Proclus de Lycie
Dernier grand maître de l'Académie d'Athènes, Proclus donne au néoplatonisme sa forme la plus systématique et transmet au Moyen Âge, par des voies détournées, une métaphysique que l'on croira longtemps aristotélicienne.
Biographie
Une enfance partagée entre trois villes
Proclus naît le 8 février 412 à Constantinople, dans une famille aisée originaire de Lycie, au sud-ouest de l'actuelle Turquie. C'est à Xanthos, en Lycie, qu'il passe une partie de son enfance, ce qui lui vaudra le surnom sous lequel on le désigne souvent. Nous connaissons cette chronologie avec une précision rare pour l'Antiquité tardive, et nous la devons à son élève Marinus de Néapolis, qui a rédigé après sa mort une Vie de Proclus : l'ouvrage donne des indications astrologiques assez détaillées pour qu'on ait pu en déduire la date de naissance.
La formation : droit, puis philosophie
Son père le destine au droit et l'envoie étudier à Alexandrie. Proclus y suit d'abord la rhétorique et la jurisprudence, puis change de voie : il s'initie à la philosophie auprès d'Olympiodore l'Ancien et aux mathématiques auprès d'un maître nommé Héron. Il juge rapidement l'enseignement alexandrin insuffisant et part pour Athènes, où subsiste l'école néoplatonicienne qui se présente comme l'héritière de l'Académie de Platon. Il y a une vingtaine d'années.
Syrianos et la succession
À Athènes, il devient l'élève de Plutarque d'Athènes, très âgé, puis de Syrianos, qui sera son véritable maître. Syrianos lui transmet une lecture théologique de Platon largement inspirée de Jamblique, et c'est à sa mort, vers 437, que Proclus prend la direction de l'école. Il la conservera près d'un demi-siècle, ce qui en fait, de loin, le plus durable des scolarques athéniens, et lui vaudra le titre de « diadoque », le successeur.
Une vie réglée dans un monde devenu chrétien
Marinus décrit une existence entièrement organisée autour de l'étude et du culte : lever avant l'aube, prières au soleil, commentaire des dialogues le matin, rédaction l'après-midi, hymnes, jeûnes, abstinence de viande, et un soin constant apporté aux rites traditionnels. Il faut mesurer le contexte : au Ve siècle, Athènes est une ville chrétienne et l'école n'est plus qu'une enclave. Proclus connaît au moins un épisode de retrait forcé, un exil d'un an en Lydie, et sa prudence politique est constante. Il ne polémique presque jamais de front contre le christianisme, sauf dans son traité sur l'éternité du monde, dont les dix-huit arguments visent clairement la doctrine de la création.
La mort
Proclus meurt à Athènes le 17 avril 485, à soixante-treize ans, après une période de déclin physique. Il est enterré, selon Marinus, dans le même tombeau que Syrianos. L'école lui survivra moins d'un demi-siècle : elle sera fermée en 529, sous Justinien, et avec elle s'achèvera la continuité institutionnelle de l'enseignement platonicien à Athènes.
Pensée principale
Une métaphysique démontrée
Ce qui frappe d'abord chez Proclus, ce n'est pas le contenu de sa doctrine, largement héritée, mais sa forme. Les Éléments de théologie se composent de deux cent onze propositions, chacune énoncée puis démontrée, dans un enchaînement qui emprunte sa méthode aux Éléments d'Euclide. Proclus est le premier à soumettre la théologie platonicienne à ce régime : rien n'y est affirmé qui ne découle d'un énoncé précédent. Vous pouvez contester les prémisses, vous ne pouvez pas reprocher au système son arbitraire interne. Cette ambition déductive est l'un des motifs pour lesquels Hegel, dans ses leçons sur l'histoire de la philosophie, a tenu Proclus en si haute estime.
Demeurer, procéder, revenir
Le cœur du dispositif est une triade, qui décrit le mouvement par lequel tout effet se rapporte à sa cause. Tout effet demeure dans sa cause, en procède et y retourne. Trois moments qui ne sont pas successifs dans le temps mais simultanés dans l'être : une chose n'est ce qu'elle est que parce qu'elle reste attachée à son principe tout en s'en distinguant et en tendant à le rejoindre. Appliqué à l'ensemble du réel, ce schéma produit une causalité circulaire où rien ne se détache jamais complètement de sa source, ce qui règle du même coup la question du mal : il n'y a pas de principe mauvais, seulement un défaut de retour.
Une loi de la médiation
De ce schéma Proclus tire une règle qu'il applique avec une rigueur mécanique : entre deux termes qui ne se ressemblent pas, il faut un terme moyen qui partage quelque chose de chacun. Plus l'écart est grand, plus les médiations sont nombreuses. C'est pourquoi son univers est si peuplé : la descente de l'Un jusqu'à la matière passe par une série de rangs - les hénades ou unités divines, les intellects, les âmes - dont chacun reproduit à son niveau la structure triadique de l'ensemble. Le système est fractal avant que le mot existe.
Les hénades
L'innovation la plus discutée est celle des hénades. Entre l'Un, qui est absolument ineffable et dont on ne peut rien dire, et le premier niveau de l'intelligible, Proclus place une pluralité d'unités divines, chacune à la tête d'une chaîne causale propre, et il les identifie aux dieux de la tradition grecque. Vous pouvez y voir une concession à la religion civique, ou bien la solution d'un problème réel : si l'Un est au-delà de toute détermination, comment en dériver du multiple ? La réponse de Proclus est qu'il faut un premier multiple qui soit encore de l'unité, et que chaque hénade participe de toutes les autres.
La théologie comme lecture
Pour Proclus, le travail philosophique prend presque toujours la forme du commentaire. Les dialogues de Platon sont traités comme un corpus cohérent et quasi révélé, dont chaque passage recèle une doctrine ; le Parménide, en particulier, cesse d'être un exercice de dialectique pour devenir l'exposé systématique des degrés du divin, ses hypothèses correspondant terme à terme aux rangs de l'être. À cela s'ajoutent les Oracles chaldaïques et les poèmes orphiques, tenus pour des révélations anciennes qu'il s'agit d'accorder avec Platon. Cette conception du texte - autorité à déchiffrer plutôt qu'argument à évaluer - est tout aussi caractéristique de son époque que sa méthode déductive.
Les mathématiques et la place de l'imagination
Le Commentaire sur le premier livre des Éléments d'Euclide, souvent lu à part, propose une réflexion sur le statut des objets géométriques qui a gardé un intérêt propre. Proclus y soutient que la figure géométrique n'est ni la chose sensible qu'on trace, ni la Forme pure : elle se tient dans l'imagination, qui en déploie le contenu intelligible sous une forme étendue. On a souvent rapproché cette analyse de certaines discussions modernes sur la construction en mathématiques, et le texte reste une source majeure pour l'histoire de la géométrie grecque, puisqu'il conserve des informations sur des auteurs par ailleurs perdus.
Œuvres majeures
Les Éléments de théologie
Deux cent onze propositions démontrées, sans préambule ni digression : c'est le livre le plus court et le plus influent de Proclus. Il expose la structure générale du réel, de l'Un jusqu'aux âmes, par un enchaînement de théorèmes qui ne présupposent aucune autorité, pas même celle de Platon. Cette autonomie formelle explique sa fortune : traduit et adapté en arabe, puis en latin, il a circulé dans des milieux qui ignoraient tout de son auteur. L'édition critique de référence est celle d'E. R. Dodds, accompagnée d'une traduction anglaise.
La Théologie platonicienne
En six livres, c'est l'exposé le plus ample de la doctrine : il reprend la hiérarchie divine en l'appuyant systématiquement sur les textes de Platon, du Parménide surtout, et en l'accordant avec les Oracles chaldaïques et les théologies traditionnelles. Là où les Éléments démontrent, la Théologie platonicienne interprète. Vous y verrez le projet de Proclus dans son ambition maximale : montrer que la tradition grecque tout entière, poètes et philosophes confondus, dit une seule et même chose.
Le Commentaire sur le Parménide
C'est le grand commentaire théologique, celui qui transforme un dialogue d'exercice logique en traité sur les degrés du divin. Proclus y lit les hypothèses de la seconde partie du Parménide comme une description ordonnée de tout ce qui est, depuis l'Un ineffable. Le texte grec s'interrompt, mais la fin nous est conservée par la traduction latine médiévale, situation paradoxale où la version seconde sauve ce que l'original a perdu.
Le Commentaire sur le Timée
Composé selon la tradition vers 439, alors que Proclus avait moins de trente ans, c'est l'un de ses premiers grands travaux et il porte sur le dialogue cosmologique de Platon. Il nous est parvenu incomplet. Son intérêt dépasse la philosophie : Proclus y discute l'astronomie, la physique, la médecine de son temps, et cite abondamment ses prédécesseurs, ce qui en fait une mine pour l'histoire des sciences antiques.
Le Commentaire sur le premier livre des Éléments d'Euclide
Le plus lu aujourd'hui en dehors des cercles néoplatoniciens. Proclus y traite du statut des objets mathématiques, du rôle de l'imagination dans la démonstration géométrique, et de la place des mathématiques entre le sensible et l'intelligible. Il y transmet surtout un aperçu historique sur les géomètres grecs antérieurs, qui constitue l'une de nos sources principales sur les débuts de la géométrie.
Les opuscules et les hymnes
Trois études sur la providence, le destin et le libre arbitre, un traité Sur l'éternité du monde dont les dix-huit arguments s'opposent à l'idée d'un commencement, un traité Sur la subsistance du mal, plus une série d'hymnes aux dieux. Les opuscules ne nous sont pour partie connus que par la traduction latine de Guillaume de Moerbeke. Les hymnes, très brefs, montrent un aspect du personnage que les traités systématiques laissent dans l'ombre : la prière y est inséparable du raisonnement.
Postérité et influence
Le détour par l'arabe
L'histoire de l'influence de Proclus est un cas d'école en matière de transmission. Au IXe siècle, les Éléments de théologie sont adaptés en arabe sous le titre du Livre de l'explication du bien pur. Au XIIe siècle, Gérard de Crémone en donne une traduction latine sous le titre de Liber de causis, et comme l'ouvrage circule sans nom d'auteur dans des manuscrits aristotéliciens, les universités du XIIIe siècle le prennent pour un appendice de la Métaphysique d'Aristote. Il devient un texte d'enseignement obligatoire. Des générations de maîtres commentent donc du néoplatonisme en croyant commenter Aristote.
Thomas d'Aquin rétablit la paternité
Le malentendu se dissipe lorsque Guillaume de Moerbeke traduit en latin, en 1268, les Éléments de théologie eux-mêmes. Thomas d'Aquin, disposant enfin des deux textes, établit dans son exposition du Liber de causis que celui-ci n'est pas d'Aristote et qu'il dérive de Proclus. L'épisode est l'un des premiers exemples de critique d'attribution fondée sur la comparaison des sources, et il modifie durablement la manière dont les scolastiques situent la métaphysique de la participation.
Le relais chrétien
L'autre voie de diffusion est antérieure et plus discrète. Les écrits attribués à Denys l'Aréopagite, composés probablement au début du VIe siècle, reprennent des structures et jusqu'à des formules proclusiennes, et comme on les tient pour l'œuvre d'un disciple de saint Paul, ils bénéficient d'une autorité presque apostolique. Par eux, une bonne part de la théologie négative de Proclus entre dans la tradition chrétienne, chez Jean Scot Érigène, chez les mystiques rhénans - Maître Eckhart en particulier - puis chez Nicolas de Cues. L'identification tardive du Pseudo-Denys a changé le statut de ces textes sans effacer leur postérité.
Renaissance et idéalisme allemand
Marsile Ficin, à Florence, lit et commente Proclus, dont il tire une partie de sa propre théologie platonicienne. Au XIXe siècle, Hegel lui réserve dans ses leçons sur l'histoire de la philosophie une place exceptionnelle : il voit dans la triade proclusienne une anticipation du mouvement dialectique et tient Proclus pour le véritable achèvement de la pensée grecque. Schelling et, plus tard, certains lecteurs de Heidegger s'y intéresseront pour d'autres raisons, autour de la question de l'ineffable.
Les études contemporaines
Le XXe siècle a fait de Proclus un objet d'étude précis plutôt qu'un symbole. L'édition des Éléments de théologie par E. R. Dodds en 1933 a fixé le texte ; la collection des Belles Lettres a publié, sous la direction de Henri-Dominique Saffrey et d'Alain Philippe Segonds, la Théologie platonicienne et plusieurs commentaires ; les travaux sur le Pseudo-Denys et sur le Liber de causis ont éclairé les voies de transmission. Proclus intéresse aujourd'hui autant les historiens des mathématiques que les métaphysiciens, ce qui est une forme d'hommage à l'étendue de son œuvre.
Controverses et débats
Systématisation ou appauvrissement ?
La question la plus ancienne porte sur la valeur de la mise en système. Pour une tradition de lecteurs, mettre la pensée de Plotin en propositions numérotées revient à en perdre l'essentiel : l'expérience, le mouvement de la méditation, la part de ce qui ne se déduit pas. Pour d'autres, dont Hegel au premier rang, c'est au contraire chez Proclus que la philosophie grecque atteint la conscience explicite de sa propre structure. Le désaccord ne porte pas sur les faits mais sur ce qu'on attend d'une métaphysique.
Les hénades, nécessité logique ou habillage religieux ?
Proclus présente les hénades comme la solution d'un problème de dérivation : comment passer d'un Un sans détermination à la pluralité ? Ses critiques observent que les unités divines ainsi obtenues coïncident exactement avec les dieux du panthéon grec, et soupçonnent une déduction construite après coup pour justifier le culte. Ses défenseurs répondent que l'identification aux dieux traditionnels est seconde et que la structure se tiendrait sans elle. Le texte permet les deux lectures.
Quelle part revient à Syrianos ?
Proclus dit lui-même beaucoup devoir à son maître Syrianos, dont l'œuvre est presque entièrement perdue. Les historiens discutent donc de ce qui, dans le système proclusien, est une invention propre et ce qui est la mise en forme d'un enseignement reçu. La question est quasiment indécidable en l'état des sources, et elle vaut d'être rappelée chaque fois qu'on attribue une innovation à Proclus.
Un païen militant ou un prudent ?
Les dix-huit arguments contre le commencement du monde visent la création telle que l'enseigne le christianisme, et la Vie de Proclus par Marinus insiste sur sa fidélité aux cultes anciens. Certains y voient une résistance délibérée, un dernier retranchement du paganisme savant. D'autres soulignent qu'il a enseigné cinquante ans dans une ville chrétienne sans être inquiété durablement, et qu'il a eu des élèves chrétiens : la confrontation aurait donc été plus intellectuelle que politique. Le témoignage de Marinus, écrit par un disciple soucieux de l'exemplarité de son maître, demande ici de la prudence.
Que lui doit le Pseudo-Denys ?
Le parallélisme entre certains passages du corpus dionysien et des textes de Proclus est établi depuis la fin du XIXe siècle, et nul ne le conteste plus. Reste à savoir ce qui s'est passé : emprunt massif, reprise d'un fonds commun, ou travail de conversion d'un vocabulaire païen en théologie chrétienne ? La réponse engage l'appréciation qu'on porte sur l'originalité de toute une tradition mystique.
Pour aller plus loin
Par où entrer
Ne commencez pas par la Théologie platonicienne. Prenez d'abord les Éléments de théologie : les premières propositions se lisent comme un cours de métaphysique élémentaire et vous donneront la méthode. Lisez-les crayon en main, en reconstituant les démonstrations, sans quoi le texte reste opaque. Vient ensuite, selon votre intérêt, le Commentaire sur le premier livre des Éléments d'Euclide pour la philosophie des mathématiques, ou les Trois études sur la providence pour les questions de liberté et de destin.
Le contexte
La Vie de Proclus par Marinus de Néapolis est brève et vous donnera, avec les réserves d'usage sur le genre, une idée concrète de ce qu'était la vie d'une école philosophique au Ve siècle. En amont, la Vie de Plotin de Porphyre et Les Mystères d'Égypte de Jamblique permettent de situer ce que Proclus hérite.
Pour la transmission médiévale
Le Liber de causis est un texte court, disponible en traduction française, et sa lecture en parallèle avec les Éléments de théologie est l'un des exercices les plus instructifs qu'on puisse faire en histoire de la philosophie : vous voyez à l'œuvre la transformation d'une doctrine par les conditions de sa transmission. L'exposition qu'en donne Thomas d'Aquin complète utilement le tableau.
Études
L'introduction et le commentaire d'E. R. Dodds à son édition des Éléments de théologie restent la meilleure présentation d'ensemble en langue étrangère. En français, les introductions de Henri-Dominique Saffrey et d'Alain Philippe Segonds aux volumes des Belles Lettres sont la référence. Les travaux de Jean Trouillard sur l'Un proclusien offrent une lecture philosophique forte, parfois discutée pour ce qu'elle rapproche Proclus de préoccupations modernes.