Le moi encombré
Aussi appelé : Moi situé, Encumbered self, Moi désencombré
Conception de la personne défendue par Michael Sandel contre le libéralisme de Rawls : un sujet constitué par des attachements qu'il n'a pas choisis, famille, histoire, communauté, et dont l'identité ne peut se concevoir indépendamment de ses fins.
Le point de départ : une réponse à Rawls
La notion apparaît dans Le Libéralisme et les limites de la justice, publié en 1982, dix ans après la Théorie de la justice de John Rawls. Sandel n'y conteste pas d'abord les principes de justice que Rawls propose, mais l'idée de la personne qui les rend pensables.
Rappelons le dispositif rawlsien. Pour déterminer des principes de justice équitables, on imagine des parties qui choisissent sous un voile d'ignorance : elles ne savent ni leur position sociale, ni leurs talents, ni leur conception du bien. Ce dispositif suppose, selon Sandel, qu'il soit possible de distinguer le sujet de ses fins, de concevoir une personne dont l'identité serait établie avant et indépendamment de tout ce qu'elle valorise.
Sandel appelle cette figure le moi désencombré : un sujet antérieur à ses fins, pour qui aucune fin n'est constitutive. Son objection est double. Une telle personne n'existe pas, et si elle existait, elle serait incapable de la délibération morale que le libéralisme attend d'elle.
Des attachements constitutifs
L'argument central tient en peu de mots. Pour délibérer sur ce que je dois faire, je dois savoir qui je suis. Or je ne le détermine pas par un choix : je le découvre en interprétant une situation où je me trouve déjà, avec des liens que je n'ai pas contractés.
Sandel parle à ce sujet d'attachements constitutifs, par opposition aux attachements simplement contingents. Mes préférences en matière de musique sont des attributs que je pourrais perdre sans changer d'identité. Le fait d'être le fils de telle personne, le membre de telle communauté, l'héritier de telle histoire n'est pas de cet ordre : m'en abstraire par la pensée ne révèle pas un moi plus pur, cela ne révèle rien du tout.
Il tire de là une conséquence politique. Si certaines obligations naissent de liens non choisis, alors toutes les obligations ne se ramènent ni au consentement ni au devoir universel. Il existe des devoirs de solidarité, ou d'appartenance, que l'on a envers des personnes déterminées parce qu'on partage avec elles une histoire. Sandel en donne des exemples discutés : la responsabilité d'une nation pour les torts commis par ses générations précédentes, la préférence que l'on accorde légitimement aux siens.
La neutralité en question
Le moi encombré sert également une critique de la neutralité de l'État. Le libéralisme contemporain soutient volontiers que les institutions doivent rester neutres entre les conceptions du bien, et ne trancher que sur le juste. Sandel répond que cette neutralité est impossible et qu'elle est en réalité une conception du bien parmi d'autres, celle qui valorise l'autonomie individuelle au-dessus de tout.
Il plaide plutôt pour une politique du bien commun, où les citoyens délibèrent publiquement sur les fins qu'ils veulent poursuivre ensemble. Cette position le rapproche de la tradition du républicanisme civique, dont il se réclame explicitement dans ses travaux ultérieurs.
Usages concurrents
L'expression s'est répandue bien au-delà de son inventeur, et il vaut la peine de distinguer plusieurs familles d'usage.
Chez Alasdair MacIntyre, une idée voisine passe par la notion de moi narratif : je ne peux répondre à la question de ce que je dois faire qu'en répondant d'abord à celle de l'histoire dont je fais partie. L'accent porte sur la tradition et sur la narration plutôt que sur l'appartenance.
Chez Charles Taylor, c'est la critique du moi désengagé qui joue ce rôle. La perspective est généalogique : il s'agit de comprendre comment le sujet moderne en est venu à se concevoir comme séparé, non de réfuter un dispositif théorique précis.
Michael Walzer, enfin, développe une position apparentée à partir d'une théorie des sphères de justice et des biens dont le sens est toujours déterminé par une culture particulière. Ces auteurs sont régulièrement rangés ensemble sous l'étiquette de communautarisme, que la plupart d'entre eux ont refusée.
Cette mise en garde est importante. En français, le mot communautarisme a pris un sens polémique, lié aux débats sur l'intégration et la laïcité, qui n'a rien à voir avec le débat philosophique américain des années 1980. Le moi encombré n'est pas un argument en faveur de l'enfermement d'un individu dans son groupe d'origine : c'est une thèse sur la façon dont une identité se forme.
Controverses
La réponse de Rawls est la plus importante. Dans Libéralisme politique, publié en 1993, il soutient que Sandel se méprend sur le statut de son dispositif. La position originelle n'est pas une description de ce qu'est une personne, c'est un procédé de représentation destiné à modéliser l'équité d'un choix. Le libéralisme politique, précise-t-il, est politique et non métaphysique : il ne prétend rien dire de la constitution réelle du moi. Les commentateurs se divisent sur le point de savoir si cette réponse dissout l'objection ou si elle la déplace.
Will Kymlicka a formulé une deuxième objection, souvent reprise. Même si nos attachements sont constitutifs, nous pouvons les examiner, les réviser, en changer, et c'est précisément cette capacité que les libertés libérales protègent. Reconnaître que personne ne choisit sa culture d'origine n'empêche pas de défendre le droit de s'en éloigner.
Une troisième critique vient du féminisme et des théories de la domination. Si l'identité est constituée par des appartenances, que faire de celles qui sont oppressives ? La communauté qui forme un individu peut aussi le subordonner, et les critiques reprochent à Sandel de supposer des communautés plus harmonieuses qu'elles ne sont. Judith Butler, dans un tout autre vocabulaire, fournit des outils pour penser cette formation contrainte du sujet.
Enfin, on a souvent demandé à Sandel ce que sa position implique concrètement. Qui décide des fins communes ? Jusqu'où le bien commun peut-il contraindre les choix individuels ? Sandel s'en est expliqué dans ses travaux ultérieurs sur les limites morales des marchés et sur la justice, mais la question de la portée pratique du moi encombré reste discutée.
Ce que le débat a laissé
Trente ans plus tard, l'opposition frontale entre libéraux et communautariens est largement tenue pour dépassée : la plupart des théories contemporaines admettent à la fois que les identités se forment dans des appartenances et que les personnes peuvent les réviser. Ce que le moi encombré a durablement introduit, c'est l'exigence d'expliciter la conception de la personne que toute théorie politique suppose. Une théorie de la justice n'est jamais seulement une procédure : elle décrit, fût-ce implicitement, le genre d'êtres auxquels elle s'adresse.