Communautarisme

Années 1980 - Toujours actif Amérique du Nord et Royaume-Uni 8 min de lecture

Courant de philosophie politique né dans les années 1980 en réaction au libéralisme de Rawls. Il soutient que l'individu est constitué par des appartenances qu'il n'a pas choisies. À ne pas confondre avec le sens polémique du mot en France.

Le point de départ : une réponse à Rawls

Le courant se constitue en réaction à la Théorie de la justice de John Rawls, parue en 1971, qui avait reformulé le libéralisme sur des bases contractualistes. Rawls demandait d'imaginer des individus choisissant les principes de la société derrière un voile d'ignorance, sans connaître leur position sociale, leurs talents ni leur conception du bien. Il en tirait la priorité du juste sur le bien : l'État doit garantir un cadre équitable sans trancher entre les différentes manières de mener une vie bonne.

C'est cette architecture que les auteurs regroupés sous l'étiquette communautarienne contestent, et ils la contestent en amont, au niveau de la conception de la personne qu'elle suppose.

Le moi encombré

L'objection la plus nette vient de Michael Sandel, dans un ouvrage de 1982 consacré au libéralisme et aux limites de la justice. Il soutient que l'individu du voile d'ignorance est un moi désencombré, dépouillé de tout ce qui le constitue.

Or, dit-il, nous ne choisissons pas la plupart de ce qui nous définit : la langue que nous parlons, la famille où nous naissons, l'histoire dont nous héritons, les obligations qui nous lient avant tout consentement. Un être qui pourrait mettre à distance l'ensemble de ses attachements ne serait pas un sujet plus libre, il ne serait personne. Sandel n'en conclut pas que nous sommes prisonniers de nos origines, mais que la délibération morale commence toujours à l'intérieur d'une situation, et non depuis un point de vue neutre.

Les pratiques, les vertus et la tradition

Alasdair MacIntyre formule en 1981, dans Après la vertu, un diagnostic plus radical. La philosophie morale moderne, selon lui, a échoué : ayant abandonné la conception aristotélicienne d'une nature humaine orientée vers une fin, elle se débat entre des principes incommensurables et ses désaccords sont interminables parce qu'ils sont insolubles dans ses propres termes.

Il propose de reconstruire l'éthique à partir de trois notions emboîtées. La pratique, activité coopérative dotée de biens internes qu'on ne peut atteindre qu'en s'y exerçant réellement. L'unité narrative d'une vie, qui permet de juger une existence comme on juge un récit. La tradition, débat historique vivant à l'intérieur duquel les désaccords ont un sens parce qu'ils portent sur des enjeux partagés. La communauté n'est donc pas chez lui une valeur sentimentale : elle est la condition pour qu'une évaluation morale soit possible.

Contre l'atomisme

Charles Taylor apporte l'argument le plus philosophique. Il conteste ce qu'il appelle l'atomisme, thèse selon laquelle l'individu serait antérieur à la société et pourvu de ses capacités indépendamment d'elle.

Son argument est simple et difficile à réfuter. Les capacités que le libéralisme valorise, se former un jugement, réviser ses fins, choisir sa vie, ne s'acquièrent que dans un langage et une culture, donc dans une communauté qui les transmet. Qui tient l'autonomie pour un bien doit donc tenir pour des biens les conditions sociales qui la rendent possible. Taylor retrace dans son enquête sur les sources du moi comment l'idéal moderne d'authenticité s'est constitué historiquement, ce qui interdit de le traiter comme une donnée naturelle.

On reconnaît là un héritage de Hegel, dont Taylor a été un lecteur attentif : l'individu ne se réalise que dans des institutions qui le précèdent.

La justice selon les sphères

Michael Walzer développe en 1983 une version distributive de la critique. Il refuse l'idée qu'on puisse déduire des principes de justice universels et soutient que chaque bien social, la santé, l'éducation, l'argent, les charges publiques, appelle un critère de distribution propre, déterminé par la signification que la communauté donne à ce bien.

L'injustice consiste alors dans ce qu'il nomme la domination : quand un bien colonise la distribution des autres, par exemple lorsque l'argent achète les soins, les diplômes et les fonctions. Cette approche déplace l'attention des principes vers les significations partagées, ce qui l'expose à l'objection du relativisme et lui donne en retour une prise plus fine sur les injustices réelles.

Une étiquette que ses auteurs refusent

Un fait doit être signalé sans détour : les principaux auteurs rangés dans ce courant ont récusé le nom. MacIntyre a plusieurs fois refusé d'être qualifié de communautarien. Taylor s'est décrit comme un libéral critique. Sandel préfère parler de républicanisme civique.

L'étiquette est donc en grande partie une construction des commentateurs, forgée pour organiser un débat. Cela ne la rend pas inutile, puisqu'elle désigne une convergence réelle d'objections, mais elle ne doit pas laisser croire à l'existence d'une école dotée d'un programme commun. Leurs désaccords sont importants : MacIntyre est très critique de la modernité libérale, Taylor cherche à la corriger de l'intérieur, Walzer se rattache à la tradition social-démocrate.

Comment le libéralisme a répondu

La discussion a nourri une décennie de philosophie politique et elle a modifié les deux camps.

Rawls a précisé sa position dans Libéralisme politique, en 1993. Sa théorie, explique-t-il, ne repose sur aucune conception métaphysique de la personne : elle est politique, elle porte sur les termes de la coopération entre citoyens qui divergent précisément sur le bien. L'individu du voile d'ignorance n'est pas une description de l'être humain mais un procédé de raisonnement. Cette clarification a désamorcé une part de l'objection de Sandel, sans convaincre ceux qui estiment qu'un cadre prétendument neutre favorise en fait certaines conceptions du bien.

D'autres libéraux, dont Will Kymlicka, ont soutenu que l'essentiel du débat s'était déplacé. La vraie question n'est plus de savoir si l'individu est situé, ce que personne ne nie plus, mais quels droits reconnaître aux cultures minoritaires dans un État libéral. Les discussions sur le multiculturalisme, sur les droits linguistiques et sur les accommodements procèdent de là.

Les objections

Trois critiques sérieuses sont adressées au courant.

La première porte sur l'identification de la communauté. Les sociétés contemporaines sont traversées par des appartenances multiples et concurrentes : de quelle communauté les significations partagées font-elles autorité ? Faute de réponse, l'argument risque de valider la version dominante d'une tradition en la faisant passer pour la tradition elle-même.

La deuxième est conservatrice par implication. Si les critères d'évaluation viennent des pratiques existantes, comment critiquer une pratique injuste qui serait solidement établie ? MacIntyre répond qu'une tradition vivante comporte ses propres ressources critiques, mais l'objection garde sa force.

La troisième est féministe et elle est la plus redoutable. Les communautés ne sont pas des ensembles homogènes : elles répartissent inégalement le pouvoir, et le respect de leur intégrité peut protéger des hiérarchies internes. Susan Moller Okin a montré que les droits accordés à des groupes peuvent se retourner contre les femmes qui y appartiennent. Le débat sur ce point n'est pas clos et il traverse aujourd'hui la philosophie du multiculturalisme.

Le malentendu français

Reste à expliquer la confusion annoncée au début. Le mot communautarisme s'est répandu en France dans les années 1990, dans un contexte national marqué par une tradition républicaine qui ne reconnaît pas de corps intermédiaires entre le citoyen et l'État. Il a pris presque immédiatement un sens polémique : il désigne le comportement de qui privilégierait son groupe d'appartenance au détriment de la communauté nationale.

Ce sens n'est pas celui du courant philosophique et l'écart est considérable. Sandel plaide pour un patriotisme civique, non pour la juxtaposition de groupes séparés. Taylor défend la reconnaissance des minorités à l'intérieur d'un cadre commun et a participé à des travaux publics sur les accommodements raisonnables. MacIntyre s'intéresse aux communautés de pratique, une équipe de recherche ou un métier, bien plus qu'aux appartenances ethniques ou religieuses.

Le lecteur français a donc intérêt, chaque fois qu'il rencontre ce mot, à se demander lequel des deux sens est en jeu. Employer l'un en croyant discuter de l'autre garantit un dialogue de sourds, et ce type de glissement est fréquent lorsqu'un terme savant entre dans le vocabulaire politique.

Ce qui reste acquis

Indépendamment de l'étiquette, le courant a laissé des acquis durables. Personne ne défend plus l'idée d'un sujet moral antérieur à toute socialisation. La question des conditions sociales de l'autonomie est devenue un objet légitime de la philosophie politique. Et l'éthique des vertus, que MacIntyre a contribué à remettre en circulation, constitue aujourd'hui l'une des trois grandes familles de la philosophie morale contemporaine, aux côtés du conséquentialisme et de la déontologie.

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