Jean Pic de la Mirandole
Mort à trente et un ans après avoir voulu défendre neuf cents thèses contre toute l'Europe savante, il a laissé la page la plus citée de la Renaissance et un débat toujours ouvert sur ce qu'elle dit.
Biographie
Jean Pic, comte de la Mirandole et de Concordia, naît le 24 février 1463 près de Modène, dans une famille de la petite noblesse italienne. Destiné à l'Église, il étudie le droit canonique à Bologne, s'en détourne, puis passe par Ferrare et Padoue. C'est là qu'il travaille avec Élie del Medigo, averroïste juif crétois, qui lui ouvre la philosophie arabe et hébraïque. Il apprendra l'hébreu, l'araméen et l'arabe, ce qui le distingue de tous les philosophes latins de son temps.
En 1485 il est à Paris, dans l'université la plus scolastique d'Europe, et s'y forme à la technique de la dispute. L'année suivante il fait imprimer à Rome neuf cents conclusions tirées de toutes les traditions, qu'il propose de défendre publiquement contre quiconque s'y présenterait, offrant de payer le voyage des contradicteurs. Quatre cent deux de ces thèses sont attribuées à des autorités nommées, les autres sont de lui.
La dispute n'aura pas lieu. Innocent VIII fait examiner treize propositions par une commission qui en déclare six suspectes et en condamne sept. L'Apologie que Pic rédige aggrave son cas, et le pape finit par condamner l'ensemble du recueil. Pic prend la fuite, est brièvement emprisonné en France, puis obtient de se fixer à Florence sous la protection de Laurent de Médicis.
Les années florentines sont les plus productives. Il y achève l'Heptaplus, commentaire de la Genèse nourri de kabbale, puis De l'Être et l'Un, qu'il laisse inachevé, et entreprend contre l'astrologie prédictive une somme que la mort interrompt. Marsile Ficin, de trente ans son aîné, est son ami, son lecteur et son contradicteur.
Ses dernières années sont marquées par Savonarole. Pic se rapproche du prédicateur, distribue une partie de ses biens et mène une vie plus austère. Il meurt à Florence le 17 novembre 1494, à trente et un ans, le jour même où Charles VIII entre dans la ville. Son neveu Jean-François publie une Vie qui a fixé pour longtemps son image, et retrouve dans ses papiers le manuscrit des Disputations contre l'astrologie divinatrice.
Pensée principale
La concorde des sagesses
Le projet de Pic tient dans le nom de sa seigneurie, Concordia, dont il aimait jouer. Il soutient que Platon et Aristote s'accordent sur le fond là même où leurs mots diffèrent, et il étend cette conviction à toutes les écoles : scolastiques latins, péripatéticiens arabes, néoplatoniciens grecs, kabbalistes juifs et théologiens chrétiens diraient la même vérité en plusieurs langues.
Les neuf cents conclusions de 1486 devaient donner la preuve de cette concorde en la mettant à l'épreuve d'une dispute publique. Le résultat est ambigu, et les historiens le relèvent : un recueil qui juxtapose des thèses prises à des traditions inconciliables démontre moins leur accord que la virtuosité de celui qui les manie.
Le Discours, et ce qu'il dit vraiment
Le texte connu sous le titre de Discours sur la dignité de l'homme était le préambule prévu pour cette dispute. Pic ne l'a jamais prononcé ni publié, et le titre lui a été donné après sa mort.
Son ouverture est célèbre. Dieu, ayant achevé la création, n'a plus de place assignée pour l'homme : il le place au milieu du monde sans nature fixe, libre de se faire ce qu'il choisira, de dégénérer en brute ou de s'élever jusqu'aux formes divines. Cette page a été lue comme le manifeste de l'humanisme et comme la première affirmation de la liberté humaine comme autodétermination, de Jacob Burckhardt à Ernst Cassirer et Eugenio Garin.
Cette lecture est aujourd'hui contestée. Brian Copenhaver fait valoir que la suite du discours ne célèbre pas l'ouverture indéfinie des possibles : elle recommande un terme déterminé, devenir angélique, se défaire du corps et perdre jusqu'au sentiment de soi dans l'union avec Dieu. L'ascension y est une échelle à gravir vers un terme fixé, et la dignité de l'homme consisterait à quitter sa condition plutôt qu'à l'inventer. Le débat porte donc sur ce que le texte soutient, et il est ouvert.
La kabbale et la magie naturelle
Pic est le premier latin à faire de la kabbale un instrument philosophique. Il la lit comme une tradition reçue de Moïse et conservée oralement, et il y trouve, à force d'interprétation, des doctrines trinitaires et christologiques. L'Heptaplus applique cette méthode à la Genèse en sept lectures superposées.
La magie dont il parle n'est pas pour lui une pratique occulte. Il distingue la magie démoniaque, qu'il condamne, et une magie naturelle qui connaît les forces du monde et les fait jouer, à quoi s'ajoutent les procédés kabbalistiques. Les unes et les autres sont présentées comme des degrés dans la montée vers l'union mystique, et c'est ce dossier qui a attiré la censure romaine.
Contre l'astrologie qui prédit
Son dernier grand travail, les Disputations contre l'astrologie divinatrice, attaque la prétention de lire l'avenir dans les astres. L'argumentation est remarquable par ses moyens : Pic y emploie la philologie et une forme naissante de critique historique, en montrant les erreurs de transmission et les contradictions des autorités invoquées. Il n'en abandonne pas pour autant toute numérologie, ce qui mesure la distance entre son rationalisme et le nôtre.
Œuvres majeures
Les neuf cents Conclusions (1486)
Un recueil de thèses imprimé à Rome pour une dispute publique qui n'a jamais eu lieu. Quatre cent deux conclusions sont attribuées à des autorités nommées, de la scolastique latine aux péripatéticiens arabes et aux kabbalistes, les quatre cent quatre-vingt-dix-huit autres appartiennent à Pic. L'ensemble devait établir la concorde des traditions. Treize propositions furent mises en examen, six déclarées suspectes et sept condamnées, avant que le recueil entier ne soit frappé.
Discours sur la dignité de l'homme (1486, publié après sa mort)
Le préambule prévu pour cette dispute, devenu l'un des textes les plus cités de la Renaissance. Pic y fait dire à Dieu que l'homme n'a reçu ni place fixe ni figure propre, et qu'il se façonnera lui-même. La portée de cette page est discutée : manifeste de la liberté humaine pour une longue tradition de lecteurs, ou invitation à quitter la condition humaine pour l'état angélique selon des travaux plus récents. En savoir plus
Apologie (1487)
Écrite pour défendre les conclusions mises en cause, elle produisit l'effet inverse. En reprenant et en justifiant les thèses litigieuses, Pic donna à la commission pontificale de nouveaux motifs, et le pape condamna le recueil dans son entier. Le texte reste le meilleur témoignage de sa manière d'argumenter dans le cadre scolastique.
Heptaplus (1489)
Sept lectures superposées du récit de la création, conduites avec les instruments de la kabbale chrétienne. Chaque niveau du texte correspond à un niveau du réel, du monde élémentaire au monde angélique. L'ouvrage est le premier à employer méthodiquement la tradition hébraïque dans une exégèse latine, et il a fait école chez les kabbalistes chrétiens du siècle suivant.
De l'Être et l'Un (inachevé)
Pic y aborde de front le point où son projet de concorde se joue : Platon et Aristote s'accordent-ils sur le rapport de l'être et de l'un ? Contre la position néoplatonicienne défendue par Marsile Ficin, qui place l'Un au-dessus de l'être, Pic soutient leur coïncidence en Dieu. Le texte s'arrête en chemin.
Disputations contre l'astrologie divinatrice (inachevé, publié en 1496)
La critique la plus argumentée que le quinzième siècle ait produite contre l'astrologie prédictive. Pic y mobilise la philologie, relève les erreurs de transmission et met les autorités en contradiction. Son neveu retrouva le manuscrit dans ses papiers.
Postérité et influence
Le texte emblème de la Renaissance
Aucune page de la Renaissance n'a été autant citée que l'ouverture du Discours. Jacob Burckhardt en fit la preuve que la Renaissance avait découvert l'individu, Ernst Cassirer et Eugenio Garin y lurent la naissance d'une conception de l'homme comme liberté, et Paul Oskar Kristeller en fit une pièce centrale de l'humanisme philosophique. Les manuels, les discours de rentrée et les anthologies ont fait le reste. Le mot d'humanisme, forgé au dix-neuvième siècle, a été projeté sur un texte du quinzième.
La kabbale chrétienne
Son usage philosophique de la tradition hébraïque a ouvert un courant. Johannes Reuchlin le prolonge en Allemagne, et la kabbale chrétienne se développe jusqu'au dix-septième siècle, nourrissant au passage l'intérêt des humanistes pour l'hébreu. Cette postérité a eu un effet qu'il n'avait pas prévu : en cherchant dans les textes juifs la confirmation du christianisme, Pic a contribué à faire étudier ces textes pour eux-mêmes.
Chez les philosophes
Son projet de concorde a inspiré les tentatives de conciliation entre Platon et Aristote jusqu'au dix-septième siècle, et préfigure l'idée d'une philosophie perenne. Son attaque contre l'astrologie prédictive a servi d'arsenal à Kepler et aux astronomes qui voulaient séparer leur science de la divination. Érasme et Thomas More héritent de sa confiance dans la dignité du travail intellectuel, sans sa métaphysique.
Les réserves des Lumières, puis le retour
Les historiens des Lumières, Johann Jakob Brucker en tête, ont rangé sa concorde parmi les syncrétismes sans rigueur, et son goût de la kabbale parmi les égarements. Le vingtième siècle a inversé ce jugement, parfois jusqu'à l'excès, en faisant de lui un prophète de la modernité. Les travaux les plus récents cherchent une position plus juste : un philosophe scolastique de formation, polémiste de tempérament, dont les thèses doivent être lues dans le contexte des disputes universitaires de son temps plutôt que comme l'annonce de la philosophie moderne.
Controverses et débats
Que soutient le Discours sur la dignité de l'homme ?
C'est la controverse principale, et elle porte sur le texte le plus célèbre de l'auteur. La lecture reçue depuis Burckhardt y voit la proclamation d'une nature humaine indéterminée, donc libre : l'homme n'a pas d'essence, il se fait. Brian Copenhaver objecte que le discours ne s'arrête pas à son ouverture. La suite prescrit une destination unique, l'état angélique, et une perte du sentiment de soi dans l'union divine. Sur cette lecture, l'indétermination initiale n'est pas une liberté à exercer mais un point de départ à quitter, et la dignité de l'homme consiste à cesser d'être homme.
Le débat n'est pas une querelle de spécialistes : il décide si l'on peut compter Pic parmi les ancêtres de l'autonomie moderne.
Humaniste, ou scolastique ?
La formation de Pic est universitaire et sa technique est celle de la dispute. Ses neuf cents conclusions sont un exercice scolastique, et l'Apologie argumente dans les formes de l'école. Faire de lui un humaniste au sens où l'on entend ce mot depuis le dix-neuvième siècle suppose de négliger cette appartenance. Les interprètes se partagent entre ceux qui voient en lui un homme des deux mondes et ceux qui tiennent l'étiquette humaniste pour un anachronisme.
La concorde, ou le syncrétisme ?
Pic affirmait l'accord profond de toutes les traditions. Ses adversaires des Lumières y voyaient un amalgame, et les travaux récents relèvent que les Conclusions juxtaposent des thèses incompatibles sans les réconcilier. Une interprétation possible est que la concorde était pour lui une stratégie rhétorique et polémique autant qu'une doctrine : il collectionnait les positions pour montrer qu'il pouvait les défendre toutes.
La kabbale : instrument ou lecture forcée ?
Pic trouvait dans les textes kabbalistiques la Trinité et l'Incarnation. Les hébraïsants ont montré ce que cette lecture doit à ses propres attentes, et qu'elle s'appuie parfois sur des traductions qu'il avait commandées à des convertis. Reste à savoir s'il faut y voir une appropriation apologétique ou le premier effort sérieux d'un latin pour comprendre une tradition qu'il ne pouvait lire qu'en apprenant sa langue.
Une œuvre interrompue
Pic est mort à trente et un ans, laissant De l'Être et l'Un et les Disputations inachevés. Juger un projet philosophique sur des fragments et sur un discours jamais prononcé impose une prudence que la tradition interprétative n'a pas toujours eue.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Le Discours sur la dignité de l'homme se lit en une heure et il faut commencer par là, mais lisez-le en entier plutôt que ses deux premières pages : c'est la suite qui a relancé le débat sur son sens. Prenez ensuite l'Heptaplus pour voir sa méthode exégétique à l'œuvre, et quelques séries des Conclusions pour mesurer l'étendue de ses lectures.
Les textes
Le Discours existe en plusieurs traductions françaises, dont celle d'Yves Hersant chez L'Éclat, en édition bilingue, et celle de Stéphane Toussaint. Les Œuvres philosophiques ont été publiées aux Presses universitaires de France dans la traduction d'Olivier Boulnois et Giuseppe Tognon. L'édition bilingue latin-anglais des Oration on the Dignity of Man par Francesco Borghesi, Michael Papio et Massimo Riva, chez Cambridge University Press, offre un apparat critique utile.
Pour aller plus loin
Brian Copenhaver, « Giovanni Pico della Mirandola », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour la relecture qui conteste l'interprétation humaniste du Discours.
Eugenio Garin, Giovanni Pico della Mirandola, pour l'étude classique qui a établi la lecture devenue dominante au vingtième siècle.
Ernst Cassirer, Individu et cosmos dans la philosophie de la Renaissance, Minuit, pour la place de Pic dans l'histoire de l'idée de liberté.
Frances Yates, Giordano Bruno et la tradition hermétique, Dervy, pour la magie et la kabbale à la Renaissance, en gardant à l'esprit que les thèses de ce livre sont discutées.
Si vous préparez un examen
Le piège est connu : on attend de vous la citation sur l'homme sans nature fixe, et il faut savoir qu'elle ouvre un texte dont la fin va dans une autre direction. Sachez aussi que le Discours n'a jamais été prononcé, que son titre est posthume et que les neuf cents conclusions furent condamnées par Rome avant toute dispute. Citer Pic comme le premier penseur de l'autonomie humaine sans mentionner le débat sur ce point est l'erreur la plus courante.