De l'infini, de l'univers et des mondes

Titre original : De l'infinito, universo e mondi

Publication : 1584

Type : Dialogue

Analyse

Publié à Londres en 1584, De l'infinito, universo e mondi est le dernier des trois grands dialogues cosmologiques que Giordano Bruno écrit en italien pendant son séjour anglais. Il y soutient une thèse qui n'avait plus été défendue avec cette ampleur depuis l'Antiquité : l'univers est infini en étendue, il contient une infinité de mondes semblables au nôtre, et il n'a aucun centre. Ce n'est pas une hypothèse astronomique de plus. C'est la destruction du cosmos fermé que l'Occident avait hérité d'Aristote, et le texte en tire une à une les conséquences, jusqu'aux plus dérangeantes pour la théologie de son temps.

Le contexte : trois dialogues londoniens

Bruno arrive en Angleterre en 1583 et y reste environ deux ans, logé une partie du temps chez l'ambassadeur de France Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière, à qui l'ouvrage est dédié. En 1584, il fait paraître coup sur coup La Cena de le Ceneri, De la causa, principio et uno et le présent dialogue. L'adresse de l'imprimeur porte Venise, ce qui était une précaution d'édition courante : les livres furent en réalité imprimés à Londres.

Le choix de l'italien, et non du latin, n'est pas anodin. Bruno écrit pour un public cultivé qui n'est pas celui des facultés, et il adopte la forme du dialogue vivant, avec des personnages typés, des plaisanteries et des éclats d'humeur. Les trois ouvrages forment un ensemble : le premier défend Copernic et malmène les docteurs d'Oxford, le second établit les principes métaphysiques, le troisième déploie la cosmologie.

Structure et personnages

Le livre comprend cinq dialogues, précédés d'une longue épître dédicatoire qui contient trois poèmes. Les interlocuteurs sont caractérisés avec soin. Filoteo porte la parole de Bruno. Elpino est le disciple attentif qui pose les questions et qui accompagne le lecteur dans sa conversion intellectuelle. Fracastorio, dont le nom renvoie au médecin et astronome Girolamo Fracastoro, apporte la caution savante. Burchio joue l'aristotélicien buté, celui qui refuse de voir. Albertino n'apparaît qu'au cinquième dialogue, où il reçoit la réfutation systématique des objections scolaires.

Cette distribution a une fonction argumentative. Bruno ne se contente pas d'affirmer : il fait passer le lecteur par les résistances qu'il anticipe, et Burchio dit à voix haute ce qu'un lecteur formé à l'école pense tout bas.

Les thèses centrales

L'univers est infini

L'argument le plus insistant est théologique avant d'être physique. Une cause infiniment puissante, infiniment bonne, qui pourrait produire infiniment, se contenterait-elle d'un effet fini ? Bruno répond que non : limiter l'univers, c'est limiter la puissance divine, donc l'offenser. Le raisonnement renverse exactement l'usage que la scolastique faisait de l'omnipotence, qui servait à garantir un monde créé une fois pour toutes, et il explique pourquoi la question ne pouvait rester purement astronomique.

Un second argument est plus simple et plus redoutable. Si l'univers a une limite, qu'y a-t-il au-delà ? Une surface ne peut border que si quelque chose la borde. Toute frontière assignée au monde appelle un dehors, et l'esprit ne peut s'arrêter nulle part.

Il y a une infinité de mondes

L'infinité de l'espace ne suffirait pas, car un espace infini pourrait rester vide. Bruno ajoute donc le principe de plénitude : ce qui peut être, dans une nature infiniment féconde, est. Les étoiles ne sont pas des points lumineux fixés sur une voûte, ce sont des soleils, et autour d'eux tournent des terres. Ces mondes sont habités, et Bruno ne concède rien sur ce point.

Il n'y a ni centre, ni haut, ni bas

La conséquence est immédiate : aucun lieu n'est privilégié. La Terre n'est pas au centre, mais le Soleil ne l'est pas davantage, et c'est ici que Bruno dépasse Copernic au lieu de le suivre. Il reproche à l'astronome de n'avoir fait que déplacer le centre et d'avoir conservé une sphère des fixes qui referme le monde. Dans un univers infini, la question du centre perd son sens, et les notions de haut et de bas ne sont plus que relatives à l'observateur.

Le ciel et la Terre sont de même étoffe

La distinction entre un monde sublunaire corruptible et des cieux incorruptibles tombe aussi. Il n'y a pas de cinquième élément, pas de matière céleste d'un autre genre : l'univers est partout composé des mêmes principes. Bruno en tire une remarque qui s'est trouvée confirmée bien plus tard : les comètes ne sont pas des phénomènes de l'atmosphère, comme le voulait la physique reçue, mais des corps du même ordre que les astres.

Le mouvement vient du dedans

Les astres ne sont pas poussés par des sphères ni tirés par un premier moteur immobile. Chaque corps se meut par un principe intérieur, en vertu de son animation propre. La cosmologie de Bruno est inséparable de sa métaphysique, exposée dans De la cause, du principe et de l'un : une âme du monde présente partout, une matière vivante et non une étendue inerte.

Portée philosophique

Il serait inexact de présenter ce livre comme une anticipation de l'astronomie moderne. Bruno ne calcule pas, ne mesure pas et ne cherche pas de confirmation observationnelle. Son infini n'est pas celui que la science du XIXe siècle établira par les parallaxes, c'est un infini déduit de la nature de Dieu et de la fécondité de l'être.

Sa portée est ailleurs. D'abord dans une conversion du regard : l'homme perd sa place, non par humiliation mais par élargissement, puisque tout point peut désormais être tenu pour un centre. Ensuite dans le lien établi entre l'infini métaphysique et l'infini physique, que la tradition avait maintenus séparés : Dieu était infini, le monde devait rester fini, et c'est précisément cette séparation que Bruno refuse. Enfin dans une logique du relatif : position, direction, grandeur ne sont plus des propriétés absolues des choses mais des rapports.

Nicolas de Cues, un siècle plus tôt, avait écrit que l'univers n'a ni centre ni circonférence et que son centre est partout. Bruno hérite de cette intuition et la transforme : ce qui était chez le cardinal une docte ignorance, une manière de dire que nous ne pouvons pas connaître le tout, devient chez lui une affirmation positive sur ce que le tout est.

Postérité et réception

Le livre circule dans l'Europe savante mais compte peu de disciples déclarés. Kepler, qui le lit, en discute la cosmologie et y résiste, inquiet d'un univers sans ordre assignable. Galilée garde le silence sur Bruno, et l'on comprend pourquoi, le nom étant devenu infréquentable.

Car Bruno est arrêté à Venise en 1592, livré à l'Inquisition romaine, détenu sept ans, puis brûlé au Campo dei Fiori le 17 février 1600. Ses œuvres sont mises à l'Index. Il faut dire ici ce que les historiens établissent et distinguer ce qui reste discuté. Les chefs d'accusation retenus contre lui portaient principalement sur des points théologiques : la Trinité, l'incarnation, la transmigration des âmes, la nature de l'âme. La pluralité des mondes figurait parmi les propositions censurées, mais réduire son procès à un procès de la cosmologie, comme le fit volontiers le XIXe siècle, déforme le dossier.

Au XVIIe siècle, l'infinité de l'univers s'impose par d'autres voies, et des philosophes dont la métaphysique présente des affinités avec la sienne, Spinoza pour l'unité de la substance, Leibniz pour l'infinité des points de vue, le citent peu ou pas. La réhabilitation vient du XIXe siècle italien et allemand, qui fait de Bruno un héros de la libre pensée, puis le monument élevé à Rome sur le lieu de son supplice en 1889 fixe cette image.

Le XXe siècle a relu le texte de façon plus exigeante. Les historiens des sciences ont montré la place de ce dialogue dans le passage d'un monde clos à un univers infini, sans en faire une préfiguration de la physique. D'autres travaux ont mis en évidence l'arrière-plan hermétique et magique de la pensée de Bruno, longtemps négligé par ceux qui souhaitaient en faire un pur rationaliste. Ces deux lectures ne s'excluent pas nécessairement, et leur confrontation reste l'un des débats vivants des études brunoniennes.

Comment le lire aujourd'hui

Le dialogue se lit bien, à condition d'accepter son rythme et ses digressions. Les premier et deuxième dialogues contiennent les arguments décisifs sur l'infinité ; le cinquième, consacré à la réfutation des objections aristotéliciennes, est le plus technique et peut être abordé en second. L'épître dédicatoire donne le ton et la visée de l'ensemble.

Un conseil de lecture : résistez à la tentation de pointer ce que Bruno aurait eu raison d'affirmer avant tout le monde. L'intérêt du texte n'est pas dans la liste de ses bonnes réponses, mais dans la manière dont une question métaphysique, celle du rapport entre l'infini de la cause et la finitude de l'effet, oblige à démonter tout un édifice physique.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « De l'infini, de l'univers et des mondes », Philotopie, - CC BY-SA 4.0