Peter Singer

6 juillet 1946 - date inconnue 47 min de lecture

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Biographie

Peter Singer est l'un des philosophes contemporains les plus influents et les plus controversés du monde anglophone. Spécialiste de l'éthique appliquée, il est principalement connu pour deux contributions majeures à la pensée morale contemporaine : la fondation philosophique de l'éthique animale moderne (avec son livre La Libération animale en 1975), et la défense d'un utilitarisme de préférence appliqué à des questions controversées (avortement, euthanasie, infanticide, pauvreté mondiale). Cette double contribution, à la fois théorique et pratique, fait de Singer une figure singulière de la philosophie contemporaine : il combine la rigueur académique d'un philosophe analytique avec l'engagement militant d'un activiste éthique.

Une enfance australienne dans une famille juive viennoise (1946-1964)

Peter Albert David Singer naît le 6 juillet 1946 à Melbourne, en Australie, dans une famille juive ashkénaze originaire de Vienne. Cette origine familiale est essentielle pour comprendre sa pensée. Ses parents, Cora et Ernest Singer, ont fui Vienne en 1938 après l'Anschluss (l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie), pour s'installer en Australie où ils ont reconstruit leur vie.

Trois des quatre grands-parents de Peter Singer ont été assassinés dans la Shoah. Seule sa grand-mère maternelle, Amalie Oppenheim, a survécu à Theresienstadt. Cette tragédie familiale marquera profondément la sensibilité morale de Peter Singer : sa préoccupation constante pour la souffrance évitable, son cosmopolitisme moral (les frontières nationales et les appartenances de groupe n'ont pas de valeur morale absolue), son refus de hiérarchies arbitraires entre êtres sentients, doivent quelque chose à cette histoire familiale.

Le jeune Peter grandit à Melbourne dans un milieu intellectuel cultivé mais relativement modeste. Il fréquente la Preshil School (école progressiste) puis le Scotch College, écoles secondaires réputées de Melbourne. Il y développe précocement un goût pour la lecture et un sens aigu de la justice.

Les études philosophiques (1964-1971)

En 1964, Singer entre à l'Université de Melbourne, où il étudie le droit, l'histoire et la philosophie. Il obtient son Bachelor of Arts en 1967, puis son Master of Arts en 1969 avec une thèse intitulée Why should I be moral? (« Pourquoi devrais-je être moral ? »), question classique de la philosophie morale à laquelle il consacrera toute sa vie à apporter des réponses précises.

En 1969, Singer obtient une bourse pour Oxford, où il rejoint University College. Il y travaille sous la direction de R.M. Hare, l'un des philosophes moraux britanniques les plus importants du XXe siècle, théoricien du prescriptivisme universel et défenseur d'une version sophistiquée de l'utilitarisme. Hare aura une influence philosophique majeure sur Singer.

Singer soutient sa thèse de doctorat (BPhil puis DPhil) en 1971. Sa thèse, publiée sous le titre Democracy and Disobedience (1973), porte sur la désobéissance civile dans les démocraties libérales.

La révolution éthique animale : La Libération animale (1973-1975)

C'est durant ses années à Oxford que se produit l'événement intellectuel qui orientera toute sa vie philosophique. Singer rencontre Richard Keshen, un étudiant canadien végétarien, qui lui fait découvrir les réalités de l'élevage industriel moderne. Singer, jusque-là omnivore sans réflexion particulière, est bouleversé par ce qu'il apprend. La rencontre coïncide avec un mouvement intellectuel naissant : la publication en 1971 d'Animals, Men and Morals, recueil collectif édité par Stanley Godlovitch, Roslind Godlovitch et John Harris, qui marque l'entrée de la question animale dans la philosophie académique.

En 1973, Singer publie dans la New York Review of Books une longue recension d'Animals, Men and Morals. Cette recension, qui développe pour la première fois publiquement ses positions sur l'éthique animale, attire l'attention d'un éditeur new-yorkais qui lui propose d'en faire un livre.

L'occasion est saisie. Pendant son séjour aux États-Unis comme professeur invité à l'Université de New York en 1973-1974, Singer écrit ce qui deviendra son livre le plus célèbre : Animal Liberation (paru en 1975, traduit en français en 1993 sous le titre La Libération animale). Le sous-titre est précis : « A New Ethics for Our Treatment of Animals » (« Une nouvelle éthique pour notre traitement des animaux »).

La Libération animale est un événement intellectuel et culturel majeur. Le livre, qui combine analyse philosophique rigoureuse (le concept central de spécisme, comparé au racisme et au sexisme) et documentation détaillée sur les pratiques de l'élevage industriel et de l'expérimentation animale, devient rapidement la bible du mouvement moderne pour les droits des animaux. Il est traduit dans une vingtaine de langues, vendu à plusieurs millions d'exemplaires, et continue à influencer le débat éthique à ce jour.

La carrière australienne (1975-1999)

Après ses années à Oxford et à New York, Singer retourne en Australie. Il enseigne d'abord à l'Université La Trobe (1975-1976), puis est nommé en 1977 professeur de philosophie à l'Université Monash de Melbourne, où il restera plus de vingt ans.

À Monash, Singer fonde en 1983 le Centre pour la bioéthique humaine (Centre for Human Bioethics), dont il devient le premier directeur. Le centre devient rapidement l'un des principaux foyers mondiaux de bioéthique philosophique appliquée. Singer y développe ses analyses sur des questions controversées : avortement, euthanasie, infanticide, recherche embryonnaire, droits des grands singes.

C'est à cette époque que Singer publie plusieurs ouvrages majeurs :

  • Practical Ethics (1979, Questions d'éthique pratique, Bayard, 1997) : manuel d'éthique appliquée devenu un classique.
  • The Expanding Circle (1981) : sur l'extension progressive du cercle moral.
  • How Are We to Live? (1993) : sur l'éthique de la vie ordinaire.

En 1996, Singer se présente comme candidat des Verts au Sénat australien (sans succès), témoignant de son engagement politique actif.

L'engagement à Princeton (1999-aujourd'hui)

En 1999, Singer est nommé titulaire de la chaire Ira W. DeCamp de bioéthique à l'Université de Princeton, l'une des chaires les plus prestigieuses du monde universitaire anglophone. Son arrivée à Princeton suscite des controverses considérables : des associations de personnes handicapées protestent contre son embauche en raison de ses positions sur l'infanticide des nouveau-nés gravement handicapés. Singer arrive à Princeton sous protection policière les premiers jours.

Malgré ces controverses, Singer s'installe durablement à Princeton. Il y enseigne pendant plus de vingt ans, formant des générations d'étudiants en éthique appliquée, et continuant à publier prolifiquement. Il garde des liens avec l'Université Charles Sturt en Australie et y enseigne en parallèle pendant plusieurs années.

À partir des années 2000, Singer s'investit particulièrement dans deux causes nouvelles :

  • L'altruisme efficace (effective altruism) : mouvement philosophique et pratique qui prône une charité rationnelle, mesurable, fondée sur l'évaluation rigoureuse de l'impact des dons. Singer en est l'un des principaux inspirateurs. Il publie The Life You Can Save (2009, La vie que tu peux sauver) et The Most Good You Can Do (2015).
  • L'éthique du climat : Singer applique son cadre conséquentialiste aux questions climatiques, défendant des positions exigeantes sur la responsabilité morale des sociétés riches.

La vie privée et l'engagement militant

Singer est marié depuis 1968 avec Renata Singer, écrivaine et éditrice, et a trois filles. Sa vie privée est connue pour être éthiquement cohérente avec ses positions philosophiques : il est végétarien strict depuis 1971 (puis végan), donne régulièrement une part substantielle de ses revenus à des organisations humanitaires (entre 25 % et 33 % selon ses propres déclarations), vit de manière modeste.

Cette cohérence entre pensée et vie est l'une des caractéristiques distinctives de Singer. Contrairement à beaucoup de philosophes moraux qui restent dans la sphère théorique, Singer applique ses propres principes à sa propre existence, et le revendique explicitement comme un trait éthique essentiel : la philosophie morale ne peut être séparée du mode de vie qui en résulte.

Les controverses et les attaques

La carrière de Singer a été constamment marquée par des controverses intenses, qui s'expliquent par la nature exigeante et parfois choquante de ses positions philosophiques. Plusieurs épisodes méritent d'être mentionnés :

  • En 1989-1991, en Allemagne et en Autriche (le pays de ses parents), Singer fait l'objet d'une campagne d'accusations particulièrement violentes. Plusieurs conférences sont annulées, des manifestations empêchent ses interventions. Les opposants l'accusent de « nazisme » en raison de ses positions sur l'euthanasie active des nouveau-nés gravement handicapés, accusation que Singer considère comme injuste et historiquement aveugle (étant donné l'origine familiale juive et viennoise de l'auteur, marquée par la Shoah).
  • En 1999, son arrivée à Princeton est perturbée par des protestations d'associations de personnes handicapées (notamment Not Dead Yet).
  • Tout au long de sa carrière, Singer reçoit des menaces régulières. Mais il continue à défendre publiquement ses positions, refusant de céder aux pressions.

Ces controverses ne sont pas extérieures à sa pensée : elles révèlent la portée bouleversante des conséquences logiques de l'utilitarisme appliqué aux questions concrètes. Singer assume ces conséquences avec une cohérence philosophique qui le distingue de la plupart de ses collègues.

Une figure exemplaire de l'éthique appliquée

La biographie de Peter Singer dessine un parcours intellectuel exemplaire à plusieurs titres :

  • Une cohérence rare entre pensée et vie : Singer met en pratique ce qu'il enseigne. Cette cohérence éthique, peu fréquente dans la philosophie morale contemporaine, est l'une des forces propres de sa figure.
  • Une influence pratique exceptionnelle : La Libération animale a contribué à transformer la sensibilité morale de millions de personnes vis-à-vis du traitement des animaux. Peu de philosophes contemporains peuvent revendiquer un tel impact concret.
  • Un courage intellectuel face aux controverses : Singer accepte de défendre des positions impopulaires (sur l'infanticide, l'euthanasie, l'altruisme exigeant) quand ses analyses philosophiques le conduisent à ces positions. Cette probité intellectuelle, même quand on désapprouve ses conclusions, mérite d'être saluée.
  • Une attention soutenue à la pauvreté mondiale : son livre The Life You Can Save (2009) a contribué à structurer le mouvement de l'altruisme efficace. Sa réflexion sur les obligations morales des sociétés riches envers les pauvres mondiaux est l'une des plus rigoureuses et exigeantes de la philosophie contemporaine.

Lire Peter Singer, c'est rencontrer une philosophie morale en action : une pensée qui ne se contente pas de décrire ou d'analyser, mais qui prétend transformer concrètement nos vies et nos sociétés. Cette dimension militante peut déranger certains (qui préfèrent une philosophie plus contemplative ou réservée), mais elle est précisément l'une des sources de la fécondité de l'œuvre singerienne. Elle invite chaque lecteur à une interrogation éthique personnelle sur ses propres pratiques, et à un engagement concret en faveur de la réduction de la souffrance évitable dans le monde.

Pensée principale

La pensée de Peter Singer se construit à partir d'un cadre utilitariste rigoureux, qu'il applique méthodiquement à des questions concrètes que la philosophie morale traditionnelle avait laissées dans l'ombre. Son originalité tient à la fois à la précision de son utilitarisme (qu'il distingue soigneusement des versions caricaturales) et au courage avec lequel il assume les conséquences parfois choquantes de son application aux questions contemporaines. La pensée singerienne est ainsi à la fois théoriquement modeste (elle se réclame d'une tradition philosophique classique, l'utilitarisme de Bentham et Mill) et pratiquement révolutionnaire (elle bouleverse des intuitions morales bien établies sur le statut moral des animaux, les frontières de la personne, les obligations envers les pauvres).

Le cadre utilitariste

Singer s'inscrit dans la tradition utilitariste anglo-saxonne, qui remonte à Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873). Le principe central de l'utilitarisme est que la valeur morale d'une action se mesure à ses conséquences sur le bien-être des êtres sentients : une action est bonne si elle maximise le bien-être total (ou minimise la souffrance) ; elle est mauvaise dans le cas contraire.

Mais Singer ne se contente pas de l'utilitarisme classique. Sous l'influence de son maître R.M. Hare, il développe une version sophistiquée qu'il appelle l'utilitarisme de préférence (preference utilitarianism).

L'utilitarisme de préférence

Dans l'utilitarisme classique (Bentham), le critère du bien-être est le plaisir et l'absence de peine. Mais cette conception soulève des difficultés : comment comparer des plaisirs qualitativement différents ? Quel statut accorder aux préférences que les sujets eux-mêmes formulent ?

Singer propose un déplacement : ce qui compte moralement, ce ne sont pas seulement les plaisirs et les peines au sens biologique, mais les préférences que les êtres sentients formulent (explicitement ou implicitement) sur ce qui leur arrive. Une action est moralement bonne dans la mesure où elle satisfait les préférences des êtres concernés, et mauvaise dans la mesure où elle les frustre.

Cette reformulation a plusieurs avantages :

  • Elle respecte l'autonomie des sujets : ce qui compte pour eux n'est pas déterminé extérieurement, c'est ce qu'ils préfèrent eux-mêmes.
  • Elle permet de différencier moralement les êtres en fonction de leurs capacités cognitives : un être qui peut former des préférences complexes sur l'avenir (un être conscient de soi) n'est pas exactement dans la même situation morale qu'un être qui n'éprouve que des préférences immédiates.
  • Elle permet de comparer rationnellement des situations apparemment incommensurables.

Le principe d'égale considération des intérêts

Le principe moral fondamental chez Singer est le principe d'égale considération des intérêts (equal consideration of interests). Ce principe énonce que dans toute évaluation morale, les intérêts comparables doivent recevoir une considération comparable, indépendamment des caractéristiques (espèce, race, sexe, intelligence) du sujet de ces intérêts.

C'est un principe d'égalité abstraite, hérité de l'utilitarisme classique mais radicalisé par Singer. Il ne dit pas que tous les êtres sont égaux en capacités ou en mérites. Il dit que les intérêts des êtres (avoir suffisamment à manger, ne pas souffrir, vivre une vie qui vaut la peine d'être vécue) doivent être traités de manière impartiale, sans préférence arbitraire en fonction de critères externes.

Ce principe a des conséquences révolutionnaires quand on l'applique avec rigueur :

  • Il invalide moralement le racisme : on n'a pas le droit de pondérer les intérêts d'un être humain en fonction de sa race.
  • Il invalide moralement le sexisme : on n'a pas le droit de pondérer les intérêts en fonction du sexe.
  • Et il invalide moralement, soutient Singer, le spécisme (speciesism) : on n'a pas le droit de pondérer les intérêts en fonction de l'espèce.

La libération animale et le spécisme

L'éthique animale est l'un des champs où l'œuvre de Singer a été la plus influente. Sa thèse centrale, développée dans La Libération animale (1975), peut être résumée ainsi : si nous reconnaissons que la capacité à souffrir (la sentience) est ce qui rend un être moralement considérable, alors les animaux non humains qui sont sentients doivent être moralement considérés, et leur traitement actuel (dans l'élevage industriel, l'expérimentation animale, etc.) est moralement injustifiable.

Le concept de spécisme

Singer reprend et développe le concept de spécisme (speciesism), forgé par le psychologue Richard Ryder en 1970. Le spécisme est une discrimination arbitraire fondée sur l'appartenance d'espèce, comparable au racisme et au sexisme. De même que le racisme accorde une importance morale arbitraire à la race, et le sexisme au sexe, le spécisme accorde une importance morale arbitraire à l'espèce.

Singer ne nie pas que les êtres humains et les animaux non humains ont des différences réelles (cognitives, comportementales, biologiques). Mais ces différences ne justifient pas une hiérarchie morale absolue. Ce qui compte moralement, c'est la capacité à éprouver des intérêts (notamment la capacité à souffrir et à éprouver du plaisir), et cette capacité est largement partagée par les vertébrés et les invertébrés évolués.

La portée pratique

Cette analyse a des conséquences pratiques considérables :

  • L'élevage industriel moderne, qui inflige des souffrances massives à des milliards d'animaux pour produire de la viande, du lait et des œufs, est moralement injustifiable dans la mesure où les bénéfices (gustatifs, économiques) ne compensent pas la souffrance.
  • L'expérimentation animale ne se justifie que dans des cas très restreints, où l'intérêt humain en jeu est considérable et où il n'existe pas d'alternative.
  • La consommation de produits animaux doit être réduite ou abandonnée par les individus qui ont les moyens de vivre autrement.

Singer ne défend pas un droit absolu des animaux au sens des théoriciens des droits (comme Tom Regan). Il défend un utilitarisme inclusif qui prend en compte les intérêts des animaux sans nécessairement leur reconnaître des « droits » au sens fort. Cette nuance est importante : elle permet à Singer d'accepter des arbitrages (par exemple, l'expérimentation animale dans des cas exceptionnels), tout en condamnant la grande majorité des pratiques actuelles.

Les frontières de la personne et la bioéthique

L'autre grand champ d'application de la pensée singerienne est la bioéthique, et plus particulièrement les questions touchant aux frontières de la personne : début de vie, fin de vie, statut moral des êtres aux capacités cognitives limitées.

La distinction être humain / personne

Singer opère une distinction cruciale, héritée de Locke, entre :

  • L'être humain (au sens biologique) : tout organisme appartenant à l'espèce Homo sapiens.
  • La personne (au sens moral) : un être conscient de soi, capable de se reconnaître à travers le temps, de former des préférences complexes sur son avenir, etc.

Tous les êtres humains ne sont pas des personnes (les embryons, les nouveau-nés, les personnes en état végétatif persistant ne le sont pas au sens singerien). Et toutes les personnes ne sont pas des êtres humains : certains animaux supérieurs (grands singes, dauphins, éléphants) montrent des capacités cognitives qui justifient de leur reconnaître un statut de personnes non humaines.

Les conséquences controversées

Cette distinction a des conséquences que beaucoup trouvent choquantes, mais que Singer assume au nom de la cohérence philosophique :

  • L'avortement est moralement permissible jusqu'à un certain stade du développement, car l'embryon n'est pas encore une personne au sens moral.
  • L'euthanasie volontaire des personnes en fin de vie qui le demandent doit être autorisée.
  • L'euthanasie active des nouveau-nés gravement handicapés sans avenir possible peut être moralement justifiable, si les parents et les médecins en jugent ainsi de manière éclairée.
  • Le statut moral des grands singes (chimpanzés, gorilles, orangs-outans, bonobos) doit être radicalement réévalué : ils ont des capacités cognitives qui méritent une protection juridique forte.

Ces positions, particulièrement la dernière sur l'infanticide, ont valu à Singer de violentes controverses, notamment de la part des associations de personnes handicapées et des courants religieux.

L'altruisme efficace et la pauvreté mondiale

Le troisième grand champ de la pensée singerienne, développé plus tardivement, est celui de l'éthique de la pauvreté mondiale.

Le célèbre exemple de l'enfant qui se noie

Singer ouvre son article fondateur Famine, Affluence and Morality (1972) par une expérience de pensée devenue célèbre : imaginez que vous passez devant un étang peu profond et que vous voyez un enfant en train de s'y noyer. Vous pouvez le sauver en y entrant, mais cela ruinera vos chaussures neuves et vos vêtements. Quel est votre devoir moral ?

La réponse intuitive est évidente : il faut sauver l'enfant, même au prix de vos vêtements. La valeur d'une vie humaine est sans commune mesure avec celle de quelques vêtements. Personne ne contesterait que vous avez l'obligation morale de sauver l'enfant.

Mais alors, demande Singer, pourquoi ne sommes-nous pas tous moralement obligés de donner une part substantielle de nos revenus aux organisations humanitaires efficaces qui peuvent sauver des vies dans les pays pauvres ? La distance géographique ne change rien à la valeur morale d'une vie humaine. Le fait que des milliers d'autres auraient pu sauver l'enfant ne nous dégage pas de notre obligation. Le fait que je ne voie pas directement les enfants qui meurent de faim ne change rien à la réalité morale.

Une éthique exigeante

Singer en tire une éthique extrêmement exigeante : les habitants des sociétés riches ont l'obligation morale de donner une part substantielle de leurs revenus aux organisations efficaces de lutte contre la pauvreté. Cette obligation ne dépend pas d'une charité supplémentaire, c'est une exigence de justice morale stricto sensu.

Singer lui-même applique ce principe à sa propre vie : il déclare donner entre 25 % et 33 % de ses revenus aux organisations efficaces. Il a aussi contribué à fonder le mouvement de l'altruisme efficace (effective altruism), qui prône une charité rationnelle, mesurable, fondée sur l'évaluation rigoureuse de l'impact des dons (Cool Earth contre le changement climatique, Against Malaria Foundation, GiveWell, etc.).

Tensions et difficultés

La pensée de Singer présente plusieurs tensions importantes :

  • L'exigence morale extrême : l'utilitarisme singerien, appliqué cohéremment, exige des sacrifices considérables de la part des individus aisés. Cette exigence peut paraître psychologiquement irréaliste ou politiquement irréalisable. Singer répond que la difficulté pratique ne change pas l'exigence morale.
  • Le statut moral des êtres aux capacités cognitives limitées : la distinction singerienne entre êtres humains et personnes peut sembler ouvrir la voie à des discriminations contre les personnes handicapées, les nouveau-nés, les personnes en fin de vie. Singer conteste cette interprétation, mais le risque demeure dans l'esprit de nombreux critiques.
  • La mesure du bien-être et des préférences : comment agréger rationnellement les préférences de millions d'êtres concernés par une décision ? L'utilitarisme se heurte ici à des difficultés techniques considérables.
  • Le rapport à l'utilitarisme classique : Singer s'inscrit dans la tradition de Bentham et Mill, mais sa version « de préférence » diffère substantiellement de l'utilitarisme classique du plaisir. Plus récemment (dans la troisième édition de Practical Ethics en 2011 et au-delà), Singer s'est rapproché d'une forme d'utilitarisme hédoniste, sous l'influence des analyses de Derek Parfit sur la convergence des théories morales.

Une philosophie pour notre temps

Au-delà des controverses, la pensée de Singer offre une discipline morale particulièrement adaptée à notre époque. Plusieurs caractéristiques en font une ressource précieuse :

  • Une rigueur argumentative rarement égalée dans la philosophie morale appliquée.
  • Une cohérence entre théorie et pratique : Singer ne sépare pas la pensée morale du mode de vie qui en résulte.
  • Une attention concrète aux souffrances évitables, qu'elles soient animales, humaines, présentes ou futures.
  • Un cosmopolitisme moral qui transcende les frontières nationales, ethniques, spécistes, et qui résonne avec les défis globaux contemporains (climat, pandémies, inégalités mondiales).

Ce qui distingue Singer de la plupart des philosophes contemporains, c'est cette probité conséquentialiste : il accepte d'aller jusqu'au bout des conséquences logiques de ses prémisses, même quand ces conséquences contredisent les intuitions morales établies. Cette démarche peut déranger, mais elle illustre une éthique du devoir intellectuel précieuse : ne pas se laisser arrêter par la difficulté ou l'impopularité d'une conclusion, dès lors que les arguments la commandent.

À l'heure où les questions morales se posent sous des formes nouvelles (intelligence artificielle, crise climatique, transformations biotechniques de l'humain, animaux génétiquement modifiés, fin de vie médicalisée), avoir hérité d'une figure comme Peter Singer est un atout : sa pensée offre des outils analytiques précis, son exemple offre une discipline éthique exigeante, et son cosmopolitisme moral offre un horizon pour penser une éthique vraiment planétaire. C'est probablement sa contribution la plus durable, au-delà même des thèses particulières qu'il a défendues.

Œuvres majeures

L'œuvre de Peter Singer est l'une des plus prolifiques de la philosophie morale contemporaine. Il a publié plus de cinquante livres et plusieurs centaines d'articles, intervenant régulièrement dans la presse internationale. Cette production constante depuis 1973 fait de Singer un philosophe qui n'a cessé de dialoguer avec son époque, en reprenant et précisant ses positions au fil des décennies. On peut distinguer plusieurs œuvres majeures, dont chacune a marqué un domaine particulier de l'éthique appliquée.

La Libération animale (1975)

Animal Liberation: A New Ethics for Our Treatment of Animals

L'œuvre la plus célèbre de Singer, publiée à 29 ans. Le livre a un impact considérable : il devient rapidement le texte fondateur du mouvement moderne pour les droits des animaux, est traduit dans une vingtaine de langues, vendu à plusieurs millions d'exemplaires, et continue à être réédité régulièrement.

Structure du livre

Le livre se compose de six chapitres qui combinent analyse philosophique et enquête documentaire :

  • Chapitre 1 : « All Animals Are Equal » (« Tous les animaux sont égaux »). Présentation du principe d'égale considération des intérêts et critique du spécisme.
  • Chapitre 2 : « Tools for Research ». Documentation détaillée des pratiques de l'expérimentation animale.
  • Chapitre 3 : « Down on the Factory Farm ». Documentation détaillée des pratiques de l'élevage industriel.
  • Chapitre 4 : « Becoming a Vegetarian ». Implications pratiques pour le mode de vie individuel.
  • Chapitre 5 : « Man's Dominion: A Short History of Speciesism ». Histoire intellectuelle du spécisme.
  • Chapitre 6 : « Speciesism Today: Defenses, Rationalizations, and Objections ». Réponse aux objections.

L'originalité méthodologique du livre est de combiner rigueur philosophique (sur le concept de spécisme, le principe d'égale considération des intérêts, etc.) et documentation précise (descriptions détaillées et sourcées des pratiques d'élevage et d'expérimentation). Cette alliance du conceptuel et du factuel est l'une des forces durables du livre : il ne se contente pas d'argumenter philosophiquement, il montre ce qui se passe concrètement.

Éditions et impact

Le livre connaît plusieurs éditions successives, avec des préfaces actualisées par Singer :

  • Édition originale : 1975 chez New York Review/Random House.
  • Deuxième édition révisée : 1990.
  • Troisième édition révisée : 2002.
  • Édition du quarantième anniversaire : 2015.
  • Édition entièrement révisée et augmentée : Animal Liberation Now (2023), avec actualisation complète des données factuelles et des analyses.

Traduction française : La Libération animale, traduction Louise Rousselle et David Olivier, Grasset, 1993 (rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2012).

Questions d'éthique pratique (1979)

Practical Ethics

Manuel d'éthique appliquée devenu un classique universitaire. Singer y développe systématiquement son cadre utilitariste de préférence et l'applique à plusieurs questions concrètes.

Structure

Le livre se compose de plusieurs chapitres consacrés à différentes questions morales :

  • L'égalité : entre humains, entre humains et animaux.
  • La valeur de la vie : embryons, fœtus, nouveau-nés, personnes en fin de vie.
  • L'avortement : analyse philosophique du problème.
  • L'euthanasie : volontaire, non volontaire, involontaire.
  • Les animaux : reprise et approfondissement des analyses de La Libération animale.
  • L'aide aux pauvres : obligations des sociétés riches envers le monde en développement.
  • L'environnement : éthique environnementale.

Éditions

Trois éditions successives : 1979, 1993, 2011. La troisième édition (2011) inclut un dialogue significatif avec Derek Parfit sur la convergence des théories morales, et témoigne d'un léger déplacement dans la pensée de Singer (rapprochement avec l'utilitarisme hédoniste classique sous l'influence de Parfit).

Traduction française : Questions d'éthique pratique, Bayard, 1997 (traduction de la deuxième édition).

Famine, Affluence and Morality (article, 1972)

Article devenu un classique de la philosophie morale, publié dans Philosophy & Public Affairs. C'est ici que Singer formule pour la première fois son argument sur les obligations morales envers les pauvres mondiaux, à partir de l'exemple célèbre de l'enfant qui se noie dans l'étang.

L'article est publié au moment de la famine au Bangladesh (1971), qui sert d'occasion concrète à l'argumentation. Mais la portée est générale : Singer y défend la thèse que les sociétés riches ont des obligations morales considérables envers les pauvres mondiaux, et que ces obligations ne sont pas des actes de charité supplémentaires, mais des exigences de justice morale stricto sensu.

L'article a été repris de nombreuses fois dans des anthologies de philosophie morale, et continue à structurer le débat sur l'éthique humanitaire.

The Expanding Circle (1981)

Sous-titre : « Ethics, Evolution, and Moral Progress ». Singer y propose une anthropologie évolutionniste de la morale : le cercle de considération morale s'est progressivement élargi dans l'histoire humaine, de la famille proche au clan, du clan à la tribu, de la tribu à la nation, de la nation à l'humanité, et désormais (selon Singer) au-delà de l'humanité elle-même (les animaux non humains).

Le livre dialogue avec la sociobiologie et la psychologie évolutionniste, mais propose une thèse philosophique : l'universalisme moral n'est pas une construction abstraite contraire à la nature humaine, c'est l'aboutissement logique d'une dynamique évolutionniste qui pousse à élargir progressivement le cercle moral.

Pas de traduction française intégrale, mais l'argument est repris dans plusieurs ouvrages ultérieurs.

Rethinking Life and Death (1994)

Sous-titre : « The Collapse of Our Traditional Ethics » (« L'effondrement de notre éthique traditionnelle »). Singer y développe ses analyses sur les questions de bioéthique au sens large, particulièrement les questions de début et de fin de vie : avortement, statut de l'embryon, euthanasie, état végétatif persistant.

Le livre est particulièrement controversé : il défend des positions exigeantes sur l'euthanasie active des nouveau-nés gravement handicapés et sur la redéfinition de la mort. Il a fait l'objet de nombreuses critiques, notamment dans les pays germanophones où Singer a été personnellement attaqué (cf. la biographie).

Pas de traduction française.

The Life You Can Save (2009)

Sous-titre : « Acting Now to End World Poverty ». Reprise et approfondissement, trente-sept ans après Famine, Affluence and Morality, des analyses sur les obligations morales envers les pauvres mondiaux.

Le livre est particulièrement pratique : il propose une méthode concrète pour évaluer les organisations humanitaires les plus efficaces (en termes de vies sauvées par dollar donné), et appelle ses lecteurs à un engagement personnel concret.

Singer a fondé une organisation à but non lucratif du même nom (The Life You Can Save), qui évalue et promeut les organisations humanitaires efficaces. L'organisation joue un rôle central dans le mouvement de l'altruisme efficace (effective altruism).

Traduction française : La vie que tu peux sauver. Une édition révisée et augmentée est parue en 2019, et est mise gratuitement à disposition en ligne (geste éthiquement cohérent avec le message du livre).

The Most Good You Can Do (2015)

Sous-titre : « How Effective Altruism is Changing Ideas about Living Ethically ». Présentation systématique du mouvement de l'altruisme efficace, dont Singer est l'un des principaux inspirateurs.

L'altruisme efficace prône une charité rationnelle, mesurable, fondée sur l'évaluation rigoureuse de l'impact des dons. Il s'inspire des analyses utilitaristes singeriennes mais les approfondit avec des outils issus de l'économie du développement et de l'évaluation d'impact.

Le mouvement de l'altruisme efficace a connu une expansion considérable dans les années 2010-2020, particulièrement chez les jeunes diplômés des grandes universités anglophones. Il a aussi fait l'objet de critiques : certains lui reprochent une forme d'utilitarisme trop technocratique, d'autres le suspectent d'hubris philanthropique. Singer a répondu à ces critiques dans ses publications ultérieures.

Animal Liberation Now (2023)

Édition entièrement révisée et augmentée d'Animal Liberation, publiée près de cinquante ans après l'original. Le livre actualise les données factuelles (l'élevage industriel mondial a considérablement évolué depuis 1975), intègre les avancées scientifiques sur la sentience animale, et discute des évolutions du débat éthique animal contemporain.

Cette nouvelle édition témoigne de la constance de Singer sur la question animale, et de sa capacité à dialoguer avec les évolutions de la pensée morale contemporaine sans changer ses positions fondamentales.

Autres œuvres notables

  • How Are We to Live? (1993) : sur l'éthique de la vie ordinaire et la question « comment vivre une vie qui vaille la peine d'être vécue ».
  • A Darwinian Left (1999) : sur les implications politiques du darwinisme.
  • Hegel: A Very Short Introduction (1983) : introduction à Hegel, témoignant de la culture philosophique large de Singer.
  • Pushing Time Away (2003) : essai familial sur son grand-père maternel David Oppenheim, assassiné dans la Shoah.
  • The Point of View of the Universe (avec Katarzyna de Lazari-Radek, 2014) : étude approfondie sur Henry Sidgwick et l'utilitarisme objectif.
  • Ethics in the Real World (2016, 2023) : recueil d'articles brefs sur des questions d'éthique appliquée.

La réception française

La réception française de Singer a été plus lente et plus controversée que dans le monde anglophone. Plusieurs facteurs :

  • Une tradition philosophique française différente, plus marquée par la phénoménologie (Levinas), l'éthique du visage, le personnalisme chrétien, qui résistent au cadre utilitariste.
  • Des traductions tardives : La Libération animale n'a été traduit qu'en 1993, Questions d'éthique pratique en 1997.
  • Des controverses politiques fortes en France, notamment sur les questions d'euthanasie et d'infanticide, où les positions singeriennes ont rencontré une forte opposition.

Toutefois, à partir des années 2000, Singer est de plus en plus lu en France :

  • Dans les mouvements pour les droits des animaux : L214, Cahiers antispécistes, Animal Cross, Convergence Animaux Politique.
  • Dans les milieux bioéthiques : Comité consultatif national d'éthique, Centre de recherches sur l'éthique des affaires.
  • Dans les mouvements philanthropiques : l'altruisme efficace progresse en France à travers des associations comme Altruisme Efficace France.

Œuvres de Singer disponibles en français

Œuvres majeures

  • La Libération animale, traduction Louise Rousselle et David Olivier, Petite Bibliothèque Payot, 2012 (Grasset, 1993). Référence française. À lire en priorité.
  • Questions d'éthique pratique, Bayard, 1997.
  • L'Égalité animale expliquée aux humain-es, traduction David Olivier, Lyon, éditions tahin party, 2007.
  • Sauver une vie. Agir maintenant pour mettre fin à la pauvreté, Michel Lafon, 2009.
  • L'Altruisme efficace, Les Arènes, 2018 (The Most Good You Can Do).
  • L'Éthique à table : pourquoi nos choix alimentaires importent, en coll. avec Jim Mason, Lausanne, L'Âge d'Homme, 2015.
  • Théorie du tube de dentifrice, traduction Anatole Pons, éditions Goutte d'Or, 2018.

Articles en français

  • « Famine, richesse et morale » (« Famine, Affluence and Morality », 1972), publié dans plusieurs anthologies de philosophie morale en français.
  • Nombreux articles dans Cahiers antispécistes et autres revues spécialisées.

Parcours de lecture suggéré

Pour aborder Peter Singer, plusieurs entrées sont possibles :

  1. Pour découvrir l'éthique animale : commencer par La Libération animale (Payot, 2012). Lecture exigeante mais récompensée. C'est l'œuvre la plus accessible et la plus représentative.
  2. Pour découvrir l'utilitarisme appliqué : lire Questions d'éthique pratique (Bayard, 1997). Manuel systématique qui couvre l'ensemble des questions bioéthiques.
  3. Pour l'engagement humanitaire : lire l'article Famine, Affluence and Morality (1972) ou son développement Sauver une vie (2009).
  4. Pour l'altruisme efficace : lire L'Altruisme efficace (Les Arènes, 2018).
  5. Pour la dimension biographique et personnelle : Pushing Time Away (2003), essai familial sur son grand-père maternel David Oppenheim.

L'œuvre de Singer offre un parcours pratique : la lecture appelle des engagements concrets (végétarisme, don, militantisme), que Singer lui-même illustre dans sa propre vie. Lire Singer, c'est s'engager dans un dialogue éthique qui peut transformer le mode de vie, ce qui est à la fois la force et la difficulté de son œuvre.

Postérité et influence

L'influence de Peter Singer sur la philosophie morale contemporaine et sur les pratiques éthiques effectives est l'une des plus considérables des cinquante dernières années. Singer n'est pas seulement un philosophe lu dans les facultés : c'est un penseur dont les analyses ont transformé des mouvements sociaux entiers, modifié des législations, fait évoluer des pratiques industrielles, et inspiré des engagements personnels dans le monde entier. Cette influence est rare dans la philosophie contemporaine, et elle témoigne de la fécondité pratique de l'utilitarisme singerien.

La transformation du mouvement pour les droits des animaux

L'influence la plus visible de Singer concerne le mouvement moderne pour les droits des animaux, dont La Libération animale (1975) est considéré comme le texte fondateur.

Avant Singer, la cause animale était portée principalement par des associations de protection (qui visaient à éviter la cruauté gratuite envers les animaux), sans cadre philosophique systématique. Singer fournit ce cadre : le principe d'égale considération des intérêts, le concept de spécisme, l'analyse rigoureuse des pratiques d'élevage et d'expérimentation. Le mouvement passe ainsi de la protection animale (réformer les abus) à la libération animale (remettre en cause les pratiques structurelles).

Les conséquences concrètes sont nombreuses :

  • Fondation de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) en 1980 par Ingrid Newkirk et Alex Pacheco, explicitement inspirée par Singer.
  • Croissance du véganisme dans les pays occidentaux à partir des années 1990. Singer est régulièrement cité comme l'une des sources intellectuelles principales du mouvement.
  • Évolutions législatives : interdiction progressive de pratiques d'élevage particulièrement cruelles (cages en batterie, gestation des truies), encadrement de l'expérimentation animale, reconnaissance juridique de la sensibilité des animaux dans plusieurs codes civils (France 2015).
  • Évolution des entreprises : les grands groupes alimentaires intègrent progressivement des critères de « bien-être animal » dans leur communication et leurs pratiques.

Le rythme et l'ampleur de cette évolution restent insuffisants au regard des positions singeriennes (l'élevage industriel mondial continue à se développer). Mais le cadre intellectuel qui rend possible le débat public et la transformation des sensibilités est largement structuré par les analyses singeriennes.

L'éthique animale comme discipline philosophique

Au-delà du militantisme, Singer a contribué à fonder l'éthique animale comme discipline philosophique à part entière. Avant 1975, la question animale était traitée de manière marginale dans la philosophie morale. Aujourd'hui, l'éthique animale est un champ universitaire reconnu, avec ses revues spécialisées (Journal of Animal Ethics, Animal Studies Journal), ses départements universitaires (notamment l'Oxford Centre for Animal Ethics), ses cursus académiques.

Plusieurs philosophes contemporains ont approfondi les analyses singeriennes :

  • Tom Regan (The Case for Animal Rights, 1983) défend une approche par les droits plutôt que par l'utilitarisme.
  • Christine Korsgaard (Fellow Creatures, 2018) propose une approche kantienne de l'éthique animale.
  • Lori Gruen travaille sur les dimensions culturelles et émotionnelles de la relation aux animaux.
  • Sue Donaldson et Will Kymlicka (Zoopolis, 2011) proposent une théorie politique des droits animaux.

Ces approches alternatives n'invalident pas la contribution singerienne : elles la complètent et la corrigent, témoignant de la fécondité du débat ouvert par Singer.

L'altruisme efficace

L'autre grande postérité de Singer est le mouvement de l'altruisme efficace (effective altruism), qui s'est développé à partir des années 2010, principalement dans les universités anglophones.

L'altruisme efficace combine deux éléments singeriens :

  • L'exigence morale de donner une part substantielle de ses revenus aux causes humanitaires.
  • L'évaluation rigoureuse de l'efficacité des organisations, à travers des outils quantitatifs (évaluation d'impact, coût-efficacité).

Plusieurs organisations centrales du mouvement sont liées à Singer :

  • GiveWell, fondé en 2007 : évalue les organisations caritatives selon des critères d'efficacité.
  • The Life You Can Save, organisation fondée par Singer en 2009.
  • 80,000 Hours, fondé par William MacAskill et Benjamin Todd en 2011 : conseille les jeunes diplômés sur les carrières à plus fort impact moral.
  • Centre for Effective Altruism, fondé en 2012 à Oxford.
  • Open Philanthropy, fondé en 2014.

Plusieurs figures montantes du mouvement sont des disciples directs ou indirects de Singer :

  • William MacAskill (Doing Good Better, 2015 ; What We Owe the Future, 2022), professeur à Oxford, l'un des principaux théoriciens contemporains de l'altruisme efficace.
  • Toby Ord (The Precipice, 2020), philosophe à Oxford, qui élargit l'altruisme efficace aux risques existentiels et au futur lointain.
  • Hilary Greaves, Holly Morgan, Benjamin Todd, et plusieurs autres.

Le mouvement a connu une expansion considérable dans les années 2010-2020, attirant notamment des contributions financières massives (Open Philanthropy gère plusieurs milliards de dollars). Il a aussi été marqué par des controverses : en 2022-2023, l'affaire Sam Bankman-Fried (l'effondrement de la plateforme cryptomonnaies FTX, dont le fondateur se réclamait de l'altruisme efficace) a obligé le mouvement à des réflexions critiques sur ses propres limites.

La bioéthique contemporaine

L'influence de Singer sur la bioéthique contemporaine est considérable. Ses analyses sur le statut moral de l'embryon, l'avortement, l'euthanasie, les nouveau-nés handicapés, ont structuré le débat philosophique pendant un demi-siècle.

L'apport de Singer à la bioéthique tient particulièrement à :

  • La distinction conceptuelle entre être humain (au sens biologique) et personne (au sens moral).
  • L'utilitarisme appliqué aux questions de fin de vie.
  • L'approche par les capacités cognitives pour déterminer le statut moral.

Ces analyses ont nourri les débats sur :

  • La loi sur la fin de vie dans plusieurs pays (légalisation de l'euthanasie aux Pays-Bas en 2002, en Belgique en 2002, au Canada en 2016, etc.).
  • Les politiques de recherche biomédicale (statut de l'embryon, recherche sur cellules souches).
  • Le traitement des nouveau-nés gravement handicapés (protocoles néonataux dans les pays développés).

Singer n'est évidemment pas seul à l'origine de ces évolutions, mais son cadre conceptuel a fourni des outils importants au débat philosophique et bioéthique.

L'éthique de la pauvreté mondiale

L'article Famine, Affluence and Morality (1972) a ouvert un champ philosophique entier : celui de l'éthique de la pauvreté mondiale (global poverty ethics) et des obligations cosmopolites.

Plusieurs philosophes contemporains ont prolongé cette réflexion :

  • Thomas Pogge (World Poverty and Human Rights, 2002) approfondit l'analyse en termes d'injustice structurelle des institutions internationales.
  • Henry Shue (Basic Rights, 1980) défend une approche en termes de droits fondamentaux (subsistance, sécurité).
  • Amartya Sen et Martha Nussbaum développent l'approche des capabilités, qui dialogue avec mais s'éloigne de l'utilitarisme singerien.
  • David Miller (National Responsibility and Global Justice, 2007) propose une approche plus modérée, fondée sur la responsabilité nationale.

L'influence de Singer se ressent aussi dans la philosophie politique contemporaine : les questions de justice mondiale, de migrations, d'aide au développement, sont aujourd'hui des questions philosophiques majeures, alors qu'elles étaient marginales avant les années 1970.

La réception française

La réception française de Singer a été, on l'a vu, plus lente et plus controversée que dans le monde anglophone. Mais elle s'est progressivement consolidée à partir des années 2000.

Plusieurs développements méritent d'être mentionnés :

  • L'éthique animale est devenue un champ universitaire reconnu en France, avec les travaux de Florence Burgat, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Vanessa Nurock, Pierre Sigler, Patrick Llored, et plusieurs autres.
  • Le mouvement L214 (fondé en 2008) a popularisé la cause animale dans le débat public français, avec des vidéos d'enquête dans les abattoirs et élevages industriels.
  • Les mouvements végans se sont développés en France à partir des années 2010, dialoguant avec les analyses singeriennes.
  • Le mouvement de l'altruisme efficace progresse en France à travers des associations comme Altruisme Efficace France (fondée en 2014).
  • Les questions bioéthiques font régulièrement l'objet de débats publics en France (révision des lois de bioéthique), où les analyses singeriennes sont souvent citées, généralement de manière critique.

La spécificité française est marquée par une résistance plus forte qu'ailleurs à l'utilitarisme, sous l'influence de traditions philosophiques différentes : phénoménologie, personnalisme chrétien, éthique de l'altérité (Levinas), philosophie de l'environnement (Hans Jonas, Le Principe responsabilité). Mais cette résistance n'empêche pas une prise en compte croissante des analyses singeriennes.

Les controverses

La pensée de Singer a été constamment l'objet de controverses intenses, qui témoignent à la fois de son influence et de sa portée provocatrice.

Le débat sur l'infanticide

Le débat le plus virulent porte sur les positions singeriennes concernant l'euthanasie active des nouveau-nés gravement handicapés. Singer soutient que dans certains cas (lorsque le nouveau-né n'aura aucune perspective de vie qui vaille la peine d'être vécue et lorsque les parents en jugent ainsi de manière éclairée), l'euthanasie active peut être moralement justifiable. Cette position a été interprétée par certains comme proche des politiques eugéniques nazies (accusation que Singer rejette avec véhémence, étant donné sa propre histoire familiale).

Les associations de personnes handicapées (comme Not Dead Yet aux États-Unis) ont activement protesté contre les positions singeriennes, les jugeant menaçantes pour les droits des personnes handicapées. Cette controverse a été particulièrement intense en Allemagne et Autriche (1989-1991), où Singer a fait l'objet de violentes attaques publiques.

Le débat sur l'utilitarisme exigeant

Plusieurs critiques philosophiques contestent le caractère excessivement exigeant de l'utilitarisme singerien. Pour Bernard Williams, Susan Wolf, ou Samuel Scheffler, une morale qui exigerait des sacrifices aussi considérables des individus aisés (donner 25-33 % de leurs revenus) serait incompatible avec une vie humaine épanouie (capable de poursuivre des projets personnels, de cultiver des affections particulières, etc.). Singer répond que la difficulté pratique d'une exigence morale ne change pas sa justification rationnelle.

Le débat sur la justice et les droits

Pour les théoriciens des droits humains (notamment ceux d'inspiration kantienne ou libérale), l'approche utilitariste de Singer pose des problèmes : elle pourrait justifier des sacrifices de quelques individus pour le bien commun, principe que la tradition des droits refuse absolument. Singer répond que son utilitarisme de préférence intègre suffisamment le respect des préférences individuelles pour échapper à cette critique, mais le débat reste ouvert.

Un héritage en évolution

La pensée de Singer continue à évoluer au fil des décennies. Plusieurs déplacements méritent d'être notés :

  • Vers un utilitarisme hédoniste classique : sous l'influence des analyses de Derek Parfit sur la convergence des théories morales (dans On What Matters, 2011), Singer s'est rapproché d'un utilitarisme moins « de préférence » et plus « hédoniste classique » (cf. son livre The Point of View of the Universe, 2014, avec Katarzyna de Lazari-Radek).
  • Vers une attention plus grande aux risques existentiels : Singer a intégré progressivement les analyses du mouvement de l'altruisme efficace sur les risques pour l'humanité future (climat, intelligence artificielle, biosécurité), qui élargissent considérablement le cadre utilitariste.
  • Vers une prise en compte de la complexité écologique : sous l'influence des éthiques environnementales contemporaines, Singer a affiné ses positions sur le statut moral des écosystèmes et des espèces.

Ces évolutions témoignent d'une fécondité intellectuelle qui perdure malgré l'âge de Singer (né en 1946) et qui maintient sa pensée au cœur des débats philosophiques contemporains.

Une influence durable

L'influence de Peter Singer apparaît aujourd'hui durable et multiforme. Plusieurs caractéristiques de sa pensée la rendent particulièrement utile pour notre temps :

  • Sa rigueur conséquentialiste : à un moment où les questions éthiques globales (climat, pauvreté, animaux, biotechnologies) demandent des outils analytiques précis, l'utilitarisme singerien fournit un cadre rigoureux.
  • Son cosmopolitisme moral : à un moment où les frontières nationales montrent leurs limites face aux défis globaux, le cosmopolitisme singerien (qui inclut les pauvres mondiaux, les générations futures, les animaux) offre une boussole éthique.
  • Sa cohérence entre pensée et vie : à un moment où la philosophie morale apparaît souvent comme un exercice purement académique, Singer offre l'exemple d'une éthique vécue.
  • Son courage face aux controverses : Singer démontre qu'il est possible de défendre publiquement des positions impopulaires sans céder aux pressions, ce qui est précieux dans nos époques de polarisation.

Singer a contribué à transformer notre regard sur les animaux, sur les pauvres mondiaux, sur les frontières de la personne, sur les obligations morales individuelles. Son influence dépasse largement la philosophie universitaire : elle touche des millions de personnes qui ont modifié leur mode de vie, leur engagement humanitaire, leur sensibilité morale après avoir lu ou entendu ses analyses. Cette transformation effective des consciences et des pratiques est l'héritage le plus durable de Singer, au-delà même des thèses particulières qu'il a défendues.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Éthique animale, PUF, 2008. Synthèse française du débat sur l'éthique animale, incluant les analyses singeriennes.
  • Florence Burgat, L'Humanité carnivore, Le Seuil, 2017. Analyse philosophique de la consommation de viande, en dialogue avec Singer.
  • Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, La Découverte, 2015. Inclut une discussion approfondie de Singer.
  • Estiva Reus et David Olivier (dir.), Cahiers antispécistes, revue (depuis 1991). Diffuse en français les analyses inspirées de Singer.

Études philosophiques approfondies

  • Helga Kuhse et Peter Singer (dir.), A Companion to Bioethics, Wiley-Blackwell, 2e éd. 2009. Le manuel de référence en bioéthique.
  • Dale Jamieson (dir.), Singer and His Critics, Blackwell, 1999. Recueil de critiques philosophiques, avec réponses de Singer.
  • Katarzyna de Lazari-Radek et Peter Singer, The Point of View of the Universe, Oxford UP, 2014. Étude approfondie sur Henry Sidgwick et l'utilitarisme objectif.
  • Bart Schultz, The Happiness Philosophers: The Lives and Works of the Great Utilitarians, Princeton UP, 2017. Pour situer Singer dans la tradition utilitariste.

Sur l'éthique animale

  • Tom Regan, Les Droits des animaux, Hermann, 2013 (The Case for Animal Rights, 1983). Approche par les droits (alternative à Singer).
  • Christine Korsgaard, Fellow Creatures: Our Obligations to the Other Animals, Oxford UP, 2018. Approche kantienne (alternative à Singer).
  • Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Alma, 2016. Théorie politique des droits animaux.
  • Martha Nussbaum, Justice for Animals, Simon & Schuster, 2023. Approche par les capabilités.
  • Florence Burgat, Une autre existence. La condition animale, Albin Michel, 2012.

Sur l'altruisme efficace

  • William MacAskill, Doing Good Better, Avery, 2015. Présentation systématique du mouvement.
  • William MacAskill, Ce que nous devons à l'avenir, Les Arènes, 2023 (What We Owe the Future, 2022). Approfondissement vers le longtermisme.
  • Toby Ord, Le Précipice, Buchet-Chastel, 2024 (The Precipice, 2020). Sur les risques existentiels.
  • Peter Singer, L'Altruisme efficace, Les Arènes, 2018. La présentation par Singer lui-même.

Sur la bioéthique

  • Helga Kuhse et Peter Singer (dir.), A Companion to Bioethics, Wiley-Blackwell, 2e éd. 2009.
  • Ruwen Ogien, L'Éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007. Pour situer Singer dans le débat éthique français contemporain.
  • Corine Pelluchon, L'Autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, PUF, 2009. Critique des approches utilitaristes en bioéthique.
  • Marie-Hélène Parizeau, Bioéthique et culture démocratique, L'Harmattan, 2010.

Sur l'utilitarisme

  • Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l'utilitarisme, PUF, 3 vol., 1999. Référence française.
  • Geoffrey Scarre, Utilitarianism, Routledge, 1996. Manuel anglais accessible.
  • Henry Sidgwick, Les Méthodes de l'éthique, PUF, 2014 (1874). L'œuvre utilitariste classique avec laquelle dialogue Singer.

Œuvres de Singer disponibles en français

Œuvres majeures

  • La Libération animale, traduction Louise Rousselle et David Olivier, Petite Bibliothèque Payot, 2012 (Grasset, 1993). Référence française. À lire en priorité pour entrer dans l'éthique singerienne.
  • Questions d'éthique pratique, Bayard, 1997 (Practical Ethics, 2e éd. 1993). Manuel systématique d'éthique appliquée.
  • L'Altruisme efficace, traduction Pascal Loubet, Les Arènes, 2018 (The Most Good You Can Do, 2015). Présentation du mouvement de l'altruisme efficace.
  • Sauver une vie. Agir maintenant pour mettre fin à la pauvreté, Michel Lafon, 2009 (The Life You Can Save, 2009).

Autres œuvres en français

  • L'Égalité animale expliquée aux humain-es, traduction David Olivier, Lyon, éditions tahin party, 2007.
  • L'Éthique à table : pourquoi nos choix alimentaires importent, en coll. avec Jim Mason, Lausanne, L'Âge d'Homme, 2015.
  • Théorie du tube de dentifrice, traduction Anatole Pons, éditions Goutte d'Or, 2018.
  • Pushing Time Away. Mon grand-père et le monde qu'il a perdu, traduit en français.

Œuvres non traduites en français

Plusieurs œuvres importantes de Singer restent non traduites en français :

  • The Expanding Circle: Ethics, Evolution, and Moral Progress (1981)
  • Rethinking Life and Death (1994)
  • How Are We to Live? (1993)
  • A Darwinian Left (1999)
  • Animal Liberation Now (2023), l'édition entièrement révisée d'Animal Liberation

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, plusieurs articles connexes : « Animal Rights », « Bioethics », « Effective Altruism », « Global Distributive Justice », « Consequentialism ». plato.stanford.edu.
  • Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « Peter Singer ».
  • Princeton University Center for Human Values, page personnelle de Peter Singer : peterssingerlinks.com.
  • The Life You Can Save : thelifeyoucansave.org, organisation fondée par Singer.
  • Cahiers antispécistes, cahiers-antispecistes.org, revue francophone diffusant les analyses inspirées de Singer.

Parcours de lecture suggéré

Pour aborder Singer, plusieurs entrées sont possibles selon les intérêts :

  1. Pour découvrir l'éthique animale : commencer par La Libération animale (Payot, 2012). C'est l'œuvre la plus accessible et la plus représentative.
  2. Pour découvrir l'utilitarisme appliqué : lire Questions d'éthique pratique (Bayard, 1997).
  3. Pour l'engagement humanitaire : lire l'article fondateur Famine, Affluence and Morality (1972, plusieurs traductions françaises en anthologie) ou son développement Sauver une vie (Michel Lafon, 2009).
  4. Pour l'altruisme efficace : lire L'Altruisme efficace (Les Arènes, 2018).
  5. Pour la dimension biographique et personnelle : Pushing Time Away, essai familial sur son grand-père maternel assassiné dans la Shoah.

Note pratique

Lire Singer demande une disposition particulière. Plusieurs conseils :

  • Lire avec disposition à être bouleversé : les analyses singeriennes (sur l'élevage industriel, les obligations envers les pauvres) peuvent transformer concrètement la vie du lecteur. Cette dimension transformative est l'une des caractéristiques de l'œuvre, et il faut s'y préparer.
  • Lire avec rigueur logique : Singer construit ses arguments avec une grande précision. Les contester demande de relever les prémisses, d'identifier les déductions, de proposer des contre-arguments. La lecture impressionniste n'est pas adaptée.
  • Lire avec ouverture intellectuelle : certaines positions singeriennes (sur l'infanticide notamment) sont choquantes au premier abord. Mieux vaut comprendre les arguments avant de juger, et engager un dialogue intellectuel plutôt que de récuser d'emblée.
  • Lire en dialogue avec d'autres traditions : Singer s'inscrit dans une tradition utilitariste qui n'est qu'une parmi d'autres. Le lire en dialogue avec Kant, Aristote, Levinas, l'éthique du care, l'éthique des vertus, enrichit considérablement la compréhension.

Singer offre une discipline morale exigeante. Il invite à prendre au sérieux la souffrance évitable dans le monde (animale, humaine, présente, future), et à agir en conséquence. Cette invitation à l'action concrète distingue Singer de la plupart des philosophes contemporains, et constitue à la fois sa force et sa difficulté. Lire Singer, c'est s'engager dans un dialogue éthique qui peut transformer le mode de vie, ce qui est précisément l'enjeu de toute philosophie morale digne de ce nom.

Au-delà des positions particulières qu'on peut accepter ou rejeter, l'œuvre de Peter Singer offre une leçon de méthode précieuse : ne pas s'arrêter à l'intuition reçue, suivre les arguments jusqu'à leurs conséquences, accepter de réformer ses pratiques quand l'analyse l'exige. Cette discipline intellectuelle, autant que les thèses qui la traversent, est l'héritage durable de Singer, dont chacun peut bénéficier indépendamment de ses positions philosophiques particulières.

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