Histoire des idées

premier tiers du XXe siècle - toujours actif Europe et Amérique du Nord 7 min de lecture

Champ de recherche consacré à la formation, à la circulation et à la transformation des idées dans l'histoire. Fondé comme discipline par Arthur Lovejoy, il a été profondément remanié par la critique contextualiste de l'école de Cambridge, par l'histoire des concepts allemande et par l'archéologie de Foucault.

Une discipline qui se donne un fondateur

Le courant a une date de naissance institutionnelle. Dans les années 1930, à l'université Johns Hopkins, le philosophe américain Arthur Oncken Lovejoy entreprend de constituer l'histoire des idées en discipline autonome, dotée de ses méthodes et de sa revue. Il publie en 1936 La Grande Chaîne de l'être, qui en est le manifeste pratique, et fonde en 1940 le Journal of the History of Ideas.

Sa méthode repose sur la notion d'idée-unité. Les grands systèmes philosophiques, selon lui, sont des composés instables : ils combinent des éléments plus simples et plus durables, qui circulent d'un système à l'autre en changeant de fonction. L'historien doit isoler ces unités, puis suivre leurs migrations à travers la philosophie, la théologie, la littérature et les sciences. La Grande Chaîne de l'être suit ainsi un faisceau d'idées, la plénitude, la continuité et la gradation, de Platon jusqu'au romantisme allemand.

L'entreprise avait des antécédents européens. L'histoire de l'esprit telle que la pratiquait l'érudition allemande, les travaux de Wilhelm Dilthey sur les conceptions du monde, ceux de Jacob Burckhardt sur la culture de la Renaissance, ou ceux d'Ernst Cassirer sur la philosophie des Lumières, relevaient déjà d'un projet voisin. Lovejoy leur a donné une forme méthodique et un drapeau.

La riposte contextualiste

Le coup le plus rude est venu de Cambridge, à la fin des années 1960. Dans un article de 1969 devenu classique, Quentin Skinner attaque de front la manière dont on écrivait alors l'histoire de la pensée politique. Son argument tient en une idée empruntée à la philosophie du langage : écrire, c'est accomplir un acte, dans une situation donnée, avec des conventions disponibles et une intention. Comprendre un texte, ce n'est donc pas seulement savoir ce qu'il dit, c'est savoir ce que son auteur faisait en l'écrivant, contre qui et dans quel débat.

Skinner dresse le catalogue des erreurs que l'oubli de ce principe engendre. Chercher dans un auteur ancien une doctrine sur un problème qu'il ne s'est pas posé. Lui prêter une cohérence qu'il n'a pas visée, pour en faire un système. Le lire comme s'il annonçait ce qui est venu après lui, et le juger à l'aune de cette anticipation. Il nomme ces travers des mythologies, et l'accusation vise directement les idées-unités de Lovejoy, qui supposent qu'une même idée puisse traverser les siècles en restant identique à elle-même.

L'école qui se forme autour de Skinner et de John Pocock, à laquelle on joint souvent John Dunn, propose une autre pratique : reconstituer le vocabulaire politique disponible à un moment donné, les langages dans lesquels on pouvait penser, et situer chaque texte comme une intervention dans une conversation. Le résultat le plus célèbre de cette approche est la redécouverte de la tradition républicaine, longtemps masquée par la lecture libérale de la modernité politique.

L'histoire des concepts

Une troisième voie s'est développée en Allemagne, sous le nom d'histoire des concepts. Son principal représentant, Reinhart Koselleck, a dirigé un dictionnaire historique monumental des concepts fondamentaux de la langue politique et sociale allemande, dont les volumes ont paru sur plus de vingt ans.

Le projet repose sur une hypothèse forte. Entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe, la langue politique européenne aurait subi une mutation d'ensemble : des mots anciens comme révolution, histoire, démocratie ou progrès changent de sens, se chargent d'attente et cessent de désigner des réalités répétables pour désigner des processus ouverts. Koselleck appelle cette période un seuil, et il en fait le moment où naît l'expérience moderne du temps.

L'histoire des concepts se distingue ainsi de l'histoire des idées par son objet, le mot plutôt que la notion, et par son attention aux décalages entre l'expérience vécue et les attentes que le vocabulaire exprime.

Foucault contre l'histoire des idées

En France, la critique la plus radicale est venue de Michel Foucault. L'Archéologie du savoir, publiée en 1969 elle aussi, définit son propre projet par opposition explicite à l'histoire des idées. Celle-ci, dit-il, raconte des continuités, cherche des origines, suit des influences et attribue des énoncés à des auteurs. L'archéologie se propose au contraire de décrire des formations discursives, c'est-à-dire les règles anonymes qui déterminent, à une époque donnée, ce qu'il est possible de dire et ce qui compte comme savoir.

Le désaccord porte sur le sujet de l'histoire. Pour l'histoire des idées classique, ce sont des auteurs qui pensent et qui transmettent. Pour Foucault, les auteurs occupent des places dans des dispositifs qui les précèdent. La question des discontinuités, des ruptures entre épistémès, découle de ce déplacement.

Cette critique rejoint, par un autre chemin, la tradition française d'épistémologie historique issue de Gaston Bachelard et de Georges Canguilhem, pour qui l'histoire des sciences ne raconte pas une accumulation de découvertes mais une succession de reconfigurations, avec ses obstacles et ses ruptures.

Des pratiques plutôt qu'une doctrine

L'histoire des idées, aujourd'hui, désigne moins une méthode unique qu'un champ où cohabitent plusieurs manières de faire.

L'histoire intellectuelle, terme qui a largement remplacé le premier dans le monde anglophone, s'intéresse aux milieux, aux institutions, aux controverses et aux réseaux autant qu'aux doctrines. L'histoire du livre et de la lecture, illustrée par les travaux de Roger Chartier et de Robert Darnton, a montré que la circulation matérielle des textes, les éditions, les traductions, les contrefaçons et les pratiques de lecture, fait partie de l'histoire des idées elle-même. L'histoire globale des idées cherche à sortir du cadre européen en suivant les traductions et les transferts entre aires culturelles. Les humanités numériques permettent enfin de suivre statistiquement des occurrences de mots sur de grands corpus, avec les promesses et les illusions que cela comporte.

Isaiah Berlin occupe dans ce paysage une place à part. Praticien plus que théoricien de la méthode, il a donné de l'histoire des idées une version essayiste, attentive aux penseurs mal classés et aux traditions oubliées, dont ses études sur les adversaires des Lumières offrent le meilleur exemple.

Les débats ouverts

Quatre questions continuent de diviser le champ.

Une idée peut-elle rester identique en changeant de contexte ? Les contextualistes répondent non, ou si peu que la question perd son sens. Leurs adversaires objectent que, sans une certaine permanence, il n'y aurait ni traduction, ni transmission, ni possibilité de dialoguer avec les textes anciens, et que la position radicale rendrait l'histoire de la philosophie impossible.

L'intention de l'auteur est-elle accessible, et est-elle décisive ? La méthode de Skinner suppose que l'on puisse la reconstituer à partir des conventions disponibles. On lui a reproché de restaurer, sous une forme savante, une psychologie de l'auteur que la critique littéraire avait congédiée.

Le contexte explique-t-il le texte ? L'objection est symétrique de la précédente : à force de replacer les œuvres dans leurs débats, on risque de ne plus pouvoir dire pourquoi certaines d'entre elles nous importent encore.

Faut-il choisir entre les idées et les conditions matérielles ? L'histoire sociale a longtemps soupçonné l'histoire des idées de flotter au-dessus du monde. Les travaux récents sur les institutions savantes, les marchés du livre et les circulations transnationales ont largement désamorcé cette opposition, sans la supprimer.

Pourquoi cela compte

L'intérêt de ces querelles dépasse l'érudition. Savoir si les mots que nous employons ont toujours voulu dire ce qu'ils veulent dire aujourd'hui n'est pas une curiosité : c'est la condition pour ne pas prêter à des auteurs anciens nos propres évidences, et pour mesurer ce que nos évidences doivent à une histoire. Quand vous lisez le mot liberté chez Cicéron, chez Machiavel et dans une constitution contemporaine, vous ne lisez pas trois états d'une même chose. L'histoire des idées sert d'abord à rendre cette différence perceptible.

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