Identité moderne

Aussi appelé : Formation de l'identité moderne, Moi moderne, Sources du moi

Ethique 7 min de lecture

Difficulté : 3/5

Configuration historique par laquelle les habitants des sociétés occidentales modernes se comprennent comme des individus pourvus d'une intériorité, tenus de mener leur vie de façon authentique et attachés à la dignité de la vie ordinaire.

Le livre de référence

Le terme s'est fixé avec l'ouvrage que Charles Taylor a publié en 1989 sous le titre Sources of the Self, dont le sous-titre annonçait le projet : la formation de l'identité moderne. L'édition française porte le titre Les Sources du moi.

Taylor y soutient que cette identité n'est pas le résultat d'une soustraction, comme le raconte le récit habituel selon lequel la modernité consisterait à retirer les illusions religieuses pour laisser apparaître l'individu nu. Elle est le produit d'une construction positive, qui a inventé des valeurs nouvelles. Il en distingue trois sources, nées à des époques différentes et aujourd'hui emmêlées.

La première est l'intériorité. Taylor en situe le tournant chez Augustin, qui invite à chercher la vérité en se tournant vers l'intérieur de soi, puis chez Montaigne, qui explore sa propre singularité, et surtout chez Descartes, chez qui l'intériorité devient une position de surplomb : le sujet se désengage de son corps, de ses habitudes et de son monde pour les examiner comme des objets. Locke achève le mouvement avec une conception du moi que Taylor appelle ponctuel, c'est-à-dire sans épaisseur propre, pur point de vue capable de se remanier lui-même.

La deuxième est l'affirmation de la vie ordinaire. Là où la tradition antique et médiévale plaçait la vie bonne dans la contemplation ou dans l'action héroïque, la Réforme, puis les morales qui en dérivent, donnent une dignité propre au travail, au mariage, à l'éducation des enfants, aux occupations de tous. Cette révolution, plus discrète que la précédente, est pour Taylor la plus massive dans ses effets.

La troisième est l'expressivisme. Avec Herder et le romantisme, chaque individu, comme chaque peuple, se voit doté d'une manière d'être propre qu'il ne découvre qu'en l'exprimant. On ne se connaît pas en s'inspectant, on se réalise en produisant une œuvre, une vie, une parole. De là vient l'idéal moderne d'authenticité, auquel Taylor a consacré un livre plus court, publié en français sous le titre Le Malaise de la modernité.

Un moi désengagé ou encombré ?

Le diagnostic de Taylor a nourri un débat qui dépasse l'histoire des idées. Si la figure dominante de l'identité moderne est celle du moi désengagé, capable de prendre du recul sur tous ses attachements, alors la philosophie politique qui s'en déduit est un libéralisme de la neutralité : les institutions n'ont pas à se prononcer sur ce qui fait une vie bonne, puisque chacun choisit la sienne.

Les auteurs que l'on range sous l'étiquette communautarienne contestent ce portrait, non comme une description inexacte, mais comme un idéal défectueux. Michael Sandel oppose au moi sans attaches le moi encombré : nous arrivons toujours déjà situés, avec des appartenances que nous n'avons pas choisies et sans lesquelles nos délibérations n'auraient pas d'objet. Alasdair MacIntyre soutient de son côté qu'une vie n'est intelligible que comme récit inscrit dans une tradition, et que le moi moderne, privé de ce cadre, se trouve sans ressources pour décider quoi que ce soit.

Paul Ricœur propose une articulation plus fine, avec la notion d'identité narrative. Il distingue l'identité comme mêmeté, ce qui reste invariable dans un objet, et l'identité comme ipséité, le maintien de soi dans une promesse tenue. Le récit est ce qui fait passer de l'une à l'autre : je suis le même non parce que rien n'a changé, mais parce que je peux raconter ce changement comme le mien. Cette solution a l'avantage de ne sacrifier ni la singularité moderne ni l'enracinement.

Les usages concurrents

L'expression circule bien au-delà de Taylor, et ses emplois ne se recouvrent pas.

En sociologie, Anthony Giddens décrit l'identité moderne comme un projet réflexif : dans des sociétés où les traditions ne fournissent plus de trajectoire, chacun doit produire et réviser en permanence le récit de sa propre vie, ce qui est une liberté et une charge. Zygmunt Bauman radicalise le constat en parlant d'identités liquides, jamais stabilisées, constamment reconfigurées.

Norbert Elias avait proposé une image voisine de celle de Taylor avec l'homo clausus, l'individu moderne qui se vit comme un intérieur fermé séparé du monde par une paroi. Taylor reprendra une intuition proche, dans un ouvrage ultérieur sur la sécularisation, en opposant un moi protégé des forces extérieures à un moi poreux, exposé aux puissances, qui était celui des sociétés antérieures.

En psychologie, le vocabulaire de l'identité et de ses crises vient surtout d'Erik Erikson, et il décrit un processus de développement individuel, non une configuration historique. La proximité des mots cache ici une différence d'objet complète.

Enfin Michel Foucault offre le contre-modèle le plus net. Il décrit lui aussi une fabrication historique du sujet, mais par des dispositifs de savoir et de pouvoir, des pratiques d'aveu, de discipline, d'examen de soi. Là où Taylor raconte une formation avec des gains moraux réels, Foucault décrit une production, et refuse d'y voir un progrès. Les deux récits portent sur les mêmes siècles et ne se rencontrent presque pas.

Controverses

Le récit de Taylor a été discuté sur trois fronts.

On lui a d'abord reproché d'être téléologique : en racontant comment nous sommes devenus ce que nous sommes, il donne à la suite des doctrines une direction qu'elle n'avait pas, et sélectionne dans le passé ce qui annonce le présent. Ses défenseurs répondent que toute histoire de ce type est écrite depuis un point d'arrivée, et qu'il le dit.

On lui a ensuite reproché son périmètre. L'identité décrite est celle d'une Europe occidentale puis d'une Amérique du Nord, et le récit accorde peu de place à ce que la colonisation, l'esclavage et la division sexuée du travail ont fait à la formation de ce moi. Des travaux féministes ont montré que la raison désengagée s'est construite en se définissant contre des qualités attribuées au féminin, ce qui n'est pas un détail dans l'histoire d'une identité.

On lui a enfin reproché ses conséquences politiques. Rawls et les libéraux politiques objectent qu'une théorie de la justice ne doit pas se fonder sur une conception du bien, même historiquement attestée, sous peine de ne plus pouvoir accueillir le désaccord. Habermas partage une part de ce reproche, tout en reconnaissant à Taylor d'avoir montré que la modernité ne se comprend pas comme une simple perte. Le débat touche à la question de savoir si l'on peut décrire une identité sans la recommander.

Ce que la notion permet de voir

L'intérêt de l'expression ne tient pas à sa précision, qui est faible, mais à ce qu'elle rend visible. Elle oblige à traiter comme des produits historiques des évidences que nous prenons pour la nature : le fait de se croire pourvu d'une profondeur, le devoir d'être soi-même, l'importance accordée à la vie privée. Elle permet aussi de comprendre pourquoi les débats contemporains sur l'autonomie, la reconnaissance ou le multiculturalisme ne se règlent pas : ils mettent en jeu des sources différentes d'une même identité, qui ne commandent pas les mêmes conclusions.

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