Giambattista Vico
Professeur de rhétorique à Naples, Giambattista Vico oppose à la méthode de Descartes une autre idée du savoir : nous ne connaissons vraiment que ce que nous avons nous-mêmes fait. De là une science nouvelle, consacrée au monde des nations, que l'homme a bel et bien fait.
Biographie
Giambattista Vico naît à Naples le 23 juin 1668, dans une famille modeste : son père tient une petite boutique de libraire. La ville est alors une capitale sous domination espagnole, peuplée, savante par ses académies et ses juristes, et traversée par les querelles entre la scolastique des couvents et les nouveautés venues de Descartes et de Gassendi.
Un autodidacte
Sa scolarité est irrégulière. Une chute dans l'enfance l'immobilise longuement, et il raconte dans son autobiographie avoir appris seul, dans la boutique paternelle et dans les bibliothèques, en abandonnant plusieurs fois les écoles où il s'ennuyait. Il se forme au droit, à la grammaire, aux poètes latins, aux juristes et aux Pères, selon un parcours qu'il a lui-même décrit comme solitaire.
De la fin des années 1680 au milieu des années 1690, il est précepteur chez une famille noble, dans le Cilento, loin de Naples. Ces années de retrait lui donnent le temps de lire. Il y lit les auteurs qu'il appellera plus tard ses quatre maîtres : Platon, Tacite, Francis Bacon et Grotius.
Le professeur de rhétorique
En 1699, il obtient la chaire de rhétorique de l'université de Naples. La charge est mal payée et peu considérée dans la hiérarchie universitaire ; il la conservera néanmoins pendant presque quarante ans, complétant ses revenus par des leçons particulières et des discours de circonstance. Il se marie la même année et aura plusieurs enfants, dont l'un lui succédera dans sa chaire.
Il échoue, en 1723, au concours pour la chaire de droit civil, beaucoup plus prestigieuse. Cet échec, qu'il a ressenti durement, l'écarte définitivement de la carrière à laquelle il aspirait et le renvoie à son travail d'écriture.
La Science nouvelle
C'est à partir de là que l'œuvre prend sa forme. Après les Principes d'un droit universel, il publie en 1725 la première version de la Science nouvelle, qu'il remanie profondément en 1730 puis une dernière fois pour l'édition qui paraîtra après sa mort, en 1744. Il écrit aussi, chose rare à l'époque, le récit de sa propre formation intellectuelle.
En 1735, le nouveau roi Charles de Bourbon le nomme historiographe royal, distinction tardive qui améliore un peu sa condition. Vico est alors âgé, malade, et son livre reste très peu lu.
Il meurt à Naples le 23 janvier 1744, quelques mois avant la parution de l'édition définitive de son grand ouvrage. Sa reconnaissance viendra d'ailleurs et d'un autre siècle.
Pensée principale
Le vrai est le fait
Tout part d'une formule latine, verum esse ipsum factum : le vrai et le fait sont la même chose. Vico la pose en 1710 contre la méthode cartésienne. Connaître une chose, au sens plein, c'est pouvoir la produire et en parcourir les causes de l'intérieur. Dieu seul connaît ainsi la nature, puisqu'il l'a faite. Les mathématiques nous sont transparentes parce que nous en fabriquons les objets : le point, la ligne, le nombre sont nos ouvrages. Mais la physique, qui prétend atteindre les causes réelles des corps, reste pour nous conjecturale.
La conséquence est inattendue et constitue tout son programme. S'il existe un domaine, à côté des mathématiques, que les hommes ont fait, c'est le monde des nations : les langues, les lois, les mœurs, les religions, les institutions. Ce monde est donc le seul objet, après les figures et les nombres, dont nous puissions avoir une science véritable. L'histoire n'est pas le refuge de ceux qui renoncent à la rigueur, elle en est le terrain privilégié.
Contre la méthode
Vico s'oppose à Descartes moins sur les résultats que sur ce qui mérite le nom de savoir. Le critère de l'évidence, appliqué partout, élimine tout ce qui est probable : l'éloquence, la jurisprudence, la connaissance des caractères, le sens des circonstances. Or c'est précisément ce dont la vie civile a besoin. Il défend contre la critique cartésienne l'ancienne topique, l'art de trouver les arguments, et l'ingenium, cette faculté d'apercevoir des rapports entre choses éloignées que la méthode, à force d'ordre, atrophie.
Il y a là une objection qui n'a pas vieilli : une norme de rationalité trop étroite ne rend pas seulement certains objets inconnaissables, elle fait croire qu'ils sont sans importance.
Les âges du monde
La Science nouvelle décrit un parcours que toutes les nations traversent. Un premier âge, divin, où des hommes encore brutaux interprètent le tonnerre comme une parole et fondent des religions, des mariages et des sépultures. Un deuxième âge, héroïque, celui des aristocraties guerrières, du droit violent et des poèmes épiques. Un troisième âge, humain, celui des républiques, des lois égales et de la prose raisonnée.
À chaque âge correspond une langue : d'abord des signes muets et des gestes, puis les emblèmes et les blasons des héros, enfin les mots convenus de l'usage commun. Cette correspondance entre forme politique, forme religieuse et forme du langage est la grande trouvaille du livre : elle permet de lire une institution dans une étymologie et une structure sociale dans un mythe.
Mais la troisième époque se dissout dans le raffinement, la division et le scepticisme, et les nations retombent dans une barbarie seconde, celle de la réflexion, plus dure que la barbarie des sens. Un nouveau cycle commence alors. Vico appelle ce mouvement les corsi e ricorsi, le cours et le recours des nations. Il n'y a chez lui ni progrès garanti ni éternel retour mécanique, mais un ordre que la providence impose à travers les passions des hommes, souvent contre leurs intentions.
La sagesse poétique
Le cœur du livre tient dans une thèse sur le mythe. Les premiers hommes ne pensaient pas en concepts ; ils pensaient en images. Faute de pouvoir abstraire, ils formaient ce que Vico appelle des universaux de l'imagination : un personnage singulier qui tient la place d'un genre entier, comme un héros qui est tous les hommes forts. La mythologie n'est donc ni un mensonge de prêtres ni une allégorie de philosophes, mais la forme même que prend la pensée quand elle ne dispose que de la sensation et de la mémoire.
De là sa lecture d'Homère, qui a beaucoup frappé ses lecteurs : Homère n'est pas un sage cachant une doctrine sous des fables, et peut-être n'est-il personne en particulier. Les poèmes sont l'œuvre du peuple grec lui-même, le témoignage d'un état de l'esprit humain.
Le sens commun des nations
Comment une telle science est-elle possible, puisque nous ne pouvons pas revivre ces époques ? Par ce que Vico nomme le sens commun : un jugement sans réflexion, partagé par un peuple, une nation, ou le genre humain tout entier. Les usages que l'on retrouve partout - les religions, les mariages, les sépultures - fournissent les repères d'une histoire idéale éternelle, un modèle de développement que l'histoire de chaque peuple parcourt à sa manière. Nous comprenons les premiers hommes parce qu'ils étaient des hommes et que nous portons encore leur passé en nous, non parce qu'une raison intemporelle nous les rendrait immédiatement intelligibles.
Cette articulation entre une forme commune et des parcours singuliers est ce qui rend Vico difficile à ranger. Il n'est ni relativiste, puisqu'il cherche un ordre universel, ni rationaliste, puisque cet ordre ne se laisse connaître qu'historiquement.
Œuvres majeures
De la méthode des études de notre temps (1709)
Discours d'ouverture de l'année universitaire, publié sous le titre De nostri temporis studiorum ratione. Vico y compare les avantages et les défauts de la pédagogie moderne par rapport à l'ancienne. Les modernes gagnent en clarté et en ordre, mais ils perdent la mémoire, l'imagination et l'art de trouver les arguments. Court et accessible, ce texte est la meilleure entrée dans son œuvre pour qui veut comprendre ce qu'il reproche à son siècle.
De l'antique sagesse des Italiens (1710)
Sous prétexte de retrouver une philosophie cachée dans les mots latins, Vico expose sa thèse de l'identité du vrai et du fait. C'est le texte fondateur de sa théorie de la connaissance, et le lieu où la critique de Descartes est la plus directe. Le livre devait avoir des suites, qui n'ont pas été écrites.
Le Droit universel (1720-1722)
Sous le titre Il diritto universale, un ensemble en latin consacré au droit naturel et à son histoire. Vico y discute Grotius et les juristes modernes, et cherche à montrer que le droit ne se déduit pas mais se forme à travers les âges des nations. L'ouvrage est aujourd'hui peu lu, mais c'est le chantier d'où sort la Science nouvelle.
La Science nouvelle (1725, 1730, 1744)
L'œuvre majeure, et un cas rare : trois versions successives, dont la deuxième est une refonte complète et la troisième une révision achevée juste avant la mort de l'auteur. Le livre entend établir les principes d'une science du monde des nations, à partir de l'étymologie, de la mythologie, du droit romain archaïque et des poèmes homériques. C'est un texte difficile, répétitif, qui avance par axiomes et par digressions, et dont la construction même décourage la lecture linéaire. Les éditions modernes s'appuient sur la version de 1744.
Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même
Rédigée dans les années 1720 pour une collection d'autobiographies savantes, elle raconte moins une vie qu'une formation : les livres lus, les voies abandonnées, la découverte progressive de son propre principe. Vico s'y présente à la troisième personne et interprète son parcours comme la découverte nécessaire de sa science. Document précieux, à lire comme une construction et non comme un témoignage neutre.
Postérité et influence
Un siècle d'oubli
La Science nouvelle a presque immédiatement disparu. Napolitaine, écrite dans une langue dense, publiée loin des grands centres, elle n'a pas trouvé de lecteurs au moment où l'Europe lisait Voltaire et Montesquieu. Vico lui-même s'en plaignait. Sa fortune commence au XIXe siècle, et elle est spectaculaire.
Michelet et la découverte française
Jules Michelet découvre Vico vers 1824 et en publie dès 1827 une traduction abrégée. Il y trouve ce qu'il cherchait : l'idée que le peuple est l'auteur de son histoire et que la langue, les mythes et le droit en portent la trace. Michelet a vicoisé son propre travail d'historien, et c'est par lui que le nom de Vico entre en France.
Herder, Hegel, Marx
Les rapprochements avec la philosophie allemande sont nombreux et discutés. Johann Gottfried Herder développe, apparemment sans l'avoir lu, une pensée de la pluralité des cultures et du génie des langues très proche. Hegel construit une philosophie de l'histoire que l'on compare à la sienne, mais qui repose sur le concept là où Vico s'appuie sur la philologie. Marx le cite dans une note du Capital, à propos de l'idée que l'histoire des hommes se distingue de l'histoire naturelle en ce que nous avons fait l'une et non l'autre : la formule lui servait à justifier une histoire matérielle des techniques.
Croce et le vingtième siècle italien
Benedetto Croce, en 1911, consacre à Vico un livre qui le replace au centre de la tradition philosophique italienne et en fait le précurseur de l'historicisme. Cette lecture a longtemps dominé, au risque de moderniser son objet. Elle a eu le mérite de lancer l'édition critique et les études savantes.
Lectures contemporaines
Au XXe siècle, Vico est mobilisé par des courants très différents, ce qui est le signe d'une œuvre riche plutôt que confuse. Isaiah Berlin en fait, avec Herder, l'une des sources de ce qu'il appelle les contre-Lumières : non pas un adversaire de la raison, mais celui qui a montré que chaque culture possède ses propres critères et que les comprendre demande un effort d'imagination historique. Hans-Georg Gadamer, dans Vérité et méthode, reprend le sens commun vicoïen contre la réduction de la vérité à la méthode des sciences de la nature. Les théoriciens de la rhétorique et des sciences du langage lui doivent la réhabilitation de la métaphore comme forme de pensée, non comme ornement. James Joyce, enfin, a construit Finnegans Wake sur le schéma des cycles vicoïens, ce qui a fait connaître son nom bien au-delà de la philosophie.
Aujourd'hui, les discussions sur l'anthropologie historique, sur la place du récit dans la connaissance du passé et sur la pluralité des rationalités le rencontrent régulièrement. Il reste un auteur plus cité que lu, et la difficulté de son grand livre y est pour beaucoup.
Controverses et débats
Précurseur de quoi ?
Le principal débat porte sur ce dont Vico serait l'ancêtre. On l'a successivement présenté comme le fondateur de la philosophie de l'histoire, de l'anthropologie, de la sociologie de la connaissance, de l'historicisme, de la sémiotique et de la critique des Lumières. Cette abondance devrait rendre prudent. Chaque lecture isole dans son œuvre les éléments qui lui ressemblent et néglige ce qui résiste : la providence, qui ne joue aucun rôle dans les versions sécularisées, ou son attachement au droit romain, que les lectures anthropologiques laissent de côté.
La providence
Vico affirme que l'ordre des nations est l'œuvre d'une providence divine, qui conduit les hommes à des fins qu'ils n'ont pas voulues. Faut-il prendre cette affirmation au sérieux comme thèse théologique, ou la lire comme une manière de nommer les effets non intentionnels des actions humaines ? Les interprètes se divisent. Croce et une partie de la tradition italienne y ont vu une concession à la censure napolitaine ou une métaphore de l'immanence. D'autres soutiennent que l'écarter dénature l'ensemble, puisque c'est elle qui garantit l'existence d'un ordre dans l'histoire. Le texte, qui est pieux sans être dévot, n'impose aucune des deux lectures.
Relativiste ou universaliste ?
Si chaque âge a sa langue, sa religion et son droit propres, peut-on encore juger les uns par les autres ? Berlin a tiré de Vico une pluralité irréductible des cultures. Mais Vico parle d'une histoire idéale éternelle, d'un même parcours suivi par toutes les nations, ce qui est l'inverse d'un relativisme. La tension est dans le texte et les commentateurs la résolvent différemment selon qu'ils accentuent la diversité des réalisations ou l'unité du modèle.
La question homérique
Sa thèse sur Homère - des poèmes composés par le peuple grec plutôt que par un individu - a précédé de peu les travaux de Friedrich August Wolf et la grande querelle philologique du XIXe siècle. Les historiens de la discipline discutent de l'influence réelle : Vico a-t-il été lu par les philologues allemands, ou la convergence est-elle fortuite ? La question reste ouverte, et la prudence s'impose sur les généalogies trop nettes.
Trois versions, un livre
Un problème plus technique mérite d'être signalé au lecteur. La Science nouvelle existe en trois états assez différents, et les citations circulent souvent sans préciser laquelle. L'édition de 1725 est plus ramassée, celle de 1744 plus développée et plus systématique. Un argument attribué à Vico peut appartenir à une seule des versions, ce qui doit inviter à vérifier la référence avant de s'en servir.
Pour aller plus loin
Par où commencer
N'attaquez pas la Science nouvelle en premier : sa construction par axiomes et son érudition philologique découragent presque tous les lecteurs. Commencez par les deux textes brefs, De la méthode des études de notre temps et De l'antique sagesse des Italiens, où la position philosophique s'énonce clairement et en peu de pages.
Lisez ensuite la Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même, qui raconte la formation de sa pensée et sert de fil conducteur pour aborder le grand livre.
Les textes
La Science nouvelle, dans la traduction d'Alain Pons établie d'après l'édition de 1744, parue chez Fayard. C'est la version française de référence, abondamment annotée, ce qui est indispensable pour ce texte. Le même traducteur a donné la Vie écrite par Vico lui-même.
Une traduction abrégée de la Science nouvelle par Jules Michelet existe depuis 1827 et se trouve dans les bibliothèques numériques patrimoniales. Elle a un intérêt historique considérable, mais elle coupe et réorganise : ne l'utilisez pas pour citer Vico.
Études
Benedetto Croce, La Philosophie de Giambattista Vico, 1911. Le livre qui a relancé les études vicoïennes. Lecture datée dans ses conclusions, utile pour comprendre comment Vico est devenu un classique.
Isaiah Berlin, Vico et Herder, pour la lecture qui fait de lui un penseur de la pluralité des cultures et de la connaissance historique par l'imagination. Clair et polémique.
Alain Pons a consacré à Vico des travaux en français qui accompagnent utilement ses traductions, notamment sur la rhétorique et sur l'humanisme juridique napolitain.
Pour prolonger
Sur le versant herméneutique, les pages de Vérité et méthode de Gadamer consacrées au sens commun montrent ce que la philosophie du XXe siècle est venue chercher chez lui.
Pour un détour littéraire, Finnegans Wake de James Joyce est bâti sur les cycles vicoïens : la référence est explicite dès les premières lignes du livre et constitue une autre manière d'entrer dans l'idée de recours des nations.