Le moi désengagé

Aussi appelé : Moi ponctuel, Sujet désengagé, Disengaged self

Ethique 6 min de lecture

Figure du sujet moderne, décrite par Charles Taylor, qui se rapporte au monde, à son corps et à ses désirs comme à des objets mis à distance. Source de la science et de l'autonomie, le désengagement devient problématique lorsqu'il se prend pour la vérité de ce que nous sommes.

Le livre où l'idée se forme

Le terme reçoit sa formulation la plus développée dans Les Sources du moi, publié en 1989 sous le titre anglais Sources of the Self. Taylor y poursuit un projet ambitieux : écrire l'histoire de l'identité moderne, c'est-à-dire reconstituer comment nous en sommes venus à nous comprendre comme des sujets intérieurs, autonomes, séparés du monde qu'ils connaissent.

Son fil conducteur est que notre manière de nous concevoir n'est jamais purement descriptive. Elle enveloppe toujours des évaluations fortes, des distinctions entre ce qui vaut d'être vécu et ce qui ne le vaut pas. Le moi désengagé n'est donc pas une simple méthode : c'est aussi un idéal moral, porteur de sa propre dignité, celle de l'esprit qui se gouverne lui-même.

La généalogie que propose Taylor

Taylor fait commencer l'histoire bien avant la modernité, avec Augustin et l'invention d'une intériorité que l'on explore en se tournant vers soi. Mais le tournant décisif est selon lui cartésien. En faisant de la pensée un lieu que l'on peut inspecter indépendamment du monde, Descartes rend possible une opération inédite : traiter ses propres idées, ses sensations, ses passions comme des objets soumis à examen. Le corps lui-même devient quelque chose que j'ai plutôt que quelque chose que je suis.

Locke pousse plus loin. Taylor forge pour le décrire l'expression de moi ponctuel : un sujet réduit à un point sans épaisseur, dépouillé de toute propriété qui lui appartiendrait en propre, capable de se reprendre entièrement, de défaire ses habitudes et de se refaire par l'éducation. C'est ce moi que les pédagogies, les disciplines et les projets de réforme de l'âge classique prennent pour objet.

Taylor insiste sur un point souvent négligé : ce dispositif a produit des biens réels. La science expérimentale, la critique des autorités, la possibilité de juger par soi-même, la notion même de dignité comme autonomie en dépendent. Il ne s'agit donc pas d'un récit de décadence.

Ce que le désengagement coûte

L'objection de Taylor est ailleurs. Le moi désengagé devient problématique quand il cesse d'être une posture adoptée pour certaines fins et se prend pour la vérité de ce que nous sommes. Trois difficultés surgissent alors.

La première est que l'autodescription devient fausse. Si nous sommes réellement des points sans qualités, nos attachements, notre langue, nos appartenances n'auraient aucune part à notre identité. Or il suffit d'essayer de dire qui l'on est sans rien nommer de tout cela pour mesurer que l'exercice est impossible.

La deuxième est morale. En considérant le monde comme neutre, dépourvu de valeur propre, le désengagement laisse la valeur se loger tout entière dans les choix du sujet. Taylor y voit l'une des sources de ce qu'il appelle ailleurs le malaise de la modernité : un individualisme qui, à force de ne reconnaître d'autorité qu'à la préférence, ne sait plus dire pourquoi un choix vaudrait mieux qu'un autre.

La troisième est la montée de la raison instrumentale. Un monde d'objets neutres est un monde où la seule question rationnelle est celle des moyens. Taylor rejoint ici des analyses développées par ailleurs par Max Weber sur le désenchantement et par l'école de Francfort sur la rationalité calculante.

Usages concurrents

L'expression circule au-delà de Taylor, et il vaut la peine de distinguer ce qu'elle recouvre chez les uns et chez les autres.

Chez Michael Sandel, la notion voisine est celle de moi désencombré, par opposition au moi encombré. Le propos est plus étroit et plus directement politique : il s'agit de montrer que la théorie de la justice de John Rawls présuppose un sujet antérieur à ses fins, ce qu'aucune personne réelle n'est. La cible est une construction théorique, non une forme historique de l'identité.

Chez Alasdair MacIntyre, le diagnostic passe par une autre voie : le moi de la modernité est un moi émotiviste, qui n'a plus accès à des critères partagés et dont les jugements moraux ne sont que des préférences déguisées. L'accent porte sur la perte d'une tradition, non sur une opération de mise à distance.

Des analyses apparentées existent encore ailleurs : la sociologie du procès de civilisation chez Norbert Elias, les travaux de Michel Foucault sur la constitution du sujet moderne, dont Taylor est à la fois proche et très éloigné puisqu'il maintient une évaluation morale là où Foucault la suspend. Dans tous les cas, l'objet est le même : comprendre ce que la modernité a fait de l'idée de personne.

Controverses

La généalogie de Taylor a été discutée sur plusieurs plans.

Sur le plan historique, on lui a reproché une lecture trop unifiée de Descartes et de Locke, qui ferait d'auteurs complexes les porteurs d'un même geste. Des spécialistes ont souligné que le dualisme cartésien n'implique pas nécessairement la neutralisation du monde que Taylor lui attribue, et que la théorie lockienne de l'identité personnelle est plus nuancée que la figure du moi ponctuel ne le laisse croire.

Sur le plan philosophique, des lecteurs d'inspiration libérale, au premier rang desquels Jürgen Habermas, ont objecté que le désengagement n'est pas une erreur anthropologique mais une conquête : la capacité de prendre ses distances avec ses appartenances est précisément ce qui rend possible la critique, et la restaurer dans des liens non choisis risque de rendre la critique impossible.

Une troisième objection porte sur la conclusion. Taylor refuse de proposer un retour à une conception prémoderne de la personne, et il affirme que les biens de la modernité doivent être conservés. Mais que propose-t-il alors ? Ses lecteurs se partagent entre ceux qui voient dans son œuvre une thérapeutique sans programme, ce qui serait son honnêteté, et ceux qui y voient une incertitude, ce qui serait sa faiblesse.

Ce que le terme permet de penser

Qu'on adopte ou non le diagnostic, la notion a une vertu : elle oblige à poser une question que les théories de la connaissance posent rarement. Toute méthode suppose une certaine idée de celui qui l'applique. Décider que connaître, c'est se mettre à distance, ce n'est pas seulement choisir une procédure, c'est se donner une figure de soi. Rendre cette figure visible, c'est permettre d'en discuter au lieu de la subir.

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