Christian Wolff

24 janvier 1679 - 9 avril 1754 🇩🇪 allemande 13 min de lecture

Mathématicien devenu philosophe, Christian Wolff a donné aux Lumières allemandes leur langue et leur architecture : une philosophie démonstrative ordonnée en ontologie, cosmologie, psychologie et théologie naturelle. Chassé de Halle en 1723, il y revint en triomphe en 1740.

Biographie

Christian Wolff naît le 24 janvier 1679 à Breslau, en Silésie, aujourd'hui Wrocław en Pologne. La ville est alors un lieu de cohabitation confessionnelle, luthériens et catholiques s'y côtoyant sans s'aimer, et Wolff racontera que c'est en voyant disputer les théologiens qu'il a eu l'idée de chercher en philosophie une certitude comparable à celle des mathématiciens. Le programme de toute sa vie tient dans cette anecdote.

Formation

Il entre en 1699 à l'université d'Iéna pour y étudier la théologie, mais consacre l'essentiel de son temps à la physique et aux mathématiques. En 1703, il soutient à Leipzig une habilitation consacrée à une philosophie pratique conçue selon la méthode mathématique. Le texte attire l'attention de Leibniz, avec qui il engage une correspondance qui durera jusqu'à la mort de celui-ci, en 1716.

Halle, le succès et l'expulsion

En 1707, Wolff obtient une chaire de mathématiques à l'université de Halle. Il y construit en une quinzaine d'années une œuvre considérable, d'abord en allemand : une logique en 1713, une métaphysique en 1720, puis une morale, une politique et une physique. Écrire la philosophie en langue vernaculaire est alors un choix, et Wolff en profite pour forger une partie du vocabulaire philosophique allemand encore en usage.

Ce succès lui vaut des ennemis. Halle est un foyer du piétisme, et les théologiens de la faculté voient dans sa philosophie une menace pour la religion révélée. Le 12 juillet 1721, dans le discours qui clôt son rectorat, Wolff soutient que la morale des Chinois, telle que l'enseignait Confucius, permet d'acquérir la vertu sans le secours de la révélation chrétienne. L'affaire s'envenime pendant deux ans. Le 8 novembre 1723, le roi Frédéric-Guillaume Ier le prive de ses fonctions et lui ordonne de quitter ses États sous quarante-huit heures.

Marbourg

Wolff s'installe à Marbourg, où il enseignera près de dix-sept ans. Loin d'être une disgrâce, cet exil est le sommet de sa réputation européenne : il écrit alors ses grands traités latins, qui le font lire hors de l'Allemagne, et son cours attire des étudiants de toute l'Europe. La Philosophia rationalis sive Logica paraît en 1728, l'Ontologia en 1730, la Cosmologia generalis en 1731, la Psychologia empirica en 1732 et la Psychologia rationalis en 1734.

Le retour

Frédéric II monte sur le trône de Prusse en 1740 et rappelle aussitôt celui que son père avait chassé. Wolff rentre à Halle le 6 décembre 1740 comme professeur et vice-chancelier. Les dernières années sont celles des honneurs : il est anobli en 1745 et achève la Theologia naturalis, le Jus naturae et sa philosophie pratique. Il meurt à Halle le 9 avril 1754.

Pensée principale

Wolff est le philosophe de l'ordre. Ce qui l'intéresse n'est pas de trouver une thèse nouvelle mais de mettre en place, terme après terme, un édifice où chaque proposition se démontre à partir des précédentes. Cette ambition explique à la fois son immense influence scolaire et le discrédit qui l'a frappé ensuite : on a reproché à ses livres d'être des machines sans invention.

La méthode démonstrative

Son modèle est la géométrie. Une philosophie digne de ce nom doit définir ses termes avant de s'en servir, ne rien avancer sans preuve et disposer ses résultats dans un ordre où rien ne précède ce dont il dépend. Wolff appelle cela la méthode démonstrative et l'applique à tout, y compris à la morale et au droit.

Mais il refuse de réduire la philosophie à un calcul. Sa formule la plus citée est celle du connubium rationis et experientiae, le mariage de la raison et de l'expérience : les principes se démontrent, les faits s'observent, et une science complète a besoin des deux. C'est ce qui lui permet de fonder une psychologie empirique à côté d'une psychologie rationnelle, et de ne pas traiter la physique comme une annexe de la métaphysique.

Le plan de la métaphysique

L'apport le plus durable de Wolff est une architecture. Il distingue l'ontologie, science de l'être en général et de ses déterminations les plus abstraites, et une métaphysique spéciale divisée en trois : la cosmologie générale, qui traite du monde comme ensemble ; la psychologie, qui traite de l'âme ; et la théologie naturelle, qui traite de Dieu par la seule raison. Ce découpage, repris de la seconde scolastique mais ordonné par lui, a été enseigné dans toute l'Europe centrale.

Deux principes le gouvernent. Le principe de contradiction, qui interdit qu'une chose soit et ne soit pas sous le même rapport. Et le principe de raison suffisante, selon lequel rien n'est sans une raison pour laquelle il est plutôt qu'il n'est pas, que Wolff tient pour le fondement de toute métaphysique. L'existence y apparaît comme ce qui s'ajoute au possible, ce qui a fait dire que son ontologie est d'abord une science du possible.

Deux psychologies

Sa psychologie illustre bien sa manière. La psychologie empirique recueille ce que l'observation intérieure nous apprend des opérations de l'âme ; la psychologie rationnelle en déduit la nature de l'âme et discute les hypothèses sur son union avec le corps. Les deux ne forment qu'une science, la seconde s'appuyant sur les constats de la première. Wolff juge d'ailleurs l'harmonie préétablie de Leibniz plus probable que ses rivales sans la tenir pour démontrée, nuance qui montre qu'il n'est pas le simple répétiteur qu'on a dit.

La perfection comme fondement de la morale

En philosophie pratique, Wolff soutient que l'obligation ne vient pas d'un commandement divin mais de la nature des actions : est bon ce qui conduit l'homme et son état vers plus de perfection, mauvais ce qui l'en détourne. La loi naturelle est donc connaissable par la raison seule, ce qui vaut pour tous les hommes, croyants ou non. On comprend que le discours de 1721 sur la morale des Chinois ait paru une application de cette doctrine plutôt qu'une curiosité d'orientaliste, et qu'il ait indigné les piétistes : si la vertu s'acquiert sans la révélation, celle-ci perd sa nécessité morale.

Œuvres majeures

Logique allemande (1713)

Son titre complet, Vernünftige Gedancken von den Kräfften des menschlichen Verstandes, annonce un livre sur les forces de l'entendement humain plutôt qu'un traité des formes du raisonnement. Écrit en allemand, destiné à un public large, il a fait plus pour la diffusion de la philosophie en Allemagne que n'importe quel ouvrage savant du siècle, et il a installé une partie du lexique philosophique allemand.

Métaphysique allemande (1720)

Les Vernünftige Gedanken von Gott, der Welt und der Seele des Menschen donnent la première version complète du système. On y trouve l'ordre qui rendra Wolff célèbre : l'être en général, le monde, l'âme, Dieu. C'est dans ce livre que des générations d'étudiants allemands ont appris ce qu'était la métaphysique, et c'est contre lui, au moins autant que contre Leibniz, que Kant écrira.

Philosophia rationalis sive Logica (1728)

La grande logique latine, écrite à Marbourg. Elle est précédée d'un discours préliminaire sur la philosophie en général, qui expose la division des sciences et la méthode démonstrative, et qui a été lu comme un manifeste. C'est l'ouvrage par lequel l'Europe non germanophone a connu Wolff.

Philosophia prima sive Ontologia (1730)

Le traité de l'être en général : possibilité, essence, détermination, principes de contradiction et de raison suffisante. Il fixe le sens moderne du mot ontologie comme discipline distincte de la théologie, et constitue la cible la plus directe de la critique kantienne de la métaphysique dogmatique.

Psychologia empirica (1732) et Psychologia rationalis (1734)

Deux volumes qui séparent, pour la première fois avec cette netteté, ce que l'observation intérieure établit et ce que la raison en déduit. La distinction a compté : elle ouvre la place institutionnelle d'une psychologie d'observation, un siècle avant que celle-ci devienne expérimentale.

Postérité et influence

Pendant un demi-siècle, apprendre la philosophie en Allemagne a voulu dire apprendre Wolff. Ses manuels, et ceux de ses disciples, occupaient les chaires des universités protestantes et plusieurs universités catholiques les ont adoptés. Cette domination scolaire est la clé de sa postérité : ce que Wolff a transmis, il l'a transmis comme une langue et comme un plan de cours, et c'est à ce titre qu'il survit chez des auteurs qui ne se réclament pas de lui.

Kant

Kant est le cas exemplaire. Formé dans les manuels wolffiens, en particulier ceux de son disciple Alexander Baumgarten, il en garde l'ordre : la Critique de la raison pure traite successivement de l'âme, du monde et de Dieu parce que c'était la division wolffienne de la métaphysique spéciale. Son vocabulaire aussi en vient largement. Kant rendra d'ailleurs hommage à la rigueur de Wolff au moment même où il récuse la possibilité d'une métaphysique démonstrative. Un bon nombre de termes que l'on croit kantiens sont des termes que Wolff avait fixés.

Le vocabulaire allemand

L'un de ses effets les moins visibles et les plus durables est linguistique. En écrivant d'abord en allemand, Wolff a dû inventer ou stabiliser des équivalents pour des notions latines, et une bonne partie de ces choix a tenu. L'allemand philosophique, qui deviendra au XIXe siècle une langue de première importance pour la discipline, lui doit son premier outillage.

L'Europe

Ses traités latins l'ont fait lire hors d'Allemagne. En Italie, en Europe centrale, en Russie, dans les pays scandinaves, le wolffianisme a fourni le cadre d'enseignement de la philosophie moderne. Son Jus naturae a pesé sur la tradition du droit naturel, aux côtés de Grotius et de Pufendorf, notamment par la place qu'il accorde aux devoirs envers soi-même.

Une éclipse, puis un retour

L'idéalisme allemand a enterré Wolff. Hegel le traite avec condescendance, et le XIXe siècle n'a retenu de lui qu'une pédanterie à l'allemande. Depuis les années 1970, la recherche l'a relu autrement : non comme un épigone de Leibniz, mais comme un auteur qui a construit sa propre position, et dont on ne peut pas comprendre Kant sans le connaître. Les éditions critiques de ses œuvres, entreprises de longue haleine, ont accompagné cette réévaluation.

Controverses et débats

Leibnizien ou non ?

L'étiquette de philosophie leibnizo-wolffienne a été lancée par un disciple, Georg Bernhard Bilfinger, et Wolff l'a expressément refusée. La question reste ouverte. Qu'il doive beaucoup à Leibniz ne fait aucun doute, à commencer par le principe de raison suffisante. Mais il n'adopte pas les monades, traite l'harmonie préétablie comme une hypothèse probable plutôt que comme une vérité démontrée, et son ontologie du possible a une autre tournure que la métaphysique leibnizienne. Les interprètes récents insistent sur l'indépendance de son projet, là où la tradition manuelle les confondait.

Le sens de l'expulsion de 1723

L'épisode se raconte volontiers comme un épisode de l'histoire de la liberté académique, l'obscurantisme piétiste chassant un rationaliste. Les historiens nuancent. Le conflit était aussi une lutte de factions universitaires, mêlée d'enjeux de patronage et de carrières, et les accusations portées contre Wolff touchaient un point sensible pour l'État prussien : si la morale des Chinois suffit à la vertu, que devient le fondement religieux de l'obéissance ? Le reproche d'enseigner un déterminisme menaçant la responsabilité des sujets a compté autant que l'affaire chinoise.

Un système sans invention ?

Le reproche le plus répandu, depuis Hegel, est celui de la stérilité : Wolff aurait mis en ordre des pensées qui n'étaient pas les siennes. La défense tient en deux points. D'abord, la mise en ordre a produit des distinctions qui ne préexistaient pas, celle des deux psychologies par exemple. Ensuite, un plan de la métaphysique n'est pas un détail de présentation : il décide quelles questions sont des questions, et Kant a hérité de celles-là.

Quelle place pour la raison en religion ?

Sa théologie naturelle reste discutée. Wolff proposait une preuve a posteriori et une preuve a priori de l'existence de Dieu, et soutenait que la religion naturelle est accessible à tous. Ses adversaires y lisaient un déisme à peine déguisé, lui s'en défendait. Trancher suppose de décider si le soin qu'il met à ne pas contredire la révélation est une conviction ou une prudence, question que les textes ne règlent pas.

Pour aller plus loin

Par où entrer

Wolff n'est pas un auteur qu'on lit pour le plaisir, et personne ne conseillera d'attaquer l'Ontologia de front. Le meilleur accès est le discours préliminaire sur la philosophie en général qui ouvre la Philosophia rationalis sive Logica de 1728 : une quarantaine de pages où il expose la division des sciences, la méthode démonstrative et ce qu'il attend d'un philosophe. On y voit son projet entier, sans l'appareil des démonstrations.

La Métaphysique allemande de 1720 est le second accès, plus abordable que les traités latins puisqu'elle a été écrite pour des lecteurs sans latin. Les traductions françaises de Wolff sont rares et anciennes ; l'essentiel de ses textes se consulte en latin ou en allemand, souvent dans les volumes des Gesammelte Werke.

Pour mesurer son importance

Lisez la table des matières de la Dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure en ayant en tête le plan de la métaphysique spéciale de Wolff : l'âme, le monde, Dieu. Cette simple comparaison fait comprendre d'un coup ce que Kant discute et pourquoi il le discute dans cet ordre.

Le discours de 1721 sur la philosophie pratique des Chinois existe en édition moderne et se lit en une heure. C'est un document précieux sur la manière dont l'Europe des Lumières a utilisé la Chine pour penser ses propres questions.

Études

La recherche sur Wolff s'est beaucoup développée depuis quelques décennies, surtout en allemand et en anglais. Les travaux de Jean École, en français, sur la métaphysique de Wolff restent un point de départ utile, et les introductions récentes en anglais consacrées à la métaphysique allemande du XVIIIe siècle situent Wolff entre Leibniz et Kant sans en faire le relais passif de l'un vers l'autre.

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