Incommensurabilité

Aussi appelé : Absence de mesure commune, Incommensurabilité des paradigmes, Incommensurabilité des valeurs

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Difficulté : 4/5

Absence d'unité commune permettant de mesurer deux grandeurs, deux théories ou deux valeurs. Issue des mathématiques grecques, la notion a été transportée en philosophie des sciences par Kuhn et Feyerabend, puis en philosophie morale et politique.

L'origine mathématique

Les mathématiciens grecs ont établi que le côté d'un carré et sa diagonale sont sans mesure commune : aucun segment, aussi petit qu'on le prenne, n'est contenu un nombre entier de fois dans l'un et dans l'autre. La tradition attribue cette découverte au milieu pythagoricien, pour qui elle fut une difficulté sérieuse, puisqu'elle contredisait l'idée que tout rapport s'exprime en nombres entiers. Les Éléments d'Euclide en conservent le traitement systématique.

Il faut retenir deux choses de cette origine. D'abord, l'incommensurabilité n'est pas une ignorance : c'est un fait démontré sur les grandeurs. Ensuite, elle n'empêche pas la comparaison. Nous savons parfaitement que la diagonale est plus longue que le côté. Ce point, trivial en géométrie, sera constamment oublié dans les usages philosophiques.

Le transfert à la philosophie des sciences

En 1962, deux philosophes introduisent le terme dans l'analyse des théories scientifiques, apparemment sans se concerter. Thomas Kuhn le fait dans La Structure des révolutions scientifiques, Paul Feyerabend dans un article consacré à l'explication et à la réduction. L'un et l'autre empruntent délibérément le mot aux mathématiques.

La thèse porte sur ce qui se passe lors d'une révolution scientifique. Quand un paradigme remplace un autre, la nouvelle théorie n'est pas simplement plus vraie que l'ancienne, car il n'y a pas de terrain neutre où les comparer. Trois raisons sont avancées. Les deux théories ne se donnent pas les mêmes problèmes à résoudre ni les mêmes critères de ce qui compte comme une bonne solution. Les termes qu'elles partagent n'ont plus le même sens : la masse de la mécanique newtonienne et celle de la relativité restreinte ne se définissent pas de la même manière, de sorte qu'une phrase identique n'énonce pas la même chose. Enfin, selon la version la plus forte, les tenants de deux paradigmes ne voient pas la même chose en regardant le même dispositif, parce que l'observation est informée par la théorie.

La conséquence est considérable. S'il n'y a pas de mesure commune, le passage d'une théorie à l'autre n'est pas entièrement décidé par les faits ni par la logique, et le progrès scientifique cesse d'être une accumulation.

Les corrections de Kuhn

Kuhn a passé une bonne part de ses trente dernières années à préciser, et à restreindre, ce qu'il avait avancé. Il a soutenu qu'il n'avait jamais voulu dire que les théories sont incomparables, et il a insisté sur la différence entre traduire et interpréter : on ne peut pas toujours traduire terme à terme le vocabulaire d'une théorie ancienne dans le nôtre, mais on peut apprendre ce vocabulaire comme on apprend une langue, et devenir en quelque sorte bilingue. L'historien des sciences fait cela tous les jours.

Il a également ramené la thèse à ce qu'il a appelé une incommensurabilité locale : elle n'affecte qu'un petit nombre de termes interdépendants, non le langage entier. Dans ses derniers travaux, il la rapporte à la structure des classifications : deux théories incommensurables découpent le monde en catégories qui se chevauchent sans se recouvrir, et c'est ce chevauchement partiel, et non une opacité totale, qui interdit la traduction.

Les objections

La thèse a suscité des réfutations restées célèbres.

Donald Davidson a soutenu, dans un article de 1974 sur l'idée même de schème conceptuel, que l'hypothèse d'un langage radicalement intraduisible est inintelligible : pour affirmer qu'un autre schème diffère du nôtre, il faut déjà l'avoir identifié comme un schème, donc l'avoir en partie compris. Hilary Putnam a formulé une objection voisine, souvent présentée comme un argument d'autoréfutation : quand Kuhn nous explique ce que soutenait la théorie du calorique, il la traduit, et démontre donc par son propre geste qu'elle est traduisible.

Une troisième ligne de réponse passe par la référence plutôt que par le sens. Même si le mot eau ne signifie pas la même chose pour un chimiste du XVIIIe siècle et pour nous, il peut désigner la même substance, ce qui suffit à rendre les deux théories comparables sur des énoncés communs. Cette solution, qui s'appuie sur les théories causales de la référence, est aujourd'hui la plus discutée.

Kuhn, de son côté, a toujours maintenu que ses adversaires lui attribuaient une position plus extrême que la sienne, et l'histoire de ce débat est pour une part celle d'un malentendu entretenu.

L'incommensurabilité des valeurs

Un second usage, largement indépendant du premier, s'est développé en philosophie morale et politique. Il porte non sur des théories mais sur des biens : la loyauté envers un ami et l'honnêteté, la carrière et la famille, la liberté et l'égalité. L'affirmation est qu'il n'existe pas d'unité de valeur, pas de monnaie commune, qui permettrait de dire de combien l'un vaut plus que l'autre.

Isaiah Berlin en a fait le cœur de son pluralisme : les valeurs humaines sont multiples, authentiques et parfois inconciliables, et aucun arrangement politique ne les réalise toutes. Il en tire une conclusion sur la liberté, puisqu'un monde où les conflits de valeurs sont irréductibles est un monde où personne ne peut prétendre détenir la solution. Joseph Raz a élaboré la thèse en montrant que l'incommensurabilité est compatible avec un choix rationnel : nous choisissons sans classement complet, et ce n'est pas une défaillance de la raison mais la situation ordinaire de l'agent. Bernard Williams y rattache son analyse des conflits moraux, où le regret qui subsiste après une décision bien prise est le signe qu'on a perdu quelque chose de réel. Alasdair MacIntyre applique la notion aux traditions morales, dont les vocabulaires rivaux ne se réfutent pas l'un l'autre faute de critères partagés.

La portée pratique de cet usage est directe. Si les biens sont incommensurables, alors ramener une décision publique à un calcul unique, en monnaie ou en utilité, n'est pas une simplification technique : c'est un choix qui fait disparaître une partie de ce qui est en jeu. C'est l'argument central des travaux sur les limites morales des marchés, et il traverse les débats sur l'évaluation des biens environnementaux, sur les analyses coûts-avantages et sur la mise en chiffres des années de vie en santé publique. Des travaux de sociologie économique ont fait de l'opération inverse, la commensuration, un objet d'étude : comment des choses hétérogènes sont-elles rendues comparables, par quels instruments et au prix de quelles pertes ?

Une distinction à ne pas perdre

Le mot sert aujourd'hui à dire trois choses qu'il vaut mieux séparer. Qu'il n'existe pas de mesure commune, ce qui est la thèse d'origine. Que deux choses ne sont pas comparables, ce qui est plus fort et presque toujours faux. Qu'aucun classement complet n'est possible, ce qui est la position effectivement défendue par la plupart des auteurs sérieux. Amartya Sen a montré, dans un domaine voisin, qu'une comparaison incomplète reste informative et permet de nombreux jugements, ce qui désamorce une bonne part de l'alarme que le mot suscite.

L'écart entre ces trois sens explique la facilité avec laquelle l'incommensurabilité est invoquée, en philosophie comme hors d'elle, pour couper court à une discussion. L'usage rigoureux fait exactement l'inverse : il indique où la discussion doit se poursuivre autrement, sans arbitre et sans calcul.

Un parent éloigné

On rapproche souvent cette famille de problèmes des analyses de Wittgenstein sur les jeux de langage et les formes de vie : comprendre un énoncé suppose de partager une pratique, et là où la pratique diffère, le désaccord n'est pas réglé par les faits. Le rapprochement est éclairant, à condition de ne pas l'attribuer à Wittgenstein lui-même, qui n'emploie pas ce vocabulaire et ne pose pas le problème dans ces termes.

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