Le Caire

Basse-Égypte, Égypte 8 min de lecture

Capitale fondée par les Fatimides en 969 à côté de Fustat, Le Caire fut mille ans durant un grand centre de savoir sans jamais être une ville de philosophes au sens strict. Maïmonide y écrivit le *Guide des égarés*, Ibn Khaldûn y acheva la *Muqaddima*.

La ville fatimide : une philosophie d'État

Les Fatimides étaient chiites ismaéliens, et leur califat a fait du Caire la capitale d'une doctrine qui accordait à la spéculation une place centrale. Deux institutions comptent.

Al-Azhar, fondée peu après la ville, vers 970, fut d'abord une mosquée de la dynastie et un lieu d'enseignement de sa doctrine. Elle n'est devenue l'institution sunnite que nous connaissons qu'après la chute des Fatimides, au XIIe siècle, retournement qui mérite d'être signalé : l'actuel pôle du sunnisme a commencé comme école du chiisme ismaélien.

La seconde institution est la Dar al-Ilm, la Maison du savoir, fondée en 1005 par le calife al-Hakim. Bibliothèque et lieu d'enseignement, elle rassemblait astronomie, médecine, logique et théologie. C'est l'une des rares tentatives, dans l'histoire de l'islam médiéval, de doter la spéculation d'un établissement financé par l'État.

La pensée ismaélienne qu'on y élaborait est philosophique de plein droit, même si les manuels l'ont longtemps négligée. Elle reprend le schéma néoplatonicien de l'émanation, Intellect puis Âme universelle, et l'articule à une théorie de l'interprétation, le ta'wil, qui lit l'Écriture comme un texte à sens caché. Des auteurs comme Hamid al-Din al-Kirmani ont produit sous ce califat des synthèses métaphysiques d'une réelle ampleur.

Le Caire fatimide accueille également Ibn al-Haytham, dont les travaux d'optique, menés sous al-Hakim, ont fondé une méthode associant expérience et démonstration géométrique dont l'Europe latine héritera sous le nom d'Alhazen.

Maïmonide à Fustat

Le plus grand philosophe qui ait vécu dans cette ville n'était pas musulman. Maïmonide, né à Cordoue, chassé d'al-Andalus par les Almohades, passé par le Maghreb et la Palestine, s'installe à Fustat dans les années 1160. Il y devient chef de la communauté juive d'Égypte et médecin au service du vizir de Saladin.

C'est là qu'il rédige l'essentiel de son œuvre, le grand code juridique Mishné Torah et surtout le Guide des égarés, écrit en arabe avec des caractères hébreux, où il entreprend de montrer qu'une lecture rigoureuse de la Loi et la philosophie d'Aristote peuvent tenir ensemble. Il meurt en 1204.

Il faut mesurer la situation. Un juif écrit en arabe, dans une capitale musulmane, une philosophie nourrie des commentateurs grecs lus par al-Fârâbî et par Avicenne, et son livre sera traduit en hébreu puis en latin pour nourrir la scolastique chrétienne, Thomas d'Aquin y compris. Le Caire médiéval est l'un des lieux où cette circulation à trois voix a été matériellement possible.

Un témoin en subsiste. La guéniza de la synagogue Ben Ezra, dépôt d'archives conservé pendant des siècles, a livré des dizaines de milliers de documents, dont des lettres de Maïmonide lui-même. C'est aujourd'hui l'une des sources majeures pour connaître la vie intellectuelle et économique de la Méditerranée médiévale.

Le Caire mamelouk : la capitale du savoir sunnite

Après la destruction de Bagdad par les Mongols en 1258, Le Caire devient la plus grande ville du monde islamique et son principal centre d'enseignement. Les sultans mamelouks y multiplient les madrasas, où l'on enseigne le droit, le hadith, la grammaire, la théologie et, de plus en plus, la logique, intégrée au cursus comme instrument des sciences religieuses.

C'est un point historiquement important. On a longtemps répété que la philosophie s'était éteinte en terre d'islam après Averroès. Le cas du Caire mamelouk invite à nuancer : la falsafa comme discipline autonome y est effectivement marginalisée, mais la logique aristotélicienne et une bonne part de la métaphysique avicennienne continuent d'être travaillées à l'intérieur du cursus théologique. La question de savoir s'il s'agit d'une survie appauvrie ou d'une transformation féconde fait aujourd'hui l'objet de recherches actives, et le débat n'est pas tranché.

La ville est aussi le lieu de procès retentissants. Le théologien hanbalite Ibn Taymiyya, venu de Damas, y fut jugé et emprisonné à plusieurs reprises pour ses positions, ce qui montre que les controverses doctrinales y avaient des conséquences très concrètes.

Ibn Khaldûn, professeur et grand cadi

Ibn Khaldûn arrive au Caire en 1380, après une vie de charges et de disgrâces au Maghreb et en al-Andalus. Il y passera ses vingt-six dernières années.

La ville l'impressionne, et il en a laissé une description admirative. Le sultan Barquq le nomme en 1384 professeur à la madrasa Qamhiyya ; il enseigne aussi à al-Azhar et dans plusieurs autres établissements. La même année, il est appelé pour la première fois à la charge de grand cadi malikite, qu'il quittera en moins d'un an, ses tentatives de réforme ayant suscité trop d'oppositions. Il sera rappelé six fois à ce poste sans jamais l'occuper longtemps.

Son séjour est marqué par un drame : en 1384, le navire qui transportait sa femme et ses enfants fait naufrage au large d'Alexandrie. Il revient en mai 1388 d'un pèlerinage à La Mecque, puis se consacre surtout à l'enseignement. En 1401, embarqué malgré lui dans une campagne contre Tamerlan, il reste sept semaines dans Damas assiégée, se fait descendre des murailles par des cordes et négocie avec le conquérant, pour qui il rédigera ensuite des rapports sur le Maghreb. Il meurt au Caire le 17 mars 1406, un mois après avoir été désigné une sixième fois comme cadi.

L'essentiel, pour notre propos, est que c'est au Caire qu'Ibn Khaldûn revoit et complète la Muqaddima, où il fonde une science nouvelle de la civilisation, l'umran, avec ses concepts propres, dont l'asabiyya, la solidarité de groupe. Il a donc pensé une théorie du déclin des dynasties en les servant, dans une capitale qu'il observait de l'intérieur de l'appareil d'État.

La ville moderne : réforme, université, procès

À partir du XIXe siècle, Le Caire redevient un foyer de débat intellectuel, dans des termes nouveaux. La Nahda, ce mouvement de renaissance culturelle arabe, y pose la question qui dominera deux siècles : comment articuler l'héritage islamique et les sciences, le droit et les institutions venus d'Europe ?

Al-Azhar en est l'un des théâtres. Muhammad Abduh, qui en fut issu et devint mufti d'Égypte, y défend une relecture rationaliste du droit musulman et une réforme de l'enseignement. Son maître Jamal al-Din al-Afghani avait séjourné dans la ville et y avait formé des disciples. La fondation d'une université moderne, au début du XXe siècle, crée un second pôle, laïque, dont les rapports avec al-Azhar seront constamment discutés.

Le conflit prend parfois une forme judiciaire. Taha Hussein, qui fut l'une des grandes figures de cette université, vit son travail sur la poésie antéislamique violemment contesté dans les années 1920 pour avoir appliqué à ce corpus les méthodes de la critique historique. Plus près de nous, le chercheur Nasr Hamid Abu Zayd, qui proposait une lecture herméneutique et historique du texte coranique, fut déclaré apostat par une décision de justice en 1995 et quitta l'Égypte.

Ces épisodes ne sont pas des anecdotes. Ils posent une question que la philosophie connaît ailleurs sous d'autres noms : à quelles conditions une tradition peut-elle être étudiée avec les instruments de la critique historique sans que l'étude soit tenue pour une attaque ? C'est dans ce contexte que des philosophes comme Mohammed Arkoun, travaillant depuis Paris, ou Mohammed Abed al-Jabri, depuis Rabat, ont élaboré leurs projets de critique de la raison islamique et de la raison arabe, l'un et l'autre en dialogue constant avec les débats cairotes.

Ce que Le Caire apprend

Trois leçons, peut-être.

La première est qu'une ville peut être un très grand centre de savoir sans être un centre de philosophie au sens strict, et qu'il faut alors chercher la spéculation là où elle s'est logée : dans la théologie ismaélienne, dans la logique du cursus religieux, dans une science nouvelle de la société.

La deuxième est que les grandes œuvres naissent souvent du déplacement. Maïmonide écrit son Guide loin de Cordoue, Ibn Khaldûn achève sa Muqaddima loin de Tunis. Le Caire a été, pour l'un comme pour l'autre, la ville où l'on arrive après avoir perdu la précédente.

La troisième est que la coexistence intellectuelle a eu lieu, concrètement, dans cette ville : un médecin juif de la cour d'un vizir musulman, des documents en arabe écrits en caractères hébreux, des traductions qui finiront entre les mains des maîtres parisiens. Cette circulation ne relevait d'aucune tolérance proclamée. Elle était un fait, et c'est peut-être ce qui la rend intéressante.

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