Commentaire sur le Parménide

Titre original : Εἰς τὸν Παρμενίδην

Publication : Ve siècle

Analyse

Le Commentaire sur le Parménide de Proclus est l'un des grands monuments de l'exégèse antique. Il prend un dialogue de Platon que nous lisons aujourd'hui comme un exercice de logique sur l'un et le multiple, et il y lit l'exposé complet de la structure du divin. Ce déplacement peut surprendre. Il faut comprendre pourquoi il s'imposait pour mesurer ce que la tradition platonicienne était devenue.

Le Parménide, dialogue le plus difficile de Platon

Dans la seconde partie du Parménide, le vieux philosophe d'Élée soumet le jeune Socrate à un exercice redoutable : il examine successivement ce qui s'ensuit si l'un est, puis si l'un n'est pas, et tire de chaque supposition des conclusions contradictoires. Le texte se présente comme une série d'hypothèses, à partir de 137c, dont le compte même fait débat : on en dénombre huit ou neuf selon la manière de les découper.

Que faire de ce texte ? Les interprètes anciens se divisent. Certains, dans la tradition sceptique et dans l'Académie tardive, y voient un exercice dialectique montrant qu'on peut argumenter dans les deux sens. Les néoplatoniciens prennent le parti opposé : si Platon a écrit cela, c'est qu'il y a déposé sa doctrine la plus haute. Chaque hypothèse décrit alors un degré de réalité, et la série des hypothèses forme l'échelle complète de l'univers.

La thèse de Proclus

Proclus hérite cette lecture de ses prédécesseurs, Syrianus en particulier, dont il dit tenir l'essentiel. Il la porte à son achèvement.

La première hypothèse, celle qui conclut que l'un n'est ni un ni être ni connaissable ni nommable, ne décrit pas un échec de la pensée : elle décrit l'Un lui-même, au-delà de l'être. Toutes les négations qu'elle accumule sont des négations par excès, et non des privations. C'est le texte fondateur de la théologie négative, et c'est par cette porte que la lecture proclusienne du Parménide entrera, via le corpus attribué à Denys l'Aréopagite, dans la théologie chrétienne.

La deuxième hypothèse, qui attribue à l'un une multitude de prédicats, décrit l'ordre divin déployé, celui des hénades et des intelligences. Les hypothèses suivantes descendent les degrés jusqu'aux âmes et aux corps. L'interprétation détaillée de chaque niveau a varié d'un néoplatonicien à l'autre, et Proclus discute abondamment ces divergences : son commentaire est aussi une histoire de l'exégèse.

Un commentaire qui est un traité

L'ouvrage compte sept livres. Il commente la première partie du dialogue, la rencontre avec Zénon et la critique des formes, avec une patience extrême, puis entre dans la seconde partie.

Il faut dire un mot de son état de conservation, car il est singulier. Le texte grec s'interrompt dans le septième livre, au milieu de l'examen de la première hypothèse. La fin ne nous est connue que par la traduction latine qu'en fit Guillaume de Moerbeke au XIIIe siècle, dont on tire aussi des conclusions sur l'état du manuscrit grec qu'il avait sous les yeux. Ce détail philologique a une conséquence philosophique : les pages les plus importantes pour la théologie négative ne nous sont parvenues qu'en latin médiéval.

Le long développement consacré à la critique des formes, dans le premier livre, constitue par ailleurs un morceau d'anthologie. Proclus y répond une à une aux objections que le Parménide adresse à la doctrine des formes, et son traitement du problème de la participation est resté une référence.

Thèses centrales

L'exégèse comme méthode philosophique. Proclus ne distingue pas commenter et penser. Expliquer Platon, c'est pour lui exposer la vérité, parce que Platon l'a dite et qu'il faut seulement savoir la lire. Cette conviction a produit une forme de travail philosophique dont nous sommes les héritiers lointains, et dont il faut mesurer le prix : elle oblige à l'attention au texte et elle interdit de le contredire.

Les négations par excès. Nier de l'Un tous les prédicats n'est pas en faire un néant. Proclus distingue soigneusement la négation qui enlève à un sujet ce qu'il devrait avoir et celle qui refuse à un principe des déterminations trop pauvres pour lui. Ce point est le cœur de l'ouvrage et le plus fécond de son héritage.

La correspondance entre les textes et les degrés. Chaque hypothèse du dialogue reçoit un référent métaphysique. Vous pouvez juger cette lecture arbitraire, et elle a été très critiquée, mais elle manifeste une exigence : celle de tenir qu'un texte philosophique a une structure, et que cette structure dit quelque chose.

Postérité

Deux canaux ont porté ce commentaire.

Le premier est anonyme et puissant : la lecture proclusienne du Parménide passe dans le corpus dionysien, puis dans tout l'Occident latin par la traduction de Jean Scot Érigène. Les théologiens médiévaux qui discutent des noms divins travaillent, sans le savoir, sur des catégories forgées dans ce commentaire.

Le second est direct. La traduction de Moerbeke circule parmi les maîtres parisiens, puis chez les platoniciens de la Renaissance. Nicolas de Cues l'annote, et Marsile Ficin, qui traduit Platon en latin et commente le Parménide, est un lecteur de Proclus. Au XIXe siècle, Hegel voit dans le Parménide et dans sa lecture néoplatonicienne une anticipation de la dialectique spéculative, jugement qui a lourdement orienté la réception moderne du dialogue.

Controverses

Platon a-t-il voulu dire cela ? La réponse majoritaire des platonisants contemporains est non : la seconde partie du Parménide est tenue pour un exercice d'examen logique des conséquences d'une thèse, non pour un traité de théologie. Les néoplatoniciens auraient donc projeté sur Platon une doctrine élaborée après lui. D'autres interprètes, minoritaires mais sérieux, soutiennent que le dialogue comporte bien une dimension métaphysique et que la lecture antique n'est pas une pure fabrication. Le débat touche à une question plus large, celle du rapport entre un texte et ses interprétations autorisées.

Combien d'hypothèses ? Le décompte varie selon les commentateurs anciens, et Proclus discute ces variations. Ce point technique commande toute l'interprétation, puisque chaque hypothèse est censée correspondre à un niveau de réalité.

Que doit Proclus à Syrianus ? Proclus attribue à son maître l'essentiel de la doctrine. Comme l'œuvre de Syrianus est presque entièrement perdue, nous n'avons aucun moyen de vérifier la part de chacun. La modestie affichée de Proclus peut relever du respect filial autant que de l'exactitude.

Pour le lecteur d'aujourd'hui

C'est un ouvrage pour lecteur patient, et mieux vaut l'aborder après avoir lu le Parménide lui-même et les Éléments de théologie, qui en donnent la charpente sous une forme ramassée. Son intérêt propre est double. Il offre le témoignage le plus complet que nous ayons sur la manière dont on philosophait dans une école antique, par commentaire et par confrontation des interprétations. Et il contient, dans ses dernières pages conservées en latin, l'un des textes qui ont le plus durablement formé la manière occidentale de parler de ce qui excède le langage.

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