Tractatus logico-philosophicus

Ludwig Wittgenstein

Titre original : Logisch-philosophische Abhandlung

Publication : 1921 (édition bilingue anglaise en 1922)

Type : Traite

Analyse

Soixante-quinze pages, sept propositions numérotées et leurs commentaires en décimales, écrites pour l'essentiel sous l'uniforme. L'auteur estimait avoir résolu les problèmes de la philosophie, et il cessa en effet d'en faire pendant dix ans. Le livre a fondé deux courants qui le lisaient de manière incompatible.

Un livre écrit à la guerre

Ludwig Wittgenstein s'engage dans l'armée austro-hongroise en 1914. Il rédige ses carnets au front, achève le manuscrit en 1918, et la préface porte la mention « Vienne, 1918 ». Il est fait prisonnier par les Italiens peu après et termine la guerre dans un camp, près de Monte Cassino, d'où il fait parvenir le texte à Russell.

La publication fut laborieuse. Plusieurs éditeurs refusèrent l'ouvrage avant qu'il ne paraisse en allemand, en 1921, dans les Annalen der Naturphilosophie d'Ostwald, sous le titre Logisch-philosophische Abhandlung. L'édition bilingue de 1922, chez Kegan Paul, porte le titre latin suggéré par George Edward Moore, une traduction anglaise signée Charles Kay Ogden - à laquelle Frank Ramsey prit une grande part - et une introduction de Russell que Wittgenstein jugea infidèle à son propos.

La préface annonce la mesure du projet : l'auteur y écrit que la vérité des pensées communiquées lui semble intangible et définitive, et que les problèmes sont pour l'essentiel résolus. Il ajoute aussitôt que la valeur du travail consiste à montrer combien peu l'on a fait quand on a résolu ces problèmes.

Une forme qui n'est pas un ornement

Le livre est bâti sur sept propositions cardinales. Chacune reçoit des commentaires numérotés en décimales, et une note de l'auteur explique le système : la proposition 2.1 commente la proposition 2, la proposition 2.11 commente la 2.1, et le nombre de chiffres indique le poids logique de l'énoncé.

Cette architecture produit un texte sans transitions ni démonstrations suivies. On n'y argumente pas : on énonce. Le lecteur qui cherche une preuve doit la reconstruire, et c'est l'une des raisons pour lesquelles le Tractatus a soutenu des lectures si éloignées.

Ce qu'une proposition fait

La thèse centrale est que la proposition est une image. Ouvrons sur la première phrase du livre, dans la traduction d'Ogden : « The world is everything that is the case » - le monde est tout ce qui a lieu. Et aussitôt après : « The world is the totality of facts, not of things. » Le monde n'est pas une collection d'objets mais un ensemble de faits, c'est-à-dire d'états de choses effectifs.

À ces faits répondent les propositions, et le rapport entre les deux est de l'ordre du tableau. Une proposition représente un fait possible parce qu'elle en partage la forme logique : ses éléments sont articulés comme le sont les éléments du fait. On comprend une proposition qu'on n'a jamais entendue parce qu'on connaît le sens de ses parties et la façon dont elles se combinent - exactement comme on lit une partition ou un plan.

De là une distinction dont tout le reste dépend. Ce qu'une proposition dit, elle peut le dire ; ce qu'elle montre - sa forme logique, le fait même qu'elle articule - elle ne peut pas le dire, sous peine de sortir du langage pour parler du langage depuis un dehors qui n'existe pas. Il y a donc du sens qui se manifeste sans pouvoir être énoncé.

Wittgenstein en tire une conception de la logique qui l'éloigne de Frege et de Russell, dont il est pourtant l'élève. Les propositions de la logique ne décrivent rien : elles sont des tautologies, vraies quoi qu'il arrive. Il précise néanmoins que tautologie et contradiction « ne sont pas pour autant dépourvues de sens ; elles font partie du symbolisme, comme le zéro fait partie du symbolisme de l'arithmétique ».

Les limites, et ce qui se tient dehors

La proposition 5.6 est devenue une formule : « The limits of my language mean the limits of my world. » Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.

Il ne s'agit pas d'un relativisme culturel, lecture que la formule a souvent subie. Wittgenstein parle de la logique : ce qui ne peut pas être dit sans absurdité ne peut pas non plus être pensé comme une possibilité du monde. Et la conséquence est considérable, car elle rejette hors du dicible des régions entières. La valeur ne se trouve pas dans le monde, puisque tout ce qui y est y est comme il est ; l'éthique ne s'énonce pas ; le sens de la vie ne se formule pas. Reste ce que Wittgenstein appelle le mystique, qui n'est pas une doctrine mais ce qui se montre.

C'est ici que le livre doit quelque chose à Schopenhauer, que Wittgenstein avait lu jeune. Le sujet n'appartient pas au monde, il en est la limite ; la mort n'est pas un événement de la vie ; l'énigme n'est pas que le monde soit ainsi, mais qu'il soit. Les propositions de la section 6.4 se lisent comme une reprise du Monde comme volonté et comme représentation dans une langue logique.

Les deux dernières propositions

Le livre se termine par un geste que les commentateurs n'ont pas fini de discuter. Proposition 6.54, dans la traduction d'Ogden : « My propositions are elucidatory in this way: he who understands me finally recognizes them as senseless, when he has climbed out through them, on them, over them. (He must so to speak throw away the ladder, after he has climbed up on it.) »

Puis la septième et dernière, qui tient en une ligne : « Whereof one cannot speak, thereof one must be silent. »

La difficulté est manifeste. Si le livre énonce les conditions du sens, et si ces conditions ne peuvent pas elles-mêmes être énoncées, alors le livre est lui-même dépourvu de sens - et il le dit. La lecture traditionnelle y voit une nécessité tragique : il fallait dire l'indicible pour montrer qu'il est indicible. La lecture dite résolue, défendue depuis les années quatre-vingt-dix par Cora Diamond et James Conant, prend l'aveu au sérieux : il n'y a rien à retenir du livre comme doctrine, seulement un exercice qui guérit de la tentation métaphysique.

Deux postérités incompatibles

Le cercle de Vienne fit du Tractatus son texte de référence au milieu des années vingt : Moritz Schlick et Rudolf Carnap y lurent la démonstration que les énoncés métaphysiques sont dénués de sens et que la philosophie doit se borner à l'analyse logique du langage scientifique. C'est de cette lecture que sort l'empirisme logique, et à travers lui une bonne part de la philosophie analytique.

Wittgenstein ne s'y reconnut pas. Les propositions sur le mystique, qui n'étaient pour le cercle qu'un résidu à écarter, lui paraissaient l'essentiel ; il écrivit à son éditeur Ludwig von Ficker que le propos du livre était éthique. L'écart n'a jamais été réduit.

Quant à son auteur, il abandonna la philosophie, distribua sa fortune, enseigna dans des écoles primaires autrichiennes, dessina une maison pour sa sœur, puis revint à Cambridge en 1929. Les Recherches philosophiques, publiées en 1953 après sa mort, s'ouvrent sur une critique de ses propres thèses : il n'y a pas une forme logique du langage, mais une multiplicité d'usages réglés que Wittgenstein appellera jeux de langage, et la signification d'un mot est ce qu'on en fait. Peu de philosophes ont réfuté leur grand livre avec cette application.

Par où entrer

Le texte est court mais ne se lit pas de bout en bout avec profit. L'usage est de lire d'abord les sept propositions cardinales seules, qui tiennent sur une page et donnent l'ossature, puis la préface, puis la section 6.4 et la fin, qui sont les plus lisibles et les plus discutées. Les sections 2 à 5, sur la structure de la proposition et la logique, demandent une familiarité avec Frege et Russell. L'introduction de Russell est à lire en dernier, et avec la réserve que son auteur lui-même désapprouvait.

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