Abduction
Aussi appelé : Rétroduction, Inférence à la meilleure explication, Raisonnement abductif
Inférence qui part d'un fait surprenant et remonte à l'hypothèse qui le rendrait attendu. Nommée par Charles Sanders Peirce et distinguée par lui de la déduction et de l'induction, elle désigne aujourd'hui aussi bien un mode de découverte qu'une procédure de diagnostic.
Un ancêtre aristotélicien contesté
Aristote consacre, dans les Premiers Analytiques, un bref chapitre à ce qu'il appelle apagôgê, terme que l'on traduit tantôt par réduction, tantôt par abduction. Il y décrit un raisonnement où l'on ramène une question difficile à une autre, moins assurée que la première mais plus accessible à l'enquête.
Peirce s'est réclamé de ce passage et a soutenu que son abduction en était l'héritière. Les commentateurs ont cependant montré que l'identification repose sur une lecture particulière du texte grec, dont l'établissement même a fait l'objet de discussions. Vous retiendrez donc qu'Aristote a décrit un mouvement de réduction d'un problème à un autre, et que la filiation revendiquée par Peirce relève plus de l'appropriation que de la continuité.
Peirce et la troisième inférence
L'apport de Peirce consiste à soutenir qu'il existe trois formes irréductibles de raisonnement, et non deux. La déduction tire une conséquence nécessaire de prémisses posées. L'induction généralise à partir d'observations et met une hypothèse à l'épreuve. L'abduction, elle, produit l'hypothèse.
Dans un article de 1878 intitulé Deduction, Induction, and Hypothesis, Peirce présente cette troisième inférence sous le nom d'hypothèse et la rapproche du syllogisme en montrant qu'elle correspond à l'affirmation de la mineure à partir de la majeure et de la conclusion, c'est-à-dire à un raisonnement formellement invalide. Il adopte plus tard le terme d'abduction, parfois celui de rétroduction, et en donne dans ses conférences de 1903 une formule devenue canonique : un fait surprenant est observé ; si telle hypothèse était vraie, ce fait n'aurait rien de surprenant ; il y a donc lieu de soupçonner que cette hypothèse est vraie.
Trois points méritent votre attention dans cette formule.
Le premier est le rôle de la surprise. L'abduction ne s'enclenche pas devant n'importe quel fait mais devant ce qui déjoue une attente. Elle suppose donc un arrière-plan de croyances, ce qui la rend inséparable de l'état des connaissances de celui qui raisonne.
Le deuxième est la modestie de la conclusion. Peirce n'écrit pas que l'hypothèse est vraie, mais qu'il y a lieu de la soupçonner. L'abduction ouvre une enquête, elle ne la clôt pas. Dans l'architecture pragmatiste, elle est le premier temps d'une séquence où la déduction tire les conséquences observables de l'hypothèse et où l'induction les confronte à l'expérience.
Le troisième est la question du choix. Devant un fait surprenant, un nombre indéfini d'hypothèses conviendraient. Peirce en est conscient et introduit des critères qui ne sont pas logiques : l'économie de l'hypothèse, son caractère testable, son coût en temps et en argent. Il va jusqu'à invoquer une aptitude de l'esprit humain à deviner juste plus souvent que le hasard ne le permettrait, idée qu'il rattache à une continuité entre la pensée et la nature. C'est le point le plus spéculatif de sa doctrine et le plus discuté.
L'inférence à la meilleure explication
Le terme d'abduction a longtemps circulé dans un cercle restreint de lecteurs de Peirce. La notion s'est imposée dans la philosophie analytique sous un autre nom, à partir d'un article de Gilbert Harman publié en 1965 sous le titre The Inference to the Best Explanation. Harman soutient que ce schéma est plus fondamental que l'induction énumérative et qu'il rend mieux compte de nos raisonnements ordinaires comme de ceux des sciences : nous retenons l'hypothèse qui expliquerait le mieux les données disponibles.
Peter Lipton en a donné en 1991 le traitement le plus développé, en s'efforçant de préciser ce que signifie la meilleure explication. Il distingue l'explication la plus probable et l'explication la plus éclairante, celle qui, si elle était vraie, nous ferait le mieux comprendre pourquoi les choses sont comme elles sont, et soutient que c'est cette seconde qualité qui guide effectivement nos inférences.
Il faut noter que l'inférence à la meilleure explication et l'abduction peircienne ne se recouvrent pas exactement. Peirce décrit un mécanisme de production d'hypothèses et refuse d'en faire une justification. Harman et ses successeurs y voient au contraire une inférence qui donne des raisons de croire. Confondre les deux conduit à prêter à Peirce une thèse qu'il avait pris soin d'écarter.
Les objections
Le mauvais lot
L'objection la plus citée vient de Bas van Fraassen. Supposons que nous choisissions la meilleure hypothèse parmi celles que nous avons su concevoir. Rien ne garantit que la vraie figure dans cet ensemble. La meilleure d'un mauvais lot reste mauvaise, et l'inférence nous fait alors passer d'un classement comparatif à une affirmation de vérité sans justification. Les défenseurs répondent que notre capacité à concevoir des hypothèses n'est pas aveugle et que l'histoire des sciences montre des corrections successives plutôt qu'un enfermement. Le débat recoupe celui du réalisme scientifique.
La concurrence bayésienne
Une seconde objection est méthodologique. Si l'on dispose d'un cadre probabiliste permettant de réviser ses croyances à la lumière de données nouvelles, l'abduction devient-elle superflue ? Certains soutiennent qu'elle n'est qu'une version approximative et imprécise de ce calcul. D'autres répondent que ce cadre suppose données les hypothèses à comparer et leurs probabilités initiales, et qu'il ne dit rien de l'étape où ces hypothèses sont imaginées. L'abduction conserverait alors son rôle là où le calcul ne peut pas commencer.
Y a-t-il une logique de la découverte ?
La question de fond est celle que Norwood Russell Hanson avait relancée en 1958 dans Patterns of Discovery. La philosophie des sciences dominante distinguait le contexte de la découverte, affaire de psychologie et de biographie, et le contexte de la justification, seul domaine de l'analyse logique. Parler d'abduction suppose au contraire que la formation des hypothèses obéit à des règles examinables. Thomas Kuhn a contribué autrement à ce déplacement en montrant que la façon dont une anomalie devient un problème dépend du cadre de recherche en vigueur. Aucun consensus ne s'est établi sur ce point, mais la frontière entre découverte et justification est aujourd'hui tenue pour moins nette qu'elle ne l'était.
Usages hors de la philosophie
Le terme a connu une seconde vie dans les sciences du calcul. On parle de raisonnement abductif pour désigner les procédures qui, à partir de symptômes et d'une base de connaissances, engendrent les causes susceptibles de les expliquer. Les systèmes de diagnostic médical, l'analyse de pannes et la programmation logique abductive en relèvent. Le problème y est traité comme une recherche d'explications minimales dans un ensemble de possibilités, ce qui donne à l'abduction une définition opératoire précise, au prix de ce qui en faisait l'intérêt philosophique : l'invention de l'hypothèse est ici réduite à une sélection dans un répertoire déjà constitué.
La sémiotique s'en est également saisie. Umberto Eco a consacré, avec d'autres, des analyses à l'abduction comme modèle de l'interprétation des signes, en prenant pour objet les raisonnements du détective de fiction. L'analyse est éclairante, à condition de voir que Sherlock Holmes nomme déduction ce que Peirce appelle abduction, et que cette confusion populaire a durablement brouillé le vocabulaire.
Ce qui reste en débat
L'abduction est donc à la fois une description de ce que nous faisons tous les jours, une hypothèse sur la structure du raisonnement scientifique et un procédé technique. Ces trois usages sont liés sans se confondre, et l'essentiel des désaccords porte sur la question de savoir si elle justifie quelque chose ou si elle se contente de suggérer. William James, héritier du pragmatisme peircien, insistait sur le rôle des hypothèses hardies dans la vie de la pensée ; Peirce, plus prudent, les tenait pour des conjectures à mettre à l'épreuve. Entre les deux attitudes se joue encore aujourd'hui le statut de cette inférence.