Le Cahier bleu et le Cahier brun

Ludwig Wittgenstein

Titre original : The Blue and Brown Books

Publication : 1958 (posthume) (posthume)

Analyse

Présentation

Les deux textes réunis sous ce titre ne sont pas des livres. Ce sont des notes de cours et des dictées, prises à Cambridge entre 1933 et 1935, que Ludwig Wittgenstein n'a jamais publiées et dont il a parfois regretté la circulation. Ils ont paru en 1958, sept ans après sa mort, et leur nom vient simplement de la couleur du papier dans lequel les exemplaires dactylographiés étaient reliés.

Leur importance tient à leur position. Entre le Tractatus logico-philosophicus de 1921 et les Recherches philosophiques publiées en 1953, il y a vingt ans pendant lesquels Wittgenstein défait son premier système et en construit un autre. Les deux cahiers sont la trace la plus lisible de ce travail. C'est là qu'apparaissent, sous une forme encore souple, les notions qui porteront toute la seconde philosophie : le jeu de langage, la ressemblance de famille, le sens comme usage.

Pour beaucoup de lecteurs, ils constituent la meilleure entrée dans cette œuvre, parce que Wittgenstein y parle à des étudiants et s'oblige à expliquer.

Deux textes différents

Le Cahier bleu rassemble les notes dictées à son cours de l'année 1933-1934. Elles sont en anglais, rédigées pour être distribuées, et elles ont circulé bien au-delà de Cambridge, au point que Wittgenstein s'en est plaint : il craignait qu'on les prenne pour l'exposé d'une doctrine, et il écrivit à Bertrand Russell qu'il ne s'agissait que de notes pour ses élèves.

Le Cahier brun est d'une autre nature. Wittgenstein le dicte en 1934-1935 à deux étudiants, Francis Skinner et Alice Ambrose, hors de tout cours. Il est bâti comme une suite continue : soixante-treize jeux de langage numérotés, construits les uns après les autres, chacun modifiant légèrement le précédent.

Wittgenstein a tenté en 1936 de reprendre le Cahier brun en allemand, puis a interrompu ce travail en notant sur le manuscrit que toute cette tentative de remaniement ne valait rien. Il a alors recommencé autrement, et ce recommencement est devenu les Recherches philosophiques. On peut donc lire le Cahier brun comme le brouillon abandonné du livre le plus influent du XXᵉ siècle.

C'est Rush Rhees, son exécuteur littéraire, qui a préparé l'édition de 1958.

Ce que le Cahier bleu met en place

Le texte s'ouvre sur une question d'allure scolaire : qu'est-ce que la signification d'un mot ?

Wittgenstein refuse d'y répondre en cherchant l'objet que le mot désignerait, ou l'image mentale qui l'accompagnerait. Il propose de remplacer la question par une autre : comment expliquons-nous ce qu'un mot signifie ? Et la réponse se trouve dans ce que nous faisons effectivement quand nous l'expliquons, c'est-à-dire dans l'usage.

Il introduit à cette occasion deux idées qui organiseront toute la suite.

Le besoin de généralité. Les philosophes, écrit-il, veulent trouver ce que toutes les choses appelées d'un même nom ont en commun, et méprisent le cas particulier. Cette habitude leur vient en partie de la science, dont ils imitent la méthode sans en avoir l'objet. Wittgenstein tient cette imitation pour la source véritable de la métaphysique, et pour ce qui conduit le philosophe dans l'obscurité complète.

La ressemblance de famille. À la place d'une essence commune, il propose un réseau de similitudes qui se recouvrent partiellement, comme les traits qui se répondent d'un membre à l'autre d'une même famille sans qu'aucun soit présent chez tous. Les mots généraux fonctionnent ainsi, et c'est pourquoi chercher leur définition unique est vain.

Le cahier contient aussi une analyse souvent citée des deux emplois du mot je, selon qu'il désigne une personne comme objet, celle qui a un bras cassé ou qui a grandi, ou qu'il accompagne un énoncé en première personne où aucune identification n'a lieu, comme lorsque je dis que j'ai mal. Dans le second cas, ajoute Wittgenstein, il n'y a pas de question possible sur l'identité de celui qui souffre, et c'est cette absence de question qui crée l'illusion d'un sujet intérieur.

Ce que le Cahier brun fabrique

Le second cahier abandonne l'exposé pour la construction.

Il commence par une citation d'Augustin, tirée des Confessions, où celui-ci raconte comment il a appris à parler : les adultes nommaient un objet, se tournaient vers lui, et il comprenait que ce son désignait cette chose. Wittgenstein ne la réfute pas directement. Il construit à côté une langue qui fonctionnerait exactement comme Augustin le décrit.

C'est le fameux jeu des bâtisseurs. Un maçon appelle son aide avec quatre mots seulement, qui nomment quatre sortes de pierres : bloc, pilier, dalle, poutre. L'aide apporte l'objet nommé. Cette langue complète ne comporte rien d'autre.

Puis le cahier élargit. On ajoute des nombres, puis des mots pour indiquer un lieu, puis des noms propres, puis des échantillons de couleurs que l'on emporte avec soi, puis un mot pour demander une couleur absente. Chaque jeu est un peu plus riche que le précédent, et à aucun moment la description ne fait appel à autre chose qu'à ce qui se voit.

La méthode n'est pas illustrative. Wittgenstein tient ces petites langues pour des objets de comparaison, destinés à faire ressortir par contraste les traits de notre propre langue, et non pour des hypothèses sur l'origine du langage. Voir l'article jeux de langage.

Les derniers jeux abordent ce qui occupera les Recherches : suivre une règle, continuer une série, comprendre, s'attendre à quelque chose, reconnaître. L'argument y est déjà en place : ce que nous appelons comprendre une règle n'est aucun processus mental caché, mais la capacité de continuer, qui se manifeste dans ce que nous faisons et qui suppose un accord acquis par dressage.

Entre deux philosophies

L'intérêt historique des cahiers est de montrer ce qui est abandonné et ce qui ne l'est pas.

Le Tractatus soutenait que la proposition est une image de l'état de choses, que le langage a une forme logique unique, et que ce qui ne peut être dit doit être tu. Les deux cahiers défont ce dispositif : il n'y a pas une forme logique mais des usages multiples, pas une essence de la proposition mais des familles d'emplois, pas de limite unique entre dicible et indicible mais des confusions particulières à dissiper une à une.

Ce qui demeure, c'est la conception de la philosophie elle-même. Elle n'énonce pas de thèses, elle ne découvre rien, elle clarifie. La différence est que le Tractatus opérait cette clarification au moyen d'une analyse logique, tandis que les cahiers l'opèrent en décrivant des usages et en inventant des comparaisons.

On remarquera que Wittgenstein n'abandonne pas non plus l'idée que les problèmes philosophiques sont des malentendus. Il change simplement d'idée sur leur origine : ils ne viennent plus d'une méconnaissance de la logique du langage, mais de l'emprise qu'exerce sur nous une image, le plus souvent celle du mot comme étiquette collée sur une chose.

Lectures et désaccords

La place à donner à ces textes fait débat.

Certains commentateurs les traitent comme de simples travaux préparatoires, qu'il faut lire à la lumière des Recherches. D'autres soutiennent qu'ils disent des choses que le livre achevé ne dit plus, et notamment qu'ils exposent plus clairement la méthode des jeux de langage parce que Wittgenstein y enseigne au lieu d'écrire.

Une troisième question porte sur le rapport entre les deux cahiers. Le passage du premier au second est aussi un passage de l'explication à la construction, et on a soutenu que la grande difficulté des Recherches vient de ce que Wittgenstein y a renoncé à expliquer, laissant au lecteur le soin de faire lui-même le trajet que les étudiants de 1934 faisaient avec lui.

Enfin, le statut des jeux de langage reste discuté. Sont-ils seulement des instruments de comparaison, comme l'auteur l'affirme, ou prétendent-ils dire quelque chose de la nature du langage ? Les lecteurs qui ont tiré de Wittgenstein une théorie de la signification comme usage ont été accusés de faire précisément ce qu'il voulait empêcher.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Marc Goldberg et Jérôme Sackur.

La signification d'un mot est ce qu'explique l'explication de la signification.

Notre soif de généralité a pour source notre préoccupation de la méthode de la science.

Les philosophes ont constamment sous les yeux la méthode de la science, et ils sont irrésistiblement tentés de poser et de résoudre les questions à la manière de la science. Cette tendance est la source véritable de la métaphysique et conduit le philosophe dans l'obscurité complète.

Je ne veux pas dire que ces langages sont des langages primitifs ; je les emploie comme objets de comparaison.

Sources principales

Wittgenstein, Ludwig, Le Cahier bleu et le Cahier brun, traduction de Marc Goldberg et Jérôme Sackur, Gallimard, 1996. Les textes eux-mêmes, lus pour la question d'ouverture du Cahier bleu, la ressemblance de famille, les deux emplois de « je » et la série des jeux de langage du Cahier brun.

Rhees, Rush, préface à l'édition anglaise de 1958. Source des circonstances de dictée, de la distinction entre les deux cahiers et de l'abandon du remaniement allemand de 1936.

Monk, Ray, Wittgenstein. Le devoir de génie, traduction française, Odile Jacob, 1993. Utilisé pour la chronologie des années 1933-1936 et pour la réaction de Wittgenstein à la circulation du Cahier bleu.

Biletzki, Anat et Matar, Anat, article « Ludwig Wittgenstein », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026, pour la situation des cahiers entre les deux philosophies. https://plato.stanford.edu/entries/wittgenstein/

Bibliographie et lectures recommandées

Wittgenstein, Ludwig, Recherches philosophiques, Gallimard.

Wittgenstein, Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard.

Bouveresse, Jacques, Le Mythe de l'intériorité, Minuit, 1976.

Chauviré, Christiane, Wittgenstein, Seuil, 1989.

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