Il y défend un individualisme méthodologique et l'analyse des situations plutôt que les lois du développement social.
La Société ouverte et ses ennemis (1945)
Deux volumes écrits en Nouvelle-Zélande pendant la guerre, l'un sur Platon, l'autre sur Hegel et Marx. Popper y lit la République comme un programme de société close et fait de l'essentialisme platonicien l'ancêtre philosophique des régimes totalitaires. Le livre contient aussi l'exposé le plus clair de ses propositions : réformes graduelles, institutions révocables et démocratie définie moins par le gouvernement du peuple que par la possibilité d'écarter les gouvernants sans effusion de sang. En savoir plus
Conjectures et réfutations (1963)
Recueil d'articles et de conférences qui a fait connaître sa philosophie hors des cercles spécialisés. On y trouve l'exposé le plus accessible du critère de réfutabilité, la discussion de la tradition critique née chez les présocratiques et sa théorie de la vérisimilitude. Plusieurs textes portent sur la politique et sur l'opinion publique.
La Connaissance objective (1972)
Rassemble ses travaux de maturité sur l'épistémologie évolutionniste, où la croissance de la connaissance suit un schéma de sélection comparable à celui du vivant, et sur sa théorie des trois mondes, qui distingue les états physiques, les états mentaux et les contenus objectifs de pensée.
Postérité et influence
La querelle avec Kuhn, et ce qu'elle a produit
La parution de La Structure des révolutions scientifiques en 1962 ouvre le débat le plus fécond de l'épistémologie du vingtième siècle. Kuhn objecte que les savants ne passent pas leur temps à réfuter : ils travaillent dans un cadre admis, la science normale, et ne l'abandonnent qu'en période de crise. Imre Lakatos a tenté une synthèse en déplaçant l'unité d'évaluation de la théorie isolée vers le programme de recherche, jugé sur sa fécondité dans le temps. Paul Feyerabend, passé par le séminaire de Popper, en a tiré la conclusion opposée, qu'aucune règle de méthode ne tient.
Un critère sorti de la philosophie
La réfutabilité est le concept d'épistémologie le plus largement adopté hors de la philosophie. Les biologistes, les médecins et les psychologues s'en servent pour distinguer une hypothèse de travail d'une affirmation inattaquable, les comités d'éthique et les tribunaux américains l'ont invoquée pour trancher ce qui compte comme expertise scientifique, et la critique des pseudo-sciences lui doit l'essentiel de son argumentaire. Cette fortune s'est faite au prix de simplifications que Popper lui-même aurait contestées, notamment l'idée qu'une réfutation suffirait à écarter une théorie.
En politique et en économie
Hayek et Popper se sont lus mutuellement pendant quarante ans, et leurs critiques du constructivisme social se rejoignent sans se confondre. Isaiah Berlin partage son hostilité aux philosophies de l'histoire. La notion de société ouverte a été reprise bien au-delà du monde académique, et le financier George Soros, qui a suivi son enseignement à la London School of Economics, a donné ce nom au réseau de fondations qu'il a créé.
Les objections devenues classiques
Les bayésiens ont fait valoir que la pratique scientifique ressemble davantage à une révision graduelle des degrés de croyance qu'à une suite de réfutations, et que le refus de toute confirmation prive Popper du moyen de justifier qu'on préfère une théorie corroborée. Wesley Salmon demandait au nom de quoi une corroboration passée autoriserait une prédiction future. Les historiens des sciences, de leur côté, ont peu retrouvé dans les archives le comportement que la méthode prescrit, ce que Lakatos lisait comme la preuve que Popper décrivait une norme et non un usage.
Controverses et débats
Peut-on réfuter une théorie seule ?
C'est l'objection la plus forte, formulée par Pierre Duhem et reprise par Willard Quine. Une prédiction ne découle jamais d'une théorie isolée : elle suppose des hypothèses auxiliaires, des théories de l'instrument et des conditions initiales. Quand l'expérience échoue, la logique indique qu'une pièce du dispositif est fausse, sans dire laquelle. Rien n'oblige donc à incriminer la théorie plutôt qu'un de ses accompagnements. Popper répond en exigeant que les hypothèses auxiliaires soient elles-mêmes testables, ce qui restreint les échappatoires sans fermer la brèche logique.
La base empirique est-elle neutre ?
La réfutation suppose des énoncés d'observation sur lesquels on puisse s'accorder. Kuhn objecte que l'observation est chargée de théorie : ce que le savant voit dans son instrument dépend du cadre dans lequel il travaille, et les tenants de deux paradigmes rivaux ne décrivent pas les faits de la même manière. Popper avait anticipé une partie de la difficulté en admettant que les énoncés de base sont acceptés par décision et restent révisables, mais cette concession affaiblit l'asymétrie sur laquelle tout repose.
Une norme ou une description ?
Les travaux d'histoire des sciences montrent des théories conservées longtemps malgré des anomalies connues, et abandonnées seulement quand une rivale se présente. Lakatos en concluait que la méthode poppérienne décrit ce que les savants devraient faire et non ce qu'ils font, et qu'une épistémologie démentie par l'histoire de sa propre discipline se trouve dans une position inconfortable.
La lecture de Platon et de Hegel
La Société ouverte a été critiquée par les spécialistes des auteurs qu'elle attaque. On a reproché à Popper de lire la République comme un manifeste politique sans tenir compte de son économie d'ensemble, et de traiter Hegel à partir de citations tronquées, Walter Kaufmann allant jusqu'à parler de caricature. Les défenseurs de Popper répondent que le livre fut écrit comme un acte de guerre contre les justifications philosophiques du totalitarisme, et qu'il revendique une lecture engagée.
Le cas de la vérisimilitude
Popper avait besoin d'une notion de progrès vers la vérité pour que l'élimination des théories fausses constitue un gain. Sa définition s'est révélée techniquement intenable, et aucune des reconstructions proposées depuis n'a fait consensus. Ses adversaires y voient le point où le système cesse de tenir, ses lecteurs une difficulté ouverte dont le programme reste à achever.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Conjectures et réfutations est la meilleure entrée, et en particulier le premier chapitre, qui raconte comment le critère de démarcation lui est venu. Lisez ensuite La Société ouverte et ses ennemis, accessible sans préparation philosophique, en gardant à l'esprit que les lectures de Platon et de Hegel y sont contestées. Réservez la Logique de la découverte scientifique pour un troisième temps : le livre est technique, notamment sur les degrés de testabilité et la probabilité.
L'autobiographie
La Quête inachevée est une autobiographie intellectuelle courte et claire, où Popper raconte l'épisode viennois de 1919, sa formation d'ébéniste et la genèse de ses thèses. C'est le texte le plus simple pour comprendre d'où vient son hostilité aux philosophies de l'histoire.
Pour aller plus loin
Alain Boyer, Introduction à la lecture de Karl Popper, Presses de l'École normale supérieure, 1994, la synthèse française de référence.
Karl Popper : un philosophe dans le siècle, numéro spécial de Philosophia Scientiae, volume 11, n° 1, 2007, en accès libre sur Numdam. Il réunit des contributions sur la rationalité ouverte, l'épistémologie et la politique.
Imre Lakatos et Alan Musgrave (dir.), Criticism and the Growth of Knowledge, Cambridge University Press, 1970, qui rassemble les pièces du débat avec Kuhn.
Renée Bouveresse, Karl Popper ou le rationalisme critique, Vrin, pour une présentation d'ensemble en français.
Si vous préparez un examen
Trois points font la plupart des sujets : la différence entre vérification et corroboration, le statut exact du critère de démarcation, qui sépare la science de la non-science et non le vrai du faux, et l'objection Duhem-Quine. L'erreur la plus fréquente consiste à faire dire à Popper que le marxisme et la psychanalyse sont faux, alors qu'il soutient seulement qu'ils ne prennent aucun risque.