Salomon Ibn Gabirol
Poète hébreu de Saragosse et philosophe néoplatonicien, Ibn Gabirol a soutenu que toute créature, y compris l'âme et l'intellect, est composée de matière et de forme. L'Occident latin l'a lu pendant sept siècles sous le nom d'Avicebron, sans savoir qu'il était juif.
Biographie
Salomon ben Yehouda Ibn Gabirol naît à Málaga vers 1021, dans une Andalousie musulmane que l'effondrement du califat de Cordoue vient de morceler en petits royaumes rivaux, les taïfas. La tradition biographique fait de sa famille des réfugiés cordouans, chassés par les troubles qui ruinent la capitale au début du siècle. L'enfant grandit à Saragosse, où son père s'établit et où vit alors une communauté juive brillante, aussi à l'aise dans la langue arabe que dans l'hébreu liturgique.
Il perd ses parents avant d'avoir atteint l'âge d'homme. Très jeune, il entre dans la clientèle de Yequtiel ibn Hassan, dignitaire juif de la cour de Saragosse, qui lui assure protection et ressources. Sa poésie garde la trace de cette dépendance : la gratitude envers le mécène d'abord, puis le désarroi quand Yequtiel est mis à mort, vers 1039, dans une révolution de palais. Ibn Gabirol se tourne alors vers Shmouel ibn Naghrela, le Naguid, vizir de Grenade et chef de la communauté juive d'al-Andalus. Là encore la relation tourne court.
Les témoignages anciens dessinent un caractère difficile. Ses contemporains le décrivent orgueilleux, prompt à la polémique, rongé par une maladie de peau qui le défigure et l'isole. Il s'en explique lui-même, sans ménagement, dans des poèmes où l'amertume le dispute à la conscience de son génie. Vers le milieu des années 1040, brouillé avec les notables de Saragosse, il quitte la ville. On suit ensuite sa trace de façon très incertaine. Il meurt à Valence, vraisemblablement vers 1057 ou 1058.
Ces dates ne font pas l'unanimité. Les érudits ont proposé une naissance en 1021, en 1022 ou en 1026, une mort vers 1050, entre 1054 et 1058, ou encore en 1070 si l'on suit le témoignage tardif de Joseph ibn Tsaddiq. Retenez l'ordre de grandeur : une vie brève, de trente-cinq à quarante ans, entièrement contenue dans le XIe siècle andalou.
La singularité de cette carrière tient à une double vie d'écrivain. En hébreu, Ibn Gabirol est l'un des plus grands poètes de l'Espagne juive, auteur de pièces liturgiques que les synagogues chantent encore. En arabe, il écrit des traités philosophiques où ne figurent ni la Bible, ni le Talmud, ni aucune autorité juive, et qui discutent la matière, la forme et la volonté comme le ferait n'importe quel néoplatonicien de son temps. Cette étanchéité entre les deux œuvres explique un destin bibliographique étrange : traduit en latin au XIIe siècle sous le nom d'Avicebron, il a été lu pendant sept cents ans par les théologiens chrétiens sans que personne ne devine son identité.
Pensée principale
Une matière pour tout ce qui est créé
La thèse qui a fait la fortune d'Ibn Gabirol tient en une phrase : tout ce qui n'est pas Dieu est composé de matière et de forme. Chez Aristote, cette composition décrit les corps. Un bloc de bronze reçoit la forme d'une statue, un corps vivant reçoit la forme qu'est l'âme. Au-dessus des corps, en revanche, Aristote et ses continuateurs placent des substances purement formelles, des intelligences sans matière. Ibn Gabirol refuse cette exception. L'âme, l'intellect, les intelligences célestes elles-mêmes sont des composés. Il leur faut une matière, non pas corporelle mais spirituelle, qui les distingue de la simplicité absolue de Dieu.
La scolastique latine a baptisé cette position hylémorphisme universel. L'argument qui la soutient est de nature théologique autant que logique : être créé, c'est être composé. Seul Dieu est parfaitement simple. Dès qu'une créature se distingue d'une autre, il faut en elle un principe qui reçoive et un principe qui détermine. La matière joue le premier rôle, la forme le second, à tous les étages de la réalité.
Cette matière première, qu'Ibn Gabirol nomme en arabe l'élément premier, ne doit pas être confondue avec la matière des physiciens. Elle n'a ni étendue ni qualité sensible. Elle est pure capacité de recevoir, un fond d'indétermination commun à l'ange et au caillou. Les traducteurs latins l'ont rendue par materia prima, ce qui a brouillé les pistes : plusieurs commentateurs contemporains préfèrent parler de matière première au sens d'universelle plutôt qu'au sens aristotélicien du terme.
La volonté, entre Dieu et le monde
La seconde idée forte est celle de la volonté divine. Ibn Gabirol la place entre l'Essence première et le couple matière-forme. Elle n'est ni tout à fait Dieu, ni tout à fait créature. Il l'identifie tantôt à la Sagesse, tantôt au Verbe, et lui attribue l'acte par lequel la forme vient s'unir à la matière.
L'enjeu est considérable. Le néoplatonisme classique explique le monde par une émanation nécessaire : l'Un déborde, et l'être découle de lui comme la lumière du soleil, sans décision ni choix. Une telle vision s'accommode mal des religions de la création, où Dieu veut le monde. En insérant la volonté dans la chaîne, Ibn Gabirol tente de concilier les deux. Le résultat est instable, et c'est précisément ce qui le rend intéressant : son univers émane et il est voulu.
Une philosophie sans écriture sainte
La dernière particularité est une absence. La Source de vie ne cite aucun verset, ne nomme aucun prophète, ne discute aucune loi religieuse. Le dialogue entre le maître et le disciple progresse par questions et par distinctions, sans jamais faire appel à une révélation. Ce choix n'est pas de l'indifférence : les poèmes d'Ibn Gabirol, eux, sont intensément religieux, et sa grande composition Keter Malkhout déroule une cosmologie qui recoupe celle du traité. Il tient simplement les deux registres séparés.
Cette séparation a deux conséquences. Elle a permis au livre de circuler hors de son milieu d'origine, jusqu'à devenir un classique chrétien. Elle a aussi rendu son auteur presque invisible dans la tradition juive médiévale, où l'on préférait les philosophes qui articulaient explicitement la raison et l'Écriture, comme le fera Maïmonide.
Connaître, c'est remonter
Le but que le traité assigne à la connaissance n'est pas la maîtrise du monde, mais le retour. Connaître la matière et la forme, puis la volonté, c'est s'élever de degré en degré vers la source. Ibn Gabirol présente cette ascension comme une libération de l'âme, qui échappe à la mort en reconnaissant d'où elle vient. On retrouve là un motif commun à tout le néoplatonisme, de Plotin à Proclus, mais reformulé dans un vocabulaire que les Latins liront sans difficulté.
Œuvres majeures
La Source de vie
Le traité qui porte la réputation philosophique d'Ibn Gabirol a été écrit en arabe au XIe siècle. Il se présente comme un dialogue entre un maître et un disciple, réparti en cinq livres, et traite successivement de la matière et de la forme dans les substances corporelles, puis dans les substances spirituelles, pour s'achever sur la volonté divine. L'original arabe est perdu, à l'exception de fragments cités par d'autres auteurs. Le texte nous est parvenu par deux voies : une traduction latine du XIIe siècle, le Fons vitae, due à Dominique Gundissalinus et à Jean d'Espagne, et un abrégé hébreu composé au XIIIe siècle par Shem Tov ibn Falaquera, qui supprime la forme dialoguée. Les spécialistes tiennent la version latine pour la plus proche de l'original.
La Correction des qualités de l'âme
Ce traité d'éthique, écrit lui aussi en arabe et connu surtout par la traduction hébraïque de Juda ibn Tibbon, propose une classification des vertus et des vices rapportée aux cinq sens et aux quatre humeurs. L'orgueil, l'humilité, la pudeur ou la colère y sont traités comme des dispositions corrigibles, par un travail méthodique sur les tempéraments. L'ouvrage est d'une tout autre facture que La Source de vie : pratique, ordonné, nourri de sentences arabes et bibliques. Il montre qu'Ibn Gabirol savait écrire en philosophe juif quand il le voulait.
Keter Malkhout
La Couronne royale est un long poème liturgique en hébreu, récité dans de nombreuses communautés au jour du Grand Pardon. Il parcourt les attributs divins, puis la structure du cosmos, des sphères planétaires jusqu'au Trône de gloire, avant de s'achever sur une confession personnelle. Son intérêt philosophique est réel : la cosmologie qu'il déploie recoupe celle du traité, mais en langue sacrée et sur le mode de la prière. C'est le pont le plus visible entre les deux versants de l'œuvre.
Le Choix de perles
Recueil de sentences morales transmis en arabe puis en hébreu, Le Choix de perles a longtemps été rangé parmi les écrits d'Ibn Gabirol. L'attribution est aujourd'hui contestée et aucun consensus ne s'est formé. Le recueil reste intéressant comme témoin de la littérature de sagesse judéo-arabe, mais mieux vaut ne pas y chercher la pensée propre de l'auteur de La Source de vie.
Le dîwân et le commentaire biblique
Ibn Gabirol a laissé un vaste corpus poétique en hébreu, partagé entre pièces profanes, pièces liturgiques et poèmes de circonstance. On lui attribue également un commentaire allégorique de la Bible, aujourd'hui perdu, dont quelques extraits nous sont connus par les citations d'Abraham ibn Ezra. Des listes médiévales lui prêtent une vingtaine de traités, dont un ouvrage spécifiquement consacré à la volonté divine : il n'en subsiste rien.
Postérité et influence
Sept siècles sous un faux nom
La postérité d'Ibn Gabirol est d'abord une affaire de malentendu. Traduit à Tolède au XIIe siècle, le Fons vitae entre dans les bibliothèques chrétiennes sans indication d'origine. Son auteur, appelé Avicebron ou Avencebrol, passe tour à tour pour un musulman, pour un chrétien, pour un Arabe de Cordoue. Rien dans le texte ne permet de trancher, puisqu'il ne cite aucune autorité religieuse. Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour que l'orientaliste Salomon Munk, en comparant l'abrégé hébreu de Falaquera au texte latin, établisse l'identité d'Avicebron avec le poète juif de Saragosse. La découverte a réorganisé d'un coup un pan entier de l'histoire de la philosophie médiévale.
Une ligne de fracture dans la scolastique
L'hylémorphisme universel est devenu, au XIIIe siècle, l'un des marqueurs qui séparent les écoles. Les maîtres franciscains y ont vu une doctrine compatible avec l'augustinisme : si toute créature comporte une part de passivité, la distance entre Dieu et l'ange reste infranchissable. Bonaventure soutient cette composition dans les substances spirituelles, et l'argument circule ensuite chez Jean Peckham puis, sous une forme profondément remaniée, chez Duns Scot.
Les dominicains ont pris le parti inverse. Albert le Grand discute longuement le traité, qu'il attribue à un auteur arabe, et en retient certaines analyses tout en refusant sa thèse centrale. Thomas d'Aquin est plus net encore : il y consacre des réfutations serrées, dans le De ente et essentia comme dans les grandes sommes, et juge qu'Avicebron a confondu la composition logique du genre et de l'espèce avec une composition réelle de matière et de forme. Pour Thomas, les anges sont des formes pures, individuées chacune par son espèce, et toute concession sur ce point ruine la hiérarchie des êtres.
Ce débat n'est pas une querelle d'école sans portée. Il engage la manière dont on pense la différence entre le Créateur et sa créature, l'individuation des êtres immatériels et la possibilité même d'une angélologie rationnelle.
Réception juive
Dans le monde juif, l'accueil a été nettement plus froid. Abraham ibn Daoud lui reproche d'avoir construit une philosophie coupée de la Loi et de n'avoir servi à rien pour la défense de la foi d'Israël. La philosophie juive médiévale s'est ensuite rangée derrière l'aristotélisme de Maïmonide, qui ne cite pas Ibn Gabirol comme philosophe. Seuls quelques auteurs, Moïse ibn Ezra et Shem Tov ibn Falaquera au premier chef, ont maintenu la mémoire du traité.
Le poète, lui, n'a jamais cessé d'être lu. Keter Malkhout figure dans les rituels de Kippour de nombreuses communautés et les pièces liturgiques d'Ibn Gabirol comptent parmi les sommets de la poésie hébraïque médiévale.
Lectures modernes
Depuis l'identification de Munk, les travaux se sont partagés entre deux approches. Les uns lisent Ibn Gabirol dans la continuité du néoplatonisme arabe, en cherchant ses sources chez les successeurs de Plotin et dans le corpus pseudo-empédocléen qui circulait en arabe. Les autres s'intéressent à ses affinités avec la kabbale naissante, et notamment au rôle de la volonté, que certains rapprochent des premières sefirot. Cette dernière piste reste discutée et appelle la prudence : la ressemblance de vocabulaire ne prouve pas une filiation.
Controverses et débats
Que fait exactement la volonté divine ?
Le point le plus débattu du traité est aussi le moins clair. Ibn Gabirol présente la volonté comme un intermédiaire, mais entre quoi et quoi ? Entre Dieu et le couple matière-forme, ou entre la matière et la forme elles-mêmes ? La formulation arabe autorise les deux lectures. Selon les passages, la volonté semble tantôt produire la matière et la forme, tantôt n'être la source directe que de la forme, la matière venant immédiatement de l'essence divine. Certains commentateurs tiennent cette hésitation pour une incohérence, d'autres pour une stratégie délibérée destinée à ne pas trancher entre émanation et création.
Création, émanation ou les deux ?
Le traité emploie le vocabulaire de la création à partir de rien, celui de l'émanation et celui d'une production à partir de quelque chose, sans les hiérarchiser clairement. On peut y voir un éclectisme mal maîtrisé. On peut aussi y voir le symptôme d'un problème réel, qui occupera toute la philosophie médiévale des trois monothéismes : comment un Dieu absolument simple produit-il du multiple sans se diviser, et sans être contraint ?
La matière vient-elle avant l'intellect ?
La lecture classique fait de la matière universelle le premier produit de l'acte divin, antérieur à l'intellect. Plusieurs interprètes contemporains ont contesté cette chronologie et proposé de comprendre la matière comme une idée dans la pensée divine plutôt que comme une réalité préalable. Le débat engage le statut même de l'hylémorphisme universel : thèse sur la structure des êtres, ou thèse sur l'ordre de leur procession.
L'héritage d'Empédocle
Falaquera signale qu'Ibn Gabirol s'est inspiré d'un livre attribué à Empédocle, qui circulait en arabe sous une forme très éloignée des fragments du présocratique. L'existence de ce pseudo-Empédocle arabe est attestée, mais son contenu exact et l'ampleur de la dette d'Ibn Gabirol restent discutés. Prudence, donc, avec les généalogies trop assurées.
Avicebron annonce-t-il la kabbale ?
L'hypothèse revient régulièrement depuis le XIXe siècle. La volonté divine d'Ibn Gabirol présente des airs de famille avec certaines figures de la kabbale espagnole, et les deux corpus partagent un milieu géographique. Mais les travaux récents invitent à la retenue : la kabbale se constitue plus d'un siècle après la mort d'Ibn Gabirol, avec d'autres sources, et rien n'indique une transmission directe. La ressemblance peut tenir à un fonds néoplatonicien commun.
Un philosophe juif ou un philosophe tout court ?
Reste une question d'étiquette, qui n'est pas qu'une question d'étiquette. Faut-il lire La Source de vie comme un ouvrage de philosophie juive, dont le judaïsme serait l'horizon tacite, ou comme un traité de métaphysique générale dont l'auteur se trouve être juif ? L'absence totale de référence scripturaire plaide pour la seconde lecture. La continuité thématique avec Keter Malkhout plaide pour la première. Le dossier reste ouvert.
Pour aller plus loin
Lire Ibn Gabirol
- La Source de vie, livre III, est le meilleur point d'entrée : c'est là qu'Ibn Gabirol argumente en faveur de la composition des substances spirituelles. Le texte existe en traduction française partielle, et la version latine Fons vitae est accessible en ligne dans l'édition Baeumker.
- La Couronne royale (Keter Malkhout) se lit d'une traite et donne accès à la même cosmologie sous une forme poétique. Plusieurs traductions françaises existent, souvent accompagnées du texte hébreu.
- La Correction des qualités de l'âme intéressera ceux que l'éthique médiévale attire plus que la métaphysique.
Études
- Les travaux de Jacques Schlanger sur la philosophie de Salomon Ibn Gabirol restent la référence francophone pour une vue d'ensemble.
- Sarah Pessin a proposé une relecture d'ensemble qui conteste la traduction du vocabulaire de la matière par materia prima et insiste sur les sources néoplatoniciennes arabes.
- Pour la réception latine, les études sur Dominique Gundissalinus et sur l'école des traducteurs de Tolède éclairent les conditions matérielles de la diffusion du traité.
Prolonger
- Sur le débat scolastique, comparez la position de Bonaventure et celle de Thomas d'Aquin sur la composition des anges.
- Sur le contexte andalou, les fiches Ibn Bâjja et Ibn Tufayl donnent une idée du milieu philosophique dans lequel la pensée juive d'al-Andalus s'est formée.
- Sur l'autre grande voie de la pensée juive médiévale, voyez Maïmonide, qui choisira l'aristotélisme là où Ibn Gabirol restait néoplatonicien.