Oui et non
Titre original : Sic et non
Publication : vers 1120-1130
Analyse
Sic et non, c'est-à-dire « Oui et non », est un recueil composé par Pierre Abélard dans les années 1120. Son principe est d'une simplicité provocante : poser une question théologique, puis aligner les textes d'autorité qui répondent oui, et ceux qui répondent non, sans conclure. Le livre n'a pas la notoriété littéraire de l'Historia calamitatum, mais il a eu sur la méthode de l'enseignement médiéval un effet considérable, et il formule l'un des problèmes les plus durables de la pensée occidentale : que faire quand les autorités se contredisent ?
Le dispositif
Abélard rassemble près de cent soixante questions, le nombre variant selon les manuscrits et les états du texte. Chacune est formulée comme une alternative : la foi doit-elle être appuyée sur des raisons humaines ou non, Dieu est-il l'auteur du mal ou non, le péché d'Adam a-t-il été plus grave que celui d'Ève ou non. Suivent deux séries de citations, prélevées surtout chez les Pères de l'Église, Augustin au premier rang, mais aussi dans l'Écriture, les conciles et le droit canonique.
Abélard ne résout pas. Il ne commente pas davantage. Le lecteur se trouve devant un désaccord nu, et c'est l'effet recherché.
Le prologue, qui est l'essentiel
L'originalité du livre ne tient pas aux listes, qui relèvent d'une pratique scolaire répandue, mais à son prologue. Abélard y expose ce qu'il faut faire des contradictions, et son propos est méthodique et non sceptique.
Il énumère les causes par lesquelles deux textes vrais peuvent sembler s'opposer. Un mot peut avoir changé de sens entre deux époques ou deux auteurs. Un Père peut parler en son nom ou rapporter l'opinion d'un autre. Un texte peut être mal attribué, ou corrompu par les copistes. Une affirmation peut être relative à une circonstance et non universelle. Un auteur peut s'être rétracté plus tard, auquel cas la dernière position prévaut. Enfin, hors de l'Écriture canonique, un Père peut simplement s'être trompé, et il faut alors le dire.
De ce répertoire, Abélard tire une règle de travail : il faut distinguer les niveaux d'autorité, examiner la langue, situer le contexte, vérifier l'attribution. Autrement dit il faut lire en philologue avant de juger en théologien. La formule qui a fait sa fortune tient en peu de mots : le doute conduit à l'enquête, et l'enquête à la vérité.
Ce que le livre n'est pas
Une légende durable fait de Sic et non un brûlot rationaliste destiné à discréditer la tradition. Cette lecture résiste mal au texte. Abélard ne met pas en doute l'autorité des Pères, il refuse de la traiter comme un bloc indifférencié. Il maintient une hiérarchie stricte où l'Écriture canonique ne peut se tromper, et où les Pères, précisément parce qu'ils sont faillibles, méritent d'être lus avec attention plutôt qu'invoqués.
Il ne s'agit pas non plus d'un exercice de scepticisme. Le doute dont parle le prologue est méthodique : il ouvre une recherche, il ne la clôt pas. Abélard fait du désaccord un instrument pédagogique, parce qu'un élève placé devant une contradiction est contraint de penser, là où un élève à qui l'on récite une solution ne retient qu'une formule.
Un outil d'enseignement
Il faut imaginer l'usage. Abélard enseigne à Paris et sur le Mont Sainte-Geneviève devant des auditoires nombreux et exigeants, dans un marché scolaire où un maître se juge à la qualité de ses disputes. Sic et non est un réservoir d'exercices : chaque question peut ouvrir une séance, et le travail consiste à accorder les textes.
Cette finalité explique la forme inachevée du recueil, enrichi au fil du temps, et son absence de conclusions. Elle explique aussi qu'Abélard ait traité ailleurs, dans sa Theologia et dans son Éthique, les questions qu'il laisse ici ouvertes. Lire Sic et non comme sa pensée propre serait une erreur de genre.
La portée philosophique
Trois apports se dégagent.
Le premier concerne le langage. En expliquant les contradictions par le déplacement du sens des mots, Abélard donne à la sémantique un rôle décisif en théologie. Ce n'est pas un hasard : il est l'un des logiciens les plus subtils de son siècle, et ses analyses de la signification figurent parmi les plus discutées du Moyen Âge.
Le deuxième concerne l'autorité. Poser qu'un texte reçu peut être mal attribué, mal transmis ou simplement faux institue un rapport critique aux sources. Les historiens de la philologie voient dans ce prologue l'un des lointains antécédents de la critique textuelle, même si Abélard n'en avait ni les outils ni le projet.
Le troisième concerne le statut du doute. Avant lui, le doute est le plus souvent un état à surmonter. Abélard en fait un point de départ légitime. On a souvent rapproché cette position de celle de Descartes, rapprochement à manier avec prudence : le doute cartésien est universel et métaphysique, celui d'Abélard est local, suscité par un conflit de témoignages, et destiné à être résolu par l'examen des textes.
La postérité
L'influence du procédé a été rapide et large. Gratien, dans sa compilation du droit canonique à peu près contemporaine, se donne pour tâche explicite d'accorder les canons discordants. Pierre Lombard, dans ses Sentences, reprend la pratique de la question et la mène jusqu'à la solution, et c'est cette forme achevée qui devient le manuel des facultés de théologie. De là naît la quaestio scolastique, avec sa structure d'arguments pour, d'arguments contre, de réponse et de réfutation, que l'on retrouve dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin.
Il y a là un paradoxe de l'histoire des idées. Abélard a été poursuivi, condamné à Soissons en 1121 puis à Sens en 1140 ou 1141 sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux, et une part de ses écrits a été proscrite. Mais la méthode qu'il avait mise au point est devenue l'ordinaire de l'enseignement catholique pendant cinq siècles.
À l'époque moderne, le livre a surtout servi d'emblème. Les Lumières ont fait d'Abélard un martyr de la libre pensée, et Sic et non un acte d'accusation contre l'autorité. La médiévistique du XXe siècle, en éditant le texte et en le replaçant dans les pratiques scolaires de son temps, a défait cette image sans rien retirer à l'importance du prologue.
Controverses
Trois questions restent ouvertes.
La première est celle de l'intention. Abélard voulait-il seulement outiller ses élèves, ou mesurait-il la portée corrosive de son recueil ? Les deux hypothèses ont leurs partisans, et son goût bien documenté pour la provocation n'aide pas à trancher.
La deuxième est celle de la dépendance. Les florilèges de citations contradictoires existaient avant lui, notamment dans le droit canonique. La question est donc de savoir ce qui, dans Sic et non, est proprement abélardien. La réponse la plus courante est que la nouveauté réside non dans la compilation mais dans la théorie explicite de la conciliation donnée en prologue.
La troisième est celle du texte. Le recueil a connu plusieurs états, le nombre et l'ordre des questions varient, et certaines citations sont apocryphes ou déformées. L'édition critique a clarifié beaucoup de points, mais toute statistique sur le contenu doit être prise comme provisoire.
Par où commencer
Lisez le prologue, qui tient en quelques pages et contient tout ce qui compte. Parcourez ensuite une dizaine de questions au hasard pour éprouver l'effet du dispositif. La comparaison avec une quaestio de la Somme théologique fait apparaître d'un seul coup ce que la scolastique a fait du procédé, en y ajoutant précisément ce qu'Abélard avait refusé de donner : la réponse.