Paradigme

Aussi appelé : Matrice disciplinaire, Exemplaire, Paradeigma

Epistemologie 8 min de lecture

Mot d'abord grammatical, que Thomas Kuhn emploie en 1962 en deux sens qu'il n'a pas séparés : la réalisation scientifique exemplaire qui sert de modèle, et la constellation d'engagements partagés par une communauté de chercheurs. C'est le second sens qui s'est imposé, et que Kuhn a regretté.

Avant Kuhn : un mot de grammairien

Le français « paradigme » vient du bas latin paradigma, exemple ou comparaison, et aussi terme de grammaire, lui-même issu du grec paradeigma, modèle ou exemple, dérivé du verbe paradeiknumi, montrer en mettant en parallèle. Le Trésor de la langue française relève une attestation de 1584 au sens d'exemple ou de modèle, chez Thevet, puis une attestation de 1752, dans le dictionnaire de Trévoux, au sens du mot-type qui sert de modèle de déclinaison ou de conjugaison.

Dans l'usage antique, paradeigma désigne chez Platon le modèle que contemple le démiurge du Timée, et plus largement les Formes en tant que modèles des choses sensibles ; la méthode platonicienne consiste souvent à mettre en parallèle un objet connu et un objet cherché. Chez Aristote, dans la Rhétorique, le paradeigma est un argument inductif qui va d'un cas particulier à un autre de même espèce, et la rhétorique classique en fera l'exemple illustratif.

Le sens grammatical a longtemps dominé : le dictionnaire Merriam-Webster de 1900 ne définit l'emploi technique du mot qu'en grammaire, et Kuhn lui-même rappellera l'exercice scolaire du « amo, amas, amat ». Ce détail importe, car c'est précisément ce modèle que Kuhn avait en tête.

Deux antécédents philosophiques sont signalés. Georg Christoph Lichtenberg aurait employé « Paradigma » dès la fin du XVIIIe siècle, mais les sources qui l'affirment ne donnent ni œuvre ni date, et elles ne s'accordent pas sur le contenu de cet emploi, l'une y voyant une sorte de vision du monde, l'autre une comparaison des réalisations scientifiques exemplaires aux exemples de grammaire. Wittgenstein, dans les Recherches philosophiques, fait du paradigme ce avec quoi une comparaison est faite, dans le voisinage des ressemblances de famille, et il emploie le mot aux sens d'échantillon, de modèle, de norme et d'objet de comparaison. Stephen Toulmin, dans Foresight and Understanding en 1961, l'emploie en ce sens wittgensteinien peu avant Kuhn.

Une filiation Lichtenberg, Wittgenstein, Kuhn a été soutenue par Daniel Cedarbaum en 1983. Kuhn a nié connaître l'un et l'autre au moment où son idée s'est formée, et il a désigné comme sa source principale le médecin Ludwik Fleck.

Les sens que Kuhn donne au mot en 1962

La Structure des révolutions scientifiques paraît à Chicago en 1962. Kuhn y emploie « paradigme » en deux acceptions principales, et le livre ne tranche pas entre elles.

Le sens étroit est celui de l'exemplaire : une réalisation concrète, reconnue par une communauté de chercheurs, qui sert de modèle pour les travaux suivants. Les exemples que Kuhn donne sont des morceaux de science, non des doctrines : les calculs planétaires de Ptolémée, l'usage de la balance par Lavoisier, la mathématisation du champ électromagnétique par Maxwell, et de grands textes comme les Principia et l'Opticks de Newton. Un exemplaire remplit trois fonctions : il suggère de nouvelles énigmes, il suggère des façons de les résoudre et il fournit la norme d'évaluation des solutions proposées.

Le sens large est celui de la constellation d'engagements partagés par une communauté : théories, valeurs, instruments, techniques, options métaphysiques. C'est ce sens que Kuhn nommera plus tard matrice disciplinaire.

La définition la plus citée du livre tient dans la formule des réalisations scientifiques universellement reconnues qui fournissent à une communauté ses problèmes et ses solutions modèles. Vous remarquerez qu'une telle formule couvre les deux sens à la fois, et c'est bien le problème : le paradigme y détermine ce qui est observé, les questions qui sont posées, la conduite des expériences et l'interprétation de leurs résultats, ce qui est beaucoup demander à un exemple.

L'aveu, et les remplacements

Margaret Masterman a relevé, dans une contribution au volume Criticism and the Growth of Knowledge en 1970, vingt-et-un emplois différents du mot dans l'ouvrage de Kuhn. Elle précisait que tous ces sens ne sont pas incompatibles entre eux, nuance que l'on cite moins souvent que le décompte.

Kuhn a répondu dans la Postface ajoutée à la deuxième édition de son livre, en 1970. Il y distingue l'exemplaire, au sens étroit, et la matrice disciplinaire, qui comprend les généralisations symboliques, les modèles, les valeurs et les exemplaires. Et il ajoute une remarque qui éclaire tout le malentendu : l'aspect de l'exemplaire est, écrit-il, le plus neuf et le moins bien compris de son livre. Autrement dit, ses lecteurs avaient retenu le sens large, qui était pour lui le plus accessoire, et manqué le sens étroit, qui était sa contribution propre.

La suite est un désengagement. Kuhn abandonne « matrice disciplinaire », fait peu usage d'« exemplaire », et préfère ensuite parler de lexique, de taxinomie, de langage ou de système. Il n'a pas développé le concept de paradigme dans son œuvre ultérieure, l'une des raisons avancées étant l'accusation de relativisme que le mot lui avait valu. Ses regrets sont consignés : dans la préface de 1977 à La Tension essentielle, il constate que le contenu du concept avait pris des proportions globales qui déguisaient son intention première, et dans une lettre de 1990 à Donald Gillies, il dit qu'il aurait préféré employer « programme de recherche » pour le plus populaire de ses deux sens.

Usages concurrents après Kuhn

C'est le sens large, celui que Kuhn a fini par juger problématique, qui s'est imposé partout, tandis que le sens étroit n'a été repris que récemment par quelques commentateurs. Il faut donc s'attendre, dans presque tous les emplois courants, à rencontrer le paradigme comme cadre général ou comme vision du monde.

En philosophie des sciences, des programmes concurrents ont été proposés pour faire le même travail avec moins d'ambiguïté : les programmes de recherche d'Imre Lakatos et les traditions de recherche de Larry Laudan.

Dans les sciences sociales, l'emploi a prospéré, mais il reste contesté dans son principe : certains auteurs soutiennent qu'il n'y a pas de paradigmes en sciences sociales, faute de la clôture disciplinaire que Kuhn supposait. On parle couramment de paradigme de la communication chez Habermas, de paradigme de la production à propos de Marx, de paradigmes néoclassique, post-keynésien ou marxiste en économie, où Carlota Perez et Christopher Freeman ont par ailleurs introduit la notion de paradigme techno-économique.

En linguistique, le mot a gardé son sens propre, qui n'a rien à voir avec Kuhn : l'ensemble des formes fléchies d'un mot, puis, à partir de Saussure, l'axe des substitutions opposé à l'axe syntagmatique, sens que le Trésor de la langue française relève en 1967.

Ailleurs enfin, le mot a servi à peu près à tout : au « modèle épistémologique » de Carlo Ginzburg, au changement de paradigme invoqué par la littérature New Age des années 1980, aux paradigmes de programmation informatique, au vocabulaire managérial de la fin du XXe siècle, au discours politique des années 2010, et jusqu'au « paradigme technocratique » que le pape François critique dans Laudato si' en 2015. Un mot qui convient à tous ces usages ne discrimine plus rien, et c'est exactement ce que Kuhn redoutait.

Ce qui reste discuté

Le premier débat porte sur la cohérence même du concept. Masterman tenait les vingt-et-un emplois pour excessifs mais non tous incohérents ; d'autres jugent que le concept ne survit pas à cette dispersion.

Le deuxième porte sur les conséquences relativistes. Dudley Shapere, dès 1964 dans sa recension de La Structure des révolutions scientifiques, a mis en avant ces implications, et il a ainsi fixé le ton de toutes les discussions ultérieures, y compris de celles qui visaient à les écarter. Kuhn a passé le reste de sa carrière à s'en défendre, notamment en restreignant l'incommensurabilité globale entre paradigmes à une incommensurabilité locale, portant sur un petit nombre de termes. On a parlé à ce propos d'une dilution de son engagement initial.

Le troisième porte sur la lecture philosophique d'ensemble. Paul Hoyningen-Huene a proposé en 1989 une interprétation néokantienne de Kuhn, centrée sur la perception et sur le changement de monde, qui reste l'une des lectures de référence. Face à Karl Popper, qui opposait au modèle kuhnien la permanence de la critique rationnelle, le débat n'est pas clos non plus : on reproche encore au modèle des révolutions d'être trop rigide, et Kuhn lui-même aurait accepté une version modifiée faisant leur place aux changements graduels.

Une dernière remarque de méthode. Une thèse circule selon laquelle Kuhn aurait suggéré de remplacer « paradigme » par « matrice disciplinaire » dans La Révolution copernicienne : elle est fausse, puisque ce livre de 1957 est antérieur à La Structure des révolutions scientifiques, et que la matrice disciplinaire apparaît dans la Postface de 1970. L'erreur est assez répandue pour qu'il vaille la peine de la signaler.

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