Éléments de théologie
Titre original : Στοιχείωσις θεολογική
Publication : Ve siècle
Type : Traite
Analyse
Les Éléments de théologie de Proclus sont le manuel de métaphysique le plus serré que l'Antiquité nous ait laissé. Deux cent onze propositions, chacune énoncée puis démontrée, y exposent l'architecture du réel depuis le principe premier jusqu'aux âmes individuelles. Aucune digression, aucun mythe, aucune invocation : un enchaînement. L'ouvrage a traversé quinze siècles sous plusieurs déguisements et a façonné, souvent à l'insu de ses lecteurs, le vocabulaire de la métaphysique occidentale.
Un traité en forme de géométrie
Proclus dirige l'école platonicienne d'Athènes dans la seconde moitié du Ve siècle. Son enseignement ordinaire consiste à commenter Platon, et ses commentaires sont immenses. Les Éléments font exactement l'inverse : ils rassemblent, hors de tout texte à expliquer, les thèses que l'exégèse platonicienne a dégagées, et les ordonnent en chaîne déductive.
Le titre grec, Stoicheiôsis theologikê, dit ce programme. Stoicheiôsis signifie élémentation, mise en éléments, et c'est le mot qu'employait la tradition pour les Éléments d'Euclide. Proclus, qui était par ailleurs un bon mathématicien et a commenté le premier livre d'Euclide, transpose délibérément la forme euclidienne à la théologie. Chaque proposition se présente comme un théorème : énoncé, démonstration, parfois corollaire. Vous n'y trouverez pas d'arguments d'autorité, et c'est ce qui en fait, paradoxalement, un ouvrage lisible par des lecteurs qui ne partagent rien des croyances de l'auteur.
Ce que démontre la première moitié
Les premières propositions établissent que toute multiplicité participe de l'unité et qu'il faut donc poser un Un qui ne participe de rien. Cet Un n'est pas un être parmi les êtres : il est au-delà de l'être, et de lui tout procède. Suivent les théorèmes sur la causalité, qui forment le cœur technique de l'ouvrage.
Proclus y dégage une structure ternaire qui deviendra fameuse : la demeure, la procession et le retour. Tout effet reste dans sa cause, en procède et y revient. Ce n'est pas un récit chronologique, c'est l'analyse d'une dépendance : dire qu'un effet procède de sa cause, c'est dire qu'il en tient tout ce qu'il est, et dire qu'il y retourne, c'est dire que sa perfection consiste à ressembler à ce dont il dépend. La causalité n'est donc pas chez lui une relation entre événements mais un rapport de constitution, ce qui explique qu'elle puisse être atemporelle.
D'autres propositions traitent de la participation, de la hiérarchie des termes, de l'éternité et du temps, de l'infini et de la limite. L'une des plus citées établit que ce qui produit est supérieur à ce qu'il produit, et une autre, que tout ce qui produit produit un semblable avant un dissemblable : ces deux théorèmes commandent la gradation continue de l'univers, sans saut.
Ce que décrit la seconde moitié
La seconde partie peuple cette structure. Entre l'Un et les êtres s'échelonnent les hénades, ou unités divines, que Proclus appelle aussi les dieux : non des personnages, mais des principes d'unification spécialisés. Viennent ensuite les intelligences, puis les âmes, dont les âmes humaines occupent le degré inférieur.
Une thèse mérite d'être signalée, parce qu'elle a beaucoup voyagé : celle des degrés de participation. Tout ne reçoit pas d'un principe de la même manière. Ce qui est plus proche reçoit plus pleinement, ce qui est plus éloigné reçoit par l'intermédiaire de ce qui le précède. Cette idée de médiation graduée est l'une des sources de la notion de hiérarchie, mot que la tradition latine recevra par un autre canal.
Un livre à plusieurs noms
L'histoire de la réception des Éléments est un petit roman de la transmission des textes.
Au IXe siècle, dans le milieu des traducteurs de Bagdad, un auteur anonyme en tire une adaptation arabe, le Livre de l'explication du bien pur, qui réorganise la matière en l'adaptant à un monothéisme créationniste. Traduit en latin au XIIe siècle, probablement par Gérard de Crémone, ce texte circule sous le titre de Livre des causes et sous le nom d'Aristote. Les universités latines le lisent donc comme un couronnement de la métaphysique aristotélicienne, ce qu'il n'est pas.
En 1268, Guillaume de Moerbeke traduit en latin le texte grec authentique, sous le titre d'Elementatio theologica. Thomas d'Aquin, qui le lit, en tire la conclusion qui s'impose : le Livre des causes n'est pas d'Aristote, il dérive de Proclus. C'est l'un des plus beaux cas de critique d'attribution de tout le Moyen Âge, et il a été obtenu par la seule comparaison des doctrines.
L'ouvrage est par ailleurs étudié à Byzance par Michel Psellos au XIe siècle, traduit en géorgien par Ioané Pétritsi, réfuté point par point par Nicolas de Méthone au XIIe siècle et commenté au XIVe par le dominicain Berthold de Moosburg.
Thèses centrales
Trois idées résument l'apport des Éléments.
La première est que le principe premier excède l'être. Dire ce que l'Un est reviendrait à le compter parmi les choses qui sont, donc à le multiplier. Cette thèse, qui vient du Parménide de Platon, fonde toute théologie négative.
La deuxième est que la procession ne diminue pas la cause. Un principe ne se vide pas en produisant, et l'effet n'est pas un morceau détaché : il est une image. L'univers proclusien est donc plein sans être un bloc, hiérarchisé sans être fragmenté.
La troisième est que tout degré de réalité est à la fois complet et dépendant. Chaque niveau possède ce qui le définit, et il le possède d'un autre. C'est cette combinaison qui permet à Proclus de penser une pluralité réelle sans renoncer à l'unité du principe.
Controverses
Systématisation ou invention ? On a longtemps tenu Proclus pour un ordonnateur sans originalité, qui mettrait en ordre l'héritage de Plotin et de ses successeurs. Les travaux du XXe siècle ont nuancé ce jugement en montrant la nouveauté de son traitement des hénades et de la triade de la demeure, de la procession et du retour. Le débat subsiste sur le degré d'innovation, et il dépend de ce qu'on attend d'un philosophe.
Une théologie ou une ontologie ? Le mot théologie du titre ne désigne pas une doctrine révélée mais le discours sur les principes premiers. Certains lecteurs y voient donc une pure ontologie, déguisée en théologie par le vocabulaire des dieux. D'autres soulignent que Proclus était un homme de culte, auteur d'hymnes, et que la hiérarchie divine n'est pas pour lui une figure de style. Les deux lectures s'appuient sur des éléments réels du texte.
Que doit la scolastique au Livre des causes ? Puisque les latins ont travaillé pendant un siècle sur une adaptation arabe attribuée à Aristote, la question se pose de savoir ce qu'ils y ont réellement pris. Les médiévistes discutent la part respective de ce texte, du corpus dionysien et d'Avicenne dans la formation du vocabulaire latin de la participation.
Pourquoi le lire aujourd'hui
L'ouvrage est aride, mais sa forme a un mérite rare : rien n'y est demandé au lecteur qui ne soit argumenté. Vous pouvez en contester les propositions une à une, ce qui est exactement ce que Nicolas de Méthone a fait. Il offre en outre le plus clair exposé que nous ayons d'une idée dont la postérité est immense, celle d'un réel ordonné en degrés où chaque niveau tient son être d'un autre. Que l'on souscrive ou non à cette vision, elle structure encore le vocabulaire dans lequel nous parlons de cause, de participation et de hiérarchie. L'édition commentée d'E. R. Dodds, dont la seconde édition date de 1963, reste l'instrument de travail de référence.