Pragmatisme
Aussi appelé : Pragmaticisme, Maxime pragmatiste, Instrumentalisme
Méthode née aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, selon laquelle le sens d'une conception se détermine par les effets pratiques concevables qu'elle implique. Ses promoteurs ne s'accordaient pas sur ses conséquences pour la vérité.
Une origine kantienne
Le mot vient de l'adjectif allemand pragmatisch, employé par Kant. Kant distingue la croyance pragmatique, celle sur laquelle on est prêt à agir sans en avoir une certitude théorique, de la croyance doctrinale et de la foi morale. Il intitule par ailleurs son cours d'anthropologie « du point de vue pragmatique », entendant par là un savoir orienté vers ce que l'homme fait de lui-même.
Charles Sanders Peirce revendiquera explicitement cette filiation lorsqu'il forgera le terme. Il ne s'agissait donc pas, à l'origine, d'opposer la pratique à la théorie, mais de rappeler qu'une croyance se reconnaît aux conduites qu'elle engage.
La maxime de Peirce
Le noyau doctrinal apparaît dans deux articles que Peirce publie en 1877 et 1878, « Comment se fixe la croyance » et « Comment rendre nos idées claires ». Il y propose un critère de clarification : pour déterminer le sens d'une conception, examinez quels effets pratiques concevables elle implique, car ces effets épuisent son contenu. Une différence de conception qui n'entraîne aucune différence concevable dans l'expérience possible n'est pas une différence.
Trois précisions sont indispensables pour ne pas se tromper sur cette maxime. Elle porte sur le sens, non sur la vérité : elle dit ce que signifie une proposition, pas ce qui la rend vraie. Elle concerne les effets concevables et généraux, non les avantages que j'en retire. Elle est enfin, dans l'esprit de Peirce, un instrument de rigueur destiné à éliminer les pseudo-questions métaphysiques, dans une intention voisine de celle qu'aura plus tard le positivisme logique.
Peirce lie cette maxime à sa théorie de l'enquête. Nous ne pensons pas par plaisir mais sous l'aiguillon du doute, état d'inconfort dont nous cherchons à sortir. La croyance est la fixation provisoire qui met fin à ce trouble et la vérité, pour Peirce, est ce sur quoi une communauté de chercheurs finirait par s'accorder si l'enquête se poursuivait indéfiniment. Cette définition, qui projette la vérité à la limite d'un processus collectif, le sépare nettement de ceux qui se réclameront de lui.
James et le déplacement du mot
C'est William James qui rend le terme public, dans une conférence prononcée en Californie en 1898 où il en attribue la paternité à Peirce, puis dans l'ouvrage de 1907 qui porte ce titre.
James infléchit la doctrine sur deux points décisifs. Il applique la maxime à la vérité elle-même : une idée vraie est une idée qui fonctionne, qui nous conduit d'une expérience à une autre de façon satisfaisante. Et il élargit la notion de conséquence pratique jusqu'à y inclure les bénéfices que la croyance procure à celui qui l'adopte, ce qui lui permet de justifier la croyance religieuse par sa fécondité existentielle.
Ce déplacement a fait la fortune du pragmatisme et sa mauvaise réputation. Que la vérité consiste dans ce qui réussit, voilà une formule mémorable et redoutablement exposée : elle semble autoriser à tenir pour vrai ce qui est commode.
Peirce contre le pragmatisme
La réaction de Peirce mérite d'être connue, car elle montre qu'il ne s'agit pas d'une querelle de nuance. Estimant que son terme avait été détourné, il annonce vers 1905 qu'il adopte celui de pragmaticisme, assez laid, écrit-il, pour être à l'abri des ravisseurs.
Le désaccord porte sur la nature de la vérité. Pour Peirce, elle est indépendante de ce que tel individu trouve satisfaisant, et l'accord final de la communauté savante n'est pas décidé par elle : il est contraint par ce que le réel oppose à l'enquête. Pour James, l'utilité d'une croyance entre dans son évaluation. Le premier reste réaliste, le second glisse vers une conception où la valeur pratique devient un critère. Il existe donc, dès la naissance du mot, deux pragmatismes.
Dewey et l'enquête
John Dewey, troisième figure du courant, préfère parler d'instrumentalisme. Les concepts sont pour lui des outils forgés pour résoudre des situations problématiques, et non des représentations de la réalité. La connaissance est une activité de transformation, continue avec les autres formes d'adaptation d'un organisme à son milieu.
Dewey en tire deux conséquences que ni Peirce ni James n'avaient développées. La première concerne la séparation entre faits et valeurs : si toute enquête part d'une difficulté pratique, la coupure entre ce qui est et ce qui vaut perd son caractère évident. La seconde est politique : la démocratie devient chez lui la forme sociale de l'enquête, le régime dans lequel les problèmes communs sont traités par une intelligence collective plutôt que par une autorité. Cette extension du pragmatisme à l'éducation et à la politique constitue son legs le plus visible au XXe siècle.
Les critiques
Les objections adressées au pragmatisme se répartissent en trois familles.
La première est logique. Bertrand Russell et George Edward Moore font valoir qu'identifier la vérité à ce qui réussit confond une propriété de la proposition avec un effet de sa croyance. Une croyance fausse peut être utile et une vérité pénible reste vraie. L'objection vise James bien plus que Peirce, dont la définition par l'accord final y échappe en partie.
La deuxième est sociologique. Durkheim consacre un cours au pragmatisme et à la sociologie, où il reconnaît la pertinence de la question posée, celle de la fonction sociale de la vérité, tout en refusant la conclusion : pour lui, la contrainte exercée par les représentations collectives interdit de réduire le vrai à l'utile individuel.
La troisième est critique au sens de l'École de Francfort. Max Horkheimer voit dans le pragmatisme l'expression philosophique d'une raison devenue purement instrumentale, qui ne sait plus évaluer les fins et se contente d'optimiser les moyens. L'accusation est sévère et les défenseurs de Dewey la jugent injuste, puisque celui-ci fait précisément de la délibération sur les fins l'objet central de l'enquête sociale.
Le renouveau
Après une éclipse au milieu du XXe siècle, le pragmatisme revient par plusieurs voies.
Willard Van Orman Quine, en contestant la distinction entre énoncés analytiques et synthétiques, restitue une image de la connaissance comme réseau de croyances révisable de bout en bout, que lui-même qualifie de pragmatiste. Richard Rorty, plus radicalement, se sert de James et de Dewey pour congédier l'idée que la pensée représente le réel et pour traiter la vérité comme un compliment adressé aux énoncés qui ont fait leurs preuves dans une conversation. Hilary Putnam, longtemps critique de Rorty, développe un pragmatisme qui maintient le réalisme et refuse la séparation stricte entre faits et valeurs. Robert Brandom en propose une version inférentialiste, où le sens d'un énoncé se mesure aux engagements qu'il crée.
Ces héritiers ne s'accordent pas davantage que leurs devanciers. La situation est instructive : le pragmatisme paraît être moins une doctrine qu'un ensemble de questions dont chaque génération redistribue les réponses.
Trois usages à ne pas confondre
La polysémie du mot est aujourd'hui une source d'erreurs fréquentes.
Au sens philosophique, le pragmatisme est la méthode qui vient d'être décrite. Au sens linguistique, la pragmatique est la branche qui étudie ce que les énoncés font plutôt que ce qu'ils décrivent, discipline née notamment des travaux sur les actes de langage. Les deux domaines se sont enrichis mutuellement, particulièrement chez Habermas et Karl-Otto Apel, qui cherchent dans les conditions de la discussion un fondement normatif, mais ils ne se recouvrent pas.
Au sens courant, enfin, être pragmatique signifie se montrer réaliste et peu soucieux de principes. Cet usage, souvent employé pour excuser une reculade, n'a aucun rapport avec la maxime de Peirce et constitue l'exemple le plus net d'un terme philosophique retourné par la langue ordinaire.
Ce que la notion conserve d'utile
Indépendamment des querelles d'école, une exigence traverse toutes les versions du pragmatisme et garde sa force : demander à une thèse quelle différence elle ferait si elle était vraie. La question a une vertu d'hygiène intellectuelle, puisqu'elle écarte les oppositions verbales, et un risque symétrique, puisqu'elle peut faire passer pour dénuées de sens des questions simplement difficiles. C'est entre ces deux effets que se joue, aujourd'hui encore, l'évaluation du pragmatisme.