Légisme

IVe siècle av. J.-C. - 206 av. J.-C. Chine des Royaumes combattants et empire Qin 10 min de lecture

Courant politique chinois des Royaumes combattants, qui soutient que l'État doit être gouverné par des normes publiques et uniformes appliquées sans exception, plutôt que par la vertu des gouvernants. Il a fourni aux Qin les instruments de l'unification de la Chine.

Un nom donné après coup

Il faut commencer par un avertissement, faute de quoi tout le reste est faussé. Le terme chinois fajia, littéralement les spécialistes du fa, est une catégorie de bibliothécaire. Il a été employé par les classificateurs de la dynastie Han pour ranger des auteurs qui, de leur vivant, ne se reconnaissaient pas comme membres d'une même école, n'avaient pas de maître commun, pas de doctrine partagée et pas même de vocabulaire unifié.

La différence avec le confucianisme est nette : Confucius a eu des disciples qui se revendiquaient de lui. Rien de tel pour le légisme. Shang Yang était un homme d'État réformateur, Shen Buhai un théoricien de l'administration, Han Fei un prince lettré qui lisait les deux et bien d'autres. Les regrouper est commode et c'est aussi trompeur, comme l'ont souligné plusieurs sinologues contemporains, dont Paul R. Goldin.

La traduction française par « légisme » ajoute son propre biais, en suggérant une philosophie du droit. Or le fa dont il s'agit n'est pas un droit au sens où nous l'entendons, avec ses garanties et ses recours : c'est une norme émise par le souverain, publique et uniforme, qui vaut pour tous parce qu'elle est commode à appliquer, non parce qu'elle protège quelqu'un.

Le monde des Royaumes combattants

Ces doctrines répondent à une situation. Entre le Ve et le IIIe siècle avant notre ère, la Chine est divisée en royaumes en guerre permanente. L'ordre féodal des Zhou s'est défait, le lignage ne garantit plus rien, la survie d'un État dépend de sa capacité à lever des armées, nourrir des populations et discipliner ses propres élites.

Dans ce contexte, la question posée aux conseillers des princes n'est pas celle du meilleur régime mais celle de l'efficacité : comment un État faible devient-il fort ? Les réponses confucéennes, qui misent sur la formation morale du prince et sur l'exemple des sages, paraissent à ces auteurs ou bien trop lentes ou bien illusoires. Les réponses légistes sont techniques.

Les figures

Quatre noms résument la tradition.

Shang Yang, mort en 338 avant notre ère, conseiller du royaume de Qin, a mené des réformes d'une ampleur rare : registres de population, responsabilité collective des familles, promotion au mérite militaire et agricole contre la naissance, abolition des privilèges héréditaires, unification des mesures. Le recueil qui porte son nom, le Livre du prince de Shang, est probablement un assemblage postérieur. Sa fin, exécuté par le successeur du prince qu'il avait servi, a été retenue comme un avertissement sur le sort des réformateurs.

Shen Buhai, mort vers la même période, s'est intéressé non pas aux lois mais à l'administration. Son problème est celui du souverain qui ne peut pas tout voir : comment contrôler des fonctionnaires dont on ignore ce qu'ils font ? Sa réponse consiste à définir précisément les charges, à mesurer les résultats et à ne récompenser que la correspondance entre les deux. C'est une théorie de la bureaucratie avant le mot.

Shen Dao a développé l'idée de shi, la position : ce qui fait obéir, ce n'est pas la qualité de celui qui commande mais la place qu'il occupe, comme un objet léger placé en hauteur l'emporte sur un objet lourd placé en bas.

Han Fei, mort en 233 avant notre ère, est celui qui rassemble. Prince du royaume de Han, il aurait été élève de Xunzi, le confucéen qui tenait la nature humaine pour mauvaise. L'ouvrage qui porte son nom compte cinquante-cinq chapitres, d'origines et de dates inégales, et constitue la source principale pour cette tradition. Han Fei est mort en prison dans le royaume de Qin, où un ancien condisciple devenu ministre, Li Si, l'avait fait appeler. Li Si deviendra le chancelier du premier empereur et mettra en œuvre, à l'échelle de l'empire, ce que Han Fei avait écrit.

Trois instruments

La doctrine, telle que Han Fei la présente, articule trois notions.

Le fa, d'abord : des normes écrites, publiées, connues de tous, identiques pour tous. L'insistance sur la publicité est constante : une règle secrète ne gouverne pas, elle piège. Et l'uniformité est l'argument décisif contre le gouvernement par les sages, car un sage juge au cas par cas, ce qu'une administration ne peut pas faire à grande échelle. La règle médiocre mais applicable vaut mieux que le discernement excellent mais rare. On trouve ici le cœur de l'argument légiste, et il n'est pas méprisable.

Le shi, ensuite : la position de force du souverain, qu'il doit préserver et ne jamais partager. Han Fei consacre des pages à la manière dont un prince perd son pouvoir sans s'en apercevoir, en laissant un ministre acquérir du crédit, en montrant ses préférences, en se rendant prévisible.

Le shu, enfin : les techniques de contrôle. Le souverain doit rester insondable, ne rien laisser voir de ses intentions, vérifier les dires par les faits, écouter sans approuver. Certains chapitres du Hanfeizi commentent le Laozi et empruntent au vocabulaire du non-agir : le prince qui ne fait rien lui-même, mais dont le dispositif fonctionne, est l'idéal visé.

Les deux poignées

L'instrument le plus souvent cité est celui des deux poignées, ou deux manches : la récompense et le châtiment. Le souverain ne doit jamais s'en dessaisir, car qui distribue les peines et les faveurs détient le pouvoir réel, quel que soit son titre. Récompenses généreuses et punitions lourdes, appliquées automatiquement, sans égard pour le rang ni pour les intentions.

Cette automaticité est le point le plus étranger à la sensibilité confucéenne. Un ministre qui obtient un bon résultat en dépassant les ordres doit être puni, selon certains passages, parce que ce qui compte est la correspondance entre la charge et l'acte, non le bénéfice obtenu. L'administration ne récompense pas le mérite, elle récompense la conformité.

L'hypothèse sur les hommes

Tout cela suppose une anthropologie, que les textes légistes énoncent sans détour : les hommes recherchent leur avantage et fuient le dommage. Non qu'ils soient méchants, mais on ne peut pas compter sur leur vertu pour gouverner. Han Fei en tire une conséquence qui résume sa position : un bon charpentier ne compte pas sur un arbre naturellement droit, il se munit d'une équerre.

La polémique avec les confucéens porte exactement là. Pour Mencius, la nature humaine incline au bien et le gouvernement doit la cultiver. Pour les légistes, même si quelques hommes sont bons, un État ne peut être construit sur cette exception. Ils reprochent aussi aux lettrés d'être improductifs, de vivre de leur savoir sans nourrir ni défendre le pays, et plusieurs textes classent les lettrés parmi les parasites de l'État.

Le triomphe et la catastrophe

Le royaume de Qin, réformé selon ces principes, conquiert les autres et unifie la Chine en 221 avant notre ère. Le premier empereur unifie les écritures, les mesures, les essieux, divise l'empire en circonscriptions administrées par des fonctionnaires nommés plutôt que par des seigneurs héréditaires, lance de grands travaux. L'efficacité est spectaculaire.

La dynastie s'effondre quinze ans plus tard. Les historiens Han qui écrivent ensuite attribuent cet effondrement à la dureté des lois, au poids des corvées et à la répression des lettrés, dont la tradition rapporte des autodafés et des exécutions. Ce récit est lui-même une pièce politique, écrite par les vainqueurs pour justifier le nouveau régime, et les historiens contemporains le discutent. Il reste que le légisme a été, pour deux millénaires de pensée chinoise, le nom d'une faute.

Une victoire souterraine

L'histoire réelle est plus retorse. Les institutions des Han, puis celles des dynasties suivantes, conservent l'essentiel de l'appareil Qin : le code pénal, la bureaucratie évaluée sur résultats, les registres, l'examen des fonctionnaires. L'idéologie officielle devient confucéenne, la machine administrative reste légiste. Une formule chinoise résume cette combinaison en disant qu'on est confucéen au dehors et légiste au dedans.

Cette coexistence explique que les légistes aient été simultanément condamnés et appliqués pendant des siècles, et qu'aucune bibliothèque chinoise n'ait cessé de recopier le Hanfeizi.

Réactivations contemporaines

Le légisme a été remobilisé à l'époque moderne, dans des sens opposés.

Au début du XXe siècle, des réformateurs y ont cherché une ressource indigène pour penser l'État de droit et l'égalité devant la loi, contre le particularisme des relations. Dans la Chine populaire, la campagne de critique de Lin Biao et de Confucius, en 1973 et 1974, a au contraire exalté le premier empereur et les légistes comme des progressistes ayant brisé l'aristocratie féodale. L'usage était polémique et il a durablement brouillé la lecture des textes.

Aujourd'hui, le légisme revient dans les discussions sur la gouvernance, où l'on oppose un gouvernement par la loi, dans lequel le pouvoir se sert de la règle comme d'un instrument, et un État de droit, dans lequel le pouvoir y est lui-même soumis. Les textes légistes se tiennent clairement du premier côté : le souverain édicte le fa, il ne lui obéit pas. Certains passages recommandent cependant au prince de s'y conformer par intérêt, ce qui a nourri des lectures plus nuancées.

Avec quoi le comparer

Le rapprochement avec Machiavel est devenu un lieu commun, et il n'est pas sans fondement : même attention à la conservation du pouvoir, même refus de juger la politique par la morale privée, même réalisme sur les motifs. Les différences comptent autant. Machiavel écrit pour un prince dans une Italie fragmentée, Han Fei pour un État bureaucratique en formation. Et surtout, les légistes misent sur l'impersonnalité de la règle là où Machiavel mise sur la virtù d'un homme.

La comparaison la plus féconde serait peut-être avec les théories modernes de l'administration : le problème de Shen Buhai, contrôler des agents dont on n'observe pas le travail, est celui que l'économie contemporaine traite sous le nom de relation entre mandant et mandataire. Ce rapprochement est anachronique et il éclaire mieux ce que ces auteurs cherchaient qu'une discussion sur leur prétendu cynisme.

Ce qui reste discuté

Trois questions au moins restent ouvertes. L'unité de l'école, d'abord, que la plupart des spécialistes récusent aujourd'hui. La datation des textes ensuite, puisque le Hanfeizi comme le Livre du prince de Shang sont des compilations dont les strates ne sont pas toutes attribuables à leur auteur présumé. Enfin la question de savoir si le légisme comporte une pensée du bien commun : certains passages justifient la rigueur par l'intérêt du peuple, qui gagne à la paix et à l'abondance, d'autres par le seul renforcement du souverain. Les deux lectures s'appuient sur le texte, et le départ entre elles reste à faire.

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