Elizabeth Anscombe

18 mars 1919 - 5 janvier 2001 10 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe britannique, élève et exécutrice littéraire de Wittgenstein. Fondatrice de la philosophie analytique de l'action (Intention, 1957) et initiatrice du renouveau contemporain de l'éthique des vertus (Modern Moral Philosophy, 1958).

Prérequis : Œuvre dense, où chaque phrase compte. Modern Moral Philosophy est un bon point d'entrée. Intention demande accompagnement.

Biographie

Gertrude Elizabeth Margaret Anscombe naît le 18 mars 1919 à Limerick, en Irlande, et meurt le 5 janvier 2001 à Cambridge, en Angleterre. Elle a profondément marqué la philosophie analytique du XXe siècle, en particulier dans les domaines de la philosophie de l'action et de la philosophie morale. Connue généralement sous le nom d'Elizabeth Anscombe, ou G. E. M. Anscombe pour ses publications, c'est l'une des philosophes britanniques les plus importantes de son temps.

Anscombe étudie à l'université d'Oxford, à St Hugh's College, où elle obtient sa licence en 1941. La même année, elle se convertit au catholicisme, une décision qui restera centrale dans sa vie et dans son œuvre. Elle épouse également en 1941 le philosophe Peter Geach, lui aussi catholique converti, et le couple aura sept enfants.

Elle poursuit ses études à Cambridge, à Newnham College, où elle devient l'élève de Ludwig Wittgenstein, qui exerce sur elle une influence décisive. Elle est l'une des amies les plus proches de Wittgenstein dans ses dernières années, et il la désigne comme l'une de ses trois exécuteurs littéraires. C'est à elle que l'on doit la traduction anglaise et l'édition des Recherches philosophiques (1953), publiées après la mort de Wittgenstein, ainsi que d'autres textes de sa main. Ce travail de transmission a été décisif pour la réception de Wittgenstein dans le monde anglophone.

Anscombe enseigne à Oxford pendant plusieurs décennies, puis à Cambridge, où elle succède à Wittgenstein dans la chaire de philosophie en 1970 et qu'elle occupe jusqu'à sa retraite en 1986. Elle forme de nombreux disciples, dont Philippa Foot. Sur le plan public, elle s'engage en plusieurs occasions au nom de ses convictions catholiques : elle s'oppose en 1956 à l'attribution d'un doctorat honoris causa au président Truman par Oxford, en raison du bombardement atomique d'Hiroshima, et elle prend des positions fermes sur les questions d'éthique de la vie. Elle meurt à Cambridge en 2001, laissant une œuvre dont l'influence n'a cessé de croître.

Pensée principale

L'œuvre d'Elizabeth Anscombe est ramassée mais d'une force exceptionnelle. Elle se déploie principalement dans deux directions, l'une et l'autre marquées par l'influence de Wittgenstein et par sa propre formation catholique : la philosophie de l'action, où elle invente une approche nouvelle, et la philosophie morale, où elle relance, en un seul article, l'attention contemporaine à l'éthique des vertus.

La philosophie de l'action et l'intention

L'ouvrage le plus connu d'Anscombe est L'Intention (Intention), publié en 1957. Ce petit livre dense, d'à peine cent pages, est considéré comme l'acte de naissance de la philosophie analytique de l'action. Anscombe y pose une question apparemment simple : qu'est-ce qu'une action intentionnelle ? Sa réponse est d'une grande originalité.

Une action intentionnelle, pour Anscombe, est une action dont la description appelle une réponse à la question « pourquoi ? » non pas en termes de cause, mais en termes de raisons. Si je vous demande pourquoi vous arrosez les fleurs, vous me répondrez sans doute par une raison (pour qu'elles ne meurent pas). Cette structure du « pourquoi » est constitutive de l'action. Anscombe développe aussi l'idée importante d'« agir sous une description » : une même action peut être décrite de multiples façons, et elle n'est intentionnelle que sous certaines descriptions, pas sous d'autres. Elle introduit également la notion de « direction d'adaptation » (entre les états mentaux qui s'ajustent au monde, comme les croyances, et ceux auxquels le monde doit s'ajuster, comme les désirs). Cette approche a profondément renouvelé la philosophie de l'action et a influencé Donald Davidson et toute la suite du débat analytique.

Modern Moral Philosophy : refonder l'éthique

En 1958, Anscombe publie un article qui changera durablement la philosophie morale : Modern Moral Philosophy. Sa thèse est brutale : la philosophie morale moderne (depuis le XVIIIe siècle environ) repose sur un malentendu et devrait être suspendue.

Le malentendu, selon Anscombe, est le suivant. Les morales modernes (utilitarisme, kantisme) parlent volontiers d'« obligation morale », de « devoir moral », d'actions « moralement justes » ou « moralement fautives ». Mais ces notions, dans leur sens fort, supposent un contexte qu'elles ne reconnaissent plus : celui d'une loi divine, posée par un législateur divin. C'est dans le cadre d'une éthique de la loi (la tradition juive, chrétienne, stoïcienne) que ces concepts ont leur sens plein. Une fois qu'on a abandonné ce cadre, on continue à utiliser ces mots sans plus disposer du contexte qui leur donnait force. Anscombe compare cela à des gens qui parleraient encore de « criminel » après que toute notion de loi pénale aurait été oubliée.

Sa proposition est radicale : il faut cesser d'utiliser ces notions tant qu'on n'a pas refondé une psychologie morale solide, et revenir à une approche centrée sur les vertus, les vices et la flourishing (l'épanouissement), au sens d'Aristote. C'est à elle, dans cet article, que l'on doit l'invention du terme « conséquentialisme » (qu'elle utilise péjorativement pour désigner les approches morales jugeant les actions par leurs conséquences). L'article est considéré comme l'acte fondateur du renouveau contemporain de l'éthique des vertus, qui se développera dans les décennies suivantes avec Philippa Foot, Alasdair MacIntyre et d'autres.

Œuvres majeures

L'Intention (Intention, 1957) est l'œuvre majeure d'Anscombe et l'une des plus influentes de la philosophie analytique du XXe siècle. Bref, dense, exigeant, ce livre fonde la philosophie analytique de l'action contemporaine. Il a fait l'objet d'innombrables commentaires et reste un texte de référence indispensable.

Modern Moral Philosophy (1958) est un article de revue, mais son impact est tel qu'il figure parmi les œuvres majeures d'Anscombe. Sa critique des morales modernes et son appel au retour à Aristote ont relancé l'éthique des vertus et changé durablement le paysage de la philosophie morale.

An Introduction to Wittgenstein's Tractatus (1959) est une présentation rigoureuse du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein. Anscombe y déploie sa connaissance profonde de l'œuvre de son maître. Le livre reste l'une des introductions de référence au Tractatus.

Outre ces livres, Anscombe a publié de nombreux articles philosophiques d'une grande importance, rassemblés en plusieurs volumes d'œuvres complètes parus de son vivant et après sa mort. Ces articles couvrent la métaphysique (causalité, identité, temps), la philosophie de l'esprit (perception, sensation, le « je »), l'éthique (sur la guerre, le mensonge, la contraception, l'avortement), et la philosophie de la religion.

Son travail d'éditrice et de traductrice de Wittgenstein constitue une œuvre à part entière. La traduction anglaise des Recherches philosophiques (1953) qu'elle a établie avec Rush Rhees est devenue la référence dans le monde anglophone et a façonné la réception de Wittgenstein pour plusieurs générations.

Postérité et influence

L'influence d'Anscombe s'est exercée dans plusieurs directions, et elle n'a cessé de croître depuis sa mort.

En philosophie de l'action, L'Intention est devenu un classique absolu. La philosophie analytique de l'action contemporaine, qu'elle prenne la suite directe ou qu'elle s'en écarte, se constitue largement en dialogue avec ce livre. Donald Davidson, en particulier, a élaboré sa propre théorie en partant des questions posées par Anscombe, tout en proposant des réponses différentes. L'attention contemporaine aux raisons d'agir, à l'intention, à la description sous laquelle on agit, reste largement tributaire d'Anscombe.

En philosophie morale, Modern Moral Philosophy a eu un effet de catalyseur. La célèbre formule selon laquelle la notion moderne d'obligation morale serait incohérente sans cadre théologique a provoqué un débat de plusieurs décennies. Le renouveau de l'éthique des vertus, porté par Philippa Foot (élève d'Anscombe), Alasdair MacIntyre, puis par toute une école de philosophes contemporains, doit beaucoup à cet article fondateur. Bernard Williams cite Anscombe avec sympathie dans sa propre critique des morales systématiques. Le terme « conséquentialisme » qu'elle a forgé est aujourd'hui d'usage courant en philosophie morale.

Anscombe a également joué un rôle décisif dans la transmission de Wittgenstein dans le monde anglophone, à travers son édition et sa traduction des œuvres posthumes. Pour des générations de lecteurs, c'est par Anscombe que Wittgenstein a été lu.

Sur le plan plus large, Anscombe a fait apparaître une figure devenue importante : celle de la philosophe analytique catholique, qui mobilise les ressources rigoureuses de la tradition analytique pour penser des questions morales depuis une perspective religieuse assumée. Cette articulation, qu'on retrouvera chez d'autres auteurs (l'« analytical Thomism »), est en partie son héritage. Aujourd'hui, Anscombe est reconnue comme l'une des grandes figures de la philosophie du XXe siècle, et sa stature ne cesse de croître à mesure que son œuvre est mieux étudiée.

Pour aller plus loin

Anscombe est une auteure exigeante, dont les textes brefs cachent une grande densité. Mieux vaut commencer par des présentations ou par les articles les plus accessibles.

L'article Modern Moral Philosophy (1958) est un excellent point d'entrée. Court, polémique, écrit dans une prose nerveuse, il pose en quelques pages les questions fondamentales de la philosophie morale contemporaine. Il existe en traduction française et figure dans plusieurs anthologies d'éthique.

L'Intention (1957) est l'œuvre maîtresse mais aussi la plus difficile. Il est conseillé de l'aborder avec un commentaire à portée de main, et de la lire en plusieurs passes. La densité de chaque page récompense un lecteur patient. Une traduction française existe.

Pour situer Anscombe dans la philosophie analytique de l'action, des présentations de ce champ permettent de comprendre l'enjeu de son apport. Pour la philosophie morale, la lire en lien avec Philippa Foot, Alasdair MacIntyre et Bernard Williams éclaire le renouveau de l'éthique des vertus dont elle est à l'origine.

L'article « G. E. M. Anscombe » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement utile pour s'orienter dans une œuvre dense et pour saisir l'articulation entre ses différents thèmes.

Avertissement de lecture : Anscombe ne dilue pas. Chaque phrase compte, et la concentration de la pensée demande une attention soutenue. C'est aussi ce qui fait la force singulière de sa philosophie.

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