Saragosse
Capitale d'une taifa brillante au XIe siècle, Saragosse a formé Salomon Ibn Gabirol, abrité le moraliste Bahya ibn Paquda et vu naître Ibn Bâjja. Trois œuvres qui ont circulé de l'arabe à l'hébreu et au latin bien au-delà de la vallée de l'Èbre.
La ville avant d'être un lieu de pensée
Fondée par Auguste autour de l'an 14 avant notre ère sur un site ibère, la colonie romaine de Caesaraugusta a laissé son nom à la ville : Saraqusta en arabe, Saragosse en français, Zaragoza en espagnol. Les sources arabes l'appellent aussi al-Madina al-Bayda, la ville blanche, à cause de l'enduit de ses murailles.
Passée sous domination musulmane au début du VIIIe siècle, elle est longtemps une marche frontalière du nord d'al-Andalus, tournée vers les royaumes chrétiens. Lorsque le califat de Cordoue s'effondre au début du XIe siècle, elle devient la capitale d'une taifa indépendante, dirigée d'abord par les Banu Tujib puis, à partir de 1039, par les Banu Hud. C'est le moment qui nous intéresse.
Car l'émiettement politique d'al-Andalus a eu un effet paradoxal sur la vie intellectuelle. Là où il n'y avait qu'une capitale, il y en eut une dizaine, et chaque émir voulut sa cour, ses poètes, ses astronomes, ses médecins. Saragosse sous les Banu Hud fut l'une des plus brillantes. Al-Muqtadir, qui régna dans la seconde moitié du XIe siècle, fit construire le palais de l'Aljafería, dont les salles à arcs entrelacés et les coupoles subsistent, et dont l'un des pavillons porte un nom qui dit assez le programme : la salle dorée. On y pratiquait la poésie, la musique, les mathématiques, l'astronomie et la philosophie, et l'un des émirs de la dynastie, al-Mu'taman, était lui-même mathématicien, auteur d'un traité de géométrie.
Ibn Gabirol : une formation et une rupture
Salomon Ibn Gabirol naît à Malaga vers 1021 ou 1022, mais c'est à Saragosse qu'il grandit et qu'il se forme. Orphelin jeune, il y trouve la protection d'un notable de la communauté juive, Yekutiel ibn Hassan, qui occupait une position élevée auprès de l'émir et jouait le rôle de mécène. Les premiers poèmes de Gabirol datent de ces années, et ils sont déjà d'une maîtrise qui a étonné ses contemporains : il n'avait pas vingt ans.
La protection ne dura pas. Yekutiel fut exécuté dans une intrigue de palais, et Gabirol, qui avait un caractère difficile et une santé mauvaise, se trouva sans appui dans une ville dont il s'était fait des ennemis. Ses poèmes de cette période sont amers, pleins de reproches contre les notables de la communauté qui l'avaient abandonné, et il quitta Saragosse pour une vie errante dans les cours d'al-Andalus.
L'important, pour l'histoire de la philosophie, est que la formation reçue à Saragosse - poésie arabe et hébraïque, néoplatonisme transmis par les traductions arabes, mathématiques - est ce dont est fait La Source de vie. Ce traité, écrit en arabe sous forme de dialogue entre un maître et un disciple, soutient que tout ce qui existe hors de Dieu est composé de matière et de forme, y compris les substances spirituelles, et place à l'origine du monde une volonté divine qui n'est ni la substance de Dieu ni une créature. Traduit en latin au XIIe siècle à Tolède sous le titre Fons vitae, il fut lu et discuté par les maîtres scolastiques, qui attribuaient l'ouvrage à un certain Avicebron ou Avencebrol, et le prenaient tantôt pour un musulman, tantôt pour un chrétien. Que l'auteur fût un poète juif de Saragosse ne fut établi qu'au XIXe siècle, par le savant Salomon Munk. C'est l'une des plus belles méprises de l'histoire des idées, et elle dit quelque chose du caractère translinguistique de la philosophie médiévale.
Bahya ibn Paquda : les devoirs du cœur
À Saragosse vécut également, dans la seconde moitié du XIe siècle, Bahya ibn Paquda, juge rabbinique de la communauté. Son livre, écrit en arabe sous un titre qu'on rend par Les Devoirs du cœur, puis traduit en hébreu, part d'une distinction simple et féconde : la Loi prescrit des devoirs des membres, actes visibles que l'on accomplit avec le corps, et des devoirs du cœur, dispositions intérieures - la confiance, la gratitude, l'humilité, l'amour - que nul ne peut vérifier du dehors et dont on s'occupe pourtant moins.
Le livre a une structure ascendante en dix portes, de l'unité divine jusqu'à l'amour de Dieu, et il emprunte beaucoup au vocabulaire de l'ascèse musulmane, ce que ses lecteurs modernes ont souligné. Il n'appartient pas à la philosophie au sens strict, c'est un traité de morale spirituelle ; mais il repose sur une théologie rationnelle et il a nourri une réflexion continue sur le rapport entre l'acte et l'intention, question qui n'est pas que religieuse. Sa fortune a été considérable dans le judaïsme, et elle dure.
Ibn Bâjja : le philosophe solitaire
Ibn Bâjja, que le latin appelle Avempace, naît à Saragosse vers 1085 et y passe sa jeunesse. Il est musicien, poète, mathématicien, astronome et médecin, et il exerce des fonctions politiques : il fut vizir du gouverneur almoravide de la ville, Ibn Tifilwit.
Sa vie bascule avec la ville. En 1118, Alphonse Ier d'Aragon prend Saragosse, qui cesse définitivement d'être musulmane. Ibn Bâjja part vers le sud, passe par Valence, Játiva, Séville, puis le Maroc, et meurt à Fès vers 1138 - certaines sources rapportent un empoisonnement, ce qui est le genre de détail que les chroniques ajoutent volontiers.
Son ouvrage le plus connu, le Régime du solitaire, pose un problème que sa trajectoire éclaire. Si la cité est corrompue, et si le philosophe ne peut y accomplir sa fin propre, que doit-il faire ? La tradition politique issue de Platon et reprise par al-Fârâbî voulait que la perfection de l'homme s'accomplisse dans une cité bien gouvernée. Ibn Bâjja répond que, dans les cités imparfaites - c'est-à-dire presque toutes - le philosophe doit se tenir à l'écart. Il nomme nawabit, les plantes solitaires ou les pousses isolées, ces individus qui germent hors du terrain commun. Leur isolement n'est pas un retrait mystique : c'est la condition d'une activité intellectuelle qui les relie, par l'intellect, à une communauté qui n'est plus celle de la cité.
La thèse a eu une longue descendance. Averroès, qui le lisait, l'a discutée ; Ibn Tufayl en a tiré le dispositif de Hayy ibn Yaqzân, où un homme seul sur une île parvient à la vérité sans société ; et des philosophes juifs l'ont commentée, dont Moïse de Narbonne, qui a écrit un commentaire du Régime du solitaire. C'est l'une des premières formulations, dans la tradition méditerranéenne, d'une conception non politique de l'accomplissement philosophique.
Après 1118
La conquête aragonaise ne vide pas la ville. Les communautés musulmane, dite mudéjare, et juive y demeurent pendant des siècles et y gardent une activité savante, et l'Aljafería devient palais des rois d'Aragon, puis des Rois catholiques, qui y ajoutent des salles sans détruire les précédentes - on visite aujourd'hui un bâtiment où trois époques se superposent.
L'expulsion des juifs d'Espagne en 1492, puis celle des morisques au début du XVIIe siècle, mettent fin à cette configuration. Une université est fondée dans la ville au XVIe siècle et elle existe toujours, mais l'histoire de la philosophie ne repasse plus par Saragosse comme elle y était passée au XIe siècle.
Ce qui s'y est joué
Trois choses, pour résumer, et elles ne sont pas de même nature.
La première est un fait de transmission. Saragosse a été l'un des points par lesquels l'héritage grec, arrivé en arabe, a continué sa route vers le latin. La Source de vie en est l'exemple le plus net : écrite en arabe par un juif de Saragosse, traduite en latin à Tolède, discutée à Paris.
La deuxième est une thèse. Le Régime du solitaire d'Ibn Bâjja formule, dans une ville de frontière qui allait tomber, l'idée que le philosophe peut accomplir sa fin hors de la cité. Il est difficile de ne pas voir un rapport entre cette position et le lieu où elle est née.
La troisième est une mise en garde contre les récits trop lisses. On parle volontiers de la coexistence des trois religions dans l'Espagne médiévale, et Saragosse en fournirait un bon exemple. Les faits sont plus rugueux : le protecteur d'Ibn Gabirol fut exécuté, le poète chassé par les siens, Ibn Bâjja exilé par une conquête, et les communautés qui vivaient là furent finalement expulsées. Ce qui s'est produit dans cette ville est réel et il a compté ; ce n'était pas une harmonie.