Éthique des capabilités
Courant de philosophie morale et politique qui évalue les situations humaines par ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être, plutôt que par leurs ressources ou leur satisfaction déclarée.
La question de départ
L'approche naît d'une question posée par Amartya Sen à la fin des années 1970 : égalité de quoi ? Lorsqu'on dit qu'une société doit être égalitaire, il faut préciser ce qui doit être égalisé, et les candidats disponibles présentaient tous des défauts.
L'utilitarisme propose d'égaliser ou de maximiser le bien-être subjectif. L'objection de Sen est que la satisfaction s'adapte : une personne privée depuis toujours d'éducation, de soins ou de droits apprend à ne pas les désirer, et elle peut se déclarer contente. Évaluer par les préférences revient alors à ratifier la privation. Ce phénomène, que la littérature nomme préférences adaptatives, est devenu l'un des arguments les plus discutés de l'éthique contemporaine.
Le libéralisme égalitaire de John Rawls propose d'égaliser les biens premiers, ces ressources dont tout projet de vie a besoin. L'objection est différente : des ressources identiques ne produisent pas des possibilités identiques. Une personne en situation de handicap, une femme enceinte, un habitant d'un climat rude, une personne à qui les normes sociales interdisent de sortir seule ne convertissent pas un même revenu en un même ensemble de vies possibles. Ce que Sen appelle les facteurs de conversion rend la comparaison par les ressources trompeuse.
D'où la proposition : évaluer les situations par les capabilités, c'est-à-dire par les combinaisons de fonctionnements que la personne peut réellement atteindre. Il faut distinguer les deux termes. Un fonctionnement est ce qu'une personne fait ou est : se nourrir convenablement, se déplacer, prendre part à la vie de sa communauté, lire. La capabilité est l'ensemble des fonctionnements qui lui sont accessibles, c'est-à-dire sa liberté réelle de choisir entre plusieurs vies. La distinction permet une nuance importante : jeûner et mourir de faim sont le même fonctionnement, mais ne relèvent pas du tout de la même capabilité, puisque l'un suppose la possibilité de manger et l'autre non.
Deux versions, deux ambitions
L'approche s'est développée en deux variantes qu'il serait fâcheux de confondre.
Sen la tient pour un cadre d'évaluation, délibérément incomplet. Il refuse de dresser la liste des capabilités qui importent, au motif que leur détermination relève du raisonnement public, qu'elle dépend des sociétés et qu'une liste établie par un théoricien se substituerait indûment à la délibération démocratique. Son usage de l'approche est comparatif : il s'en sert pour mesurer des privations, pour comparer des pays et pour mettre au jour des inégalités que les indicateurs monétaires masquent. L'indice de développement humain des Nations unies, conçu avec l'économiste Mahbub ul Haq, en est l'application institutionnelle la plus visible.
Martha Nussbaum en fait au contraire une théorie normative substantielle, et c'est à elle que l'on doit l'expression d'éthique des capabilités au sens strict. S'appuyant sur une lecture d'Aristote et sur la tradition du droit naturel, elle soutient qu'il est possible et nécessaire d'énoncer une liste de capabilités centrales, exigibles par toute personne du simple fait de sa dignité. Sa liste en comporte dix, parmi lesquelles la vie, la santé, l'intégrité corporelle, l'usage des sens et de l'imagination, les émotions, la raison pratique, l'affiliation aux autres, le rapport aux autres espèces, le jeu et le contrôle sur son environnement politique et matériel. Chacune doit être garantie jusqu'à un seuil, et aucune ne peut être échangée contre une autre : une société qui offrirait une santé excellente et aucune liberté politique ne serait pas simplement moins juste, elle manquerait à une exigence distincte. Nussbaum en tire une doctrine des droits fondamentaux et un critère d'évaluation des constitutions.
Ce que l'approche a changé
Son influence s'est exercée sur trois terrains.
Dans la théorie de la justice, elle a introduit une alternative au débat entre utilitarisme et ressourcisme, et elle a obligé les théories concurrentes à préciser comment elles traitaient le handicap, la maladie et la dépendance. Nussbaum a fait de ce point une objection frontale au contractualisme : une théorie qui construit la société comme un accord entre partenaires égaux et productifs ne peut pas intégrer sans artifice ceux dont la coopération est impossible ou asymétrique, et qui ont pourtant des droits.
Dans les études sur le développement, elle a déplacé les indicateurs. Mesurer un pays par son produit intérieur brut par habitant revient à ignorer ce que ce revenu permet d'être et de faire, et les écarts entre les deux mesures sont parfois spectaculaires. L'approche a nourri les rapports sur le développement humain, les travaux sur la mortalité différentielle des femmes et les politiques d'éducation et de santé.
Dans l'éthique appliquée, elle sert de grille dans des domaines où l'évaluation par le bien-être subjectif est manifestement inadéquate : politiques du handicap, éducation, santé mentale, travail social et conception des technologies. Une association internationale rassemble depuis le milieu des années 2000 les chercheurs qui s'en réclament, et l'approche a produit une littérature empirique abondante.
Controverses
La première objection est celle de l'indétermination. Si l'on évalue par les capabilités, il faut pouvoir les comparer, les pondérer, dire ce qui compte le plus. Sen renvoyant cette question au raisonnement public, ses critiques objectent que l'approche cesse alors d'être une théorie et devient un cadre vide, incapable de trancher les cas où l'on doit choisir entre deux capabilités. Thomas Pogge a soutenu en ce sens que l'approche ne fournit pas de critère institutionnel plus praticable que celui des ressources, et qu'elle peut même conduire à classer les personnes selon leurs besoins de conversion, ce qui n'est pas sans effet stigmatisant.
La deuxième objection est celle du paternalisme, et elle vise la version de Nussbaum. Une liste de capabilités centrales établie par une philosophe, présentée comme valable pour toute société, court le risque d'universaliser une forme de vie particulière. Nussbaum répond que sa liste est délibérément abstraite, qu'elle laisse aux sociétés le soin de la spécifier, et qu'elle protège des capabilités, c'est-à-dire des possibilités, non des fonctionnements obligatoires : nul n'est contraint de jouer, mais chacun doit pouvoir le faire. Le débat porte alors sur la question de savoir si une liste peut être à la fois assez précise pour guider et assez souple pour ne pas imposer.
Une troisième discussion porte sur l'individualisme de l'approche. Elle évalue les situations personne par personne, ce qui est un choix méthodologique explicite destiné à empêcher qu'on sacrifie des individus au bénéfice d'un agrégat. Des critiques venus de la sociologie et de la pensée sociale y voient une cécité aux structures : les capabilités d'une personne dépendent de rapports collectifs, de classe, de genre et d'institutions, et un cadre centré sur l'individu risque de traiter comme un déficit personnel ce qui relève d'un rapport social. Les travaux récents, notamment ceux d'Ingrid Robeyns, intègrent cette critique en distinguant les facteurs de conversion individuels, sociaux et environnementaux.
Une quatrième question, plus technique, concerne la mesure. Les capabilités sont par définition des possibilités non réalisées, donc difficiles à observer : on constate ce que les gens font, non ce qu'ils auraient pu faire. Les enquêtes empiriques se rabattent le plus souvent sur les fonctionnements effectifs, ce qui efface précisément la distinction qui fait l'intérêt de l'approche. Le problème n'est pas résolu.
Il faut mentionner enfin la discussion sur les préférences adaptatives, qui est devenue un chantier propre. Si l'on peut écarter les préférences d'une personne au motif qu'elles sont le produit de sa privation, qui décide de ce qui compte comme adaptation, et à partir de quand ce jugement cesse de respecter l'autonomie de l'intéressée ? Plusieurs travaux de philosophie féministe ont montré que l'usage trop rapide de cette notion risque de disqualifier les choix des personnes dominées au nom de leur libération.