Damas

Levant, Syrie 7 min de lecture

Première capitale de l'islam, Damas fut le lieu du premier contact durable entre l'héritage grec et la nouvelle religion, puis le terrain où la mystique spéculative, le légalisme critique et la philosophie se sont affrontés du XIIIe au XIVe siècle.

La première capitale de l'islam

En 661, Damas devient la capitale du califat omeyyade et le reste jusqu'en 750. Ce moment est singulier dans l'histoire des idées. L'administration du nouvel empire continue pour l'essentiel celle de l'Empire byzantin : on y travaille d'abord en grec, les fonctionnaires sont souvent des chrétiens de culture hellénistique, et les cadres de pensée qu'ils apportent sont ceux des écoles tardo-antiques.

Il ne faut pas en faire un foyer de traduction : le grand mouvement de traduction de la philosophie et de la science grecques en arabe se déroulera un siècle plus tard, à Bagdad, sous les Abbassides. Mais c'est à Damas que s'opère le premier contact durable, par la pratique administrative et par la controverse théologique, entre la nouvelle religion et l'outillage conceptuel de l'Antiquité tardive. Les premières discussions musulmanes sur le libre arbitre, la prédestination et les attributs divins, qui donneront naissance au kalam, se forment dans ce contexte.

Jean Damascène, un passeur involontaire

La figure la plus importante pour l'histoire de la philosophie est un chrétien né à Damas vers la fin du VIIe siècle, dans une famille au service de l'administration omeyyade. Jean Damascène quitta la ville pour un monastère de Palestine, mais c'est de sa formation damascène qu'il tire sa culture philosophique.

Son grand ouvrage, La Source de la connaissance, s'ouvre sur une partie souvent négligée par les lecteurs pressés : un manuel de logique et de notions philosophiques, compilé d'après Aristote et son commentateur Porphyre. Ce manuel a fourni au christianisme byzantin son vocabulaire conceptuel, et par la traduction latine du XIIe siècle il est arrivé en Occident, où Thomas d'Aquin le cite constamment.

Jean Damascène intervient en outre dans la querelle des images, où il défend la licéité de la représentation par un raisonnement proprement philosophique : l'image n'est pas ce qu'elle représente, elle en est le signe, et l'honneur rendu au signe passe au modèle. L'argument, qui porte sur le statut de la représentation, continue d'être discuté par les philosophes de l'image.

Un lieu de retraite : Al-Ghazâlî

En 1095, Al-Ghazâlî abandonne la chaire la plus prestigieuse du monde musulman, à Bagdad, au terme d'une crise qu'il racontera dans son autobiographie intellectuelle. Il part pour la Syrie et séjourne à Damas, où il mène une vie retirée et commence à composer son grand ouvrage de réforme de la vie religieuse.

Ce séjour compte dans l'histoire de la philosophie pour ce qu'il signifie : le plus redoutable critique des philosophes péripatéticiens de langue arabe quitte l'enseignement public pour chercher une certitude que la démonstration ne lui donnait pas. La question de savoir si cette retraite est un abandon de la philosophie ou son accomplissement par d'autres moyens est l'une des plus débattues de la pensée islamique.

La ville où mystique et droit s'affrontent

Damas devient aux XIIIe et XIVe siècles le lieu d'une confrontation décisive.

Le grand maître andalou Ibn 'Arabî y passe ses dernières années, y achève une partie de son œuvre et y meurt en 1240. Sa doctrine de l'unité de l'être, qui soutient que tout ce qui est n'est que manifestation de l'être unique, est à la fois une métaphysique et une mystique. Elle se diffusera par ses disciples damascènes dans tout le monde musulman, et bien au-delà.

Moins d'un siècle plus tard, la même ville est le centre d'activité d'Ibn Taymiyya, juriste hanbalite qui y enseigne, y polémique et y est à plusieurs reprises emprisonné, avant d'y mourir en 1328 dans la citadelle. Son œuvre comporte une pièce rare : une réfutation en règle de la logique aristotélicienne. Il y attaque la théorie de la définition par l'essence, soutient que les universaux n'ont pas d'existence hors de l'esprit et que le syllogisme ne produit aucune connaissance nouvelle, puisqu'il faut déjà connaître les prémisses. Il conteste sur cette base les prétentions de la falsafa comme celles du kalam, et attaque violemment la métaphysique d'Ibn 'Arabî.

Damas est donc le lieu où ces trois voies - la philosophie, la mystique spéculative et le légalisme critique - se sont disputées sur le même terrain, avec des conséquences qui durent encore dans les débats contemporains de l'islam.

Science dans l'enceinte religieuse

La ville offre un autre cas instructif pour la philosophie des sciences. Au XIIe siècle, un hôpital-école y est fondé, où la médecine est enseignée au lit du malade. Ibn al-Nafîs, qui décrira la circulation pulmonaire bien avant les Européens, y a fait ses études.

À la grande mosquée, la charge de régler les heures de prière était confiée à un astronome. Au XIVe siècle, Ibn al-Shâtir occupa cette fonction et élabora des modèles planétaires qui se passaient de certains artifices du système de Ptolémée. Les historiens des sciences ont relevé la ressemblance entre ces constructions et celles que Copernic utilisera deux siècles plus tard, sans que la question d'une transmission ait été tranchée. L'exemple est précieux : il montre une recherche théorique de haut niveau menée à l'intérieur d'une institution religieuse et pour ses besoins propres, ce qui complique les récits trop simples sur le rapport de la science et de la religion.

Un carrefour, et ses hasards

Damas a aussi été un lieu de passage. En 1401, Ibn Khaldûn, venu d'Égypte avec l'armée mamelouke, se trouve dans la ville assiégée par Tamerlan. Il obtient d'être conduit auprès du conquérant, s'entretient avec lui à plusieurs reprises et laisse de ces rencontres un récit détaillé. L'auteur de la théorie du cycle des dynasties observant de près le fondateur d'un empire : la scène a de quoi retenir l'attention, et elle rappelle que les lieux comptent aussi par les coïncidences qu'ils produisent.

La ville et la critique moderne

Au XXe siècle, Damas devient l'un des foyers de la pensée critique arabe. Sadiq Jalal al-Azm, né dans la ville en 1934 et longtemps professeur à son université, publie en 1969 un ouvrage de critique de la pensée religieuse qui fit scandale et procès, et dont l'argument est philosophique : il y applique aux discours religieux les exigences de cohérence et d'examen que l'on applique à tout autre discours. Il écrira aussi sur l'orientalisme, en refusant à la fois l'essentialisme des uns et celui des autres. Avec d'autres intellectuels syriens, il a tenu dans les débats du monde arabe la position difficile d'une critique interne, également hostile aux pouvoirs autoritaires et aux lectures littérales de la tradition.

Il faut mentionner, sans en faire une péroraison, que la guerre commencée en 2011 a durement affecté les institutions de savoir de la ville, ses bibliothèques, ses archives et ses universités, et dispersé une grande partie de ses intellectuels.

Ce que Damas enseigne

Si l'on veut retenir une leçon de ce lieu, ce n'est pas celle d'une continuité. C'est que certaines questions ne se posent que là où des traditions coexistent sans se dissoudre : le statut de l'image, la valeur de la logique, la place du discours démonstratif dans la vie religieuse, les limites de la critique. Damas a été plusieurs fois le lieu où ces questions ont cessé d'être académiques.

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