Tolérance
Aussi appelé : Tolérance religieuse, Tolérantisme
Attitude consistant à ne pas empêcher ce que l'on désapprouve. Le mot a d'abord désigné l'endurance puis la permission accordée à un moindre mal, avant de devenir, avec les Lumières, un principe de coexistence que la pensée contemporaine discute et parfois conteste.
L'étymologie et le premier sens
Le latin tolerantia dérive de tolerare, porter, supporter. Chez les Romains, c'est une vertu d'endurance : on tolère la douleur, la fatigue, l'adversité. Le stoïcisme en fait un terme moral, et cet emploi survit dans nos langues techniques. Un organisme tolère une substance, une pièce mécanique admet une tolérance de fabrication, c'est-à-dire un écart acceptable. Vous remarquerez que ce sens premier contient déjà l'ambiguïté qui ne quittera plus le mot : tolérer, c'est accepter sans approuver.
La tolérance médiévale, ou l'art de supporter un moindre mal
La théologie chrétienne hérite de ce vocabulaire et l'applique au gouvernement des hommes. Augustin d'Hippone admet que l'autorité doive parfois laisser subsister ce qu'elle réprouve, et Thomas d'Aquin formule la règle avec netteté : certains maux doivent être tolérés pour éviter des maux plus grands ou pour ne pas empêcher des biens. L'exemple canonique est celui de la prostitution, que l'autorité réprouve et qu'elle s'abstient d'extirper par crainte de désordres pires.
Il est capital de voir ce que cette tolérance n'est pas. Elle ne reconnaît aucun droit à la chose tolérée. Elle suppose au contraire que la vérité est connue et détenue par celui qui tolère, et que son abstention relève de la prudence politique. La tolérance est ici un calcul de gouvernant, non une reconnaissance de l'autre.
Les guerres de religion et le basculement
Le déplacement décisif se produit au XVIe siècle, quand la division de la chrétienté rend le problème insoluble en termes d'erreur à supporter. Si deux confessions se disent chacune détentrice de la vérité et disposent chacune de la force, la question devient pratique : à quelles conditions des hommes qui ne croient pas la même chose peuvent-ils habiter le même royaume ?
Sébastien Castellion, protestant hostile à l'exécution de Michel Servet par Calvin, soutient dès 1554 que l'on ne peut tuer un homme pour une opinion dont nul ne peut prouver qu'elle est fausse. L'argument est encore théologique mais son ressort est nouveau : il s'appuie sur l'incertitude. Les édits de pacification français, dont l'édit de Nantes en 1598, instituent une coexistence juridique sans jamais prétendre qu'une religion vaille l'autre. La révocation de cet édit en 1685 relance la discussion dans toute l'Europe.
Les grands textes classiques
Spinoza donne en 1670, dans le Traité théologico-politique, une justification qui déplace le terrain. Il ne demande pas qu'on supporte les opinions d'autrui par charité, il soutient que l'État ne peut pas s'emparer des jugements intérieurs, parce que personne ne peut transférer à un autre sa faculté de juger. La liberté de philosopher n'est donc pas une concession, c'est la conséquence d'une impossibilité.
John Locke publie en 1689 sa Lettre sur la tolérance, qui fixera le vocabulaire de l'argument libéral. Il distingue la fonction du magistrat, chargée des biens extérieurs, et le soin de l'âme, qui lui échappe par nature : la contrainte peut produire un conformisme mais non une croyance, et une foi forcée ne sauve personne. Locke exclut toutefois de la tolérance les athées, qu'il juge non liés par les serments, et les confessions obéissant à une autorité étrangère. Ces exceptions sont souvent passées sous silence ; elles rappellent que la tolérance classique s'est pensée avec des bords.
Pierre Bayle, dans son Commentaire philosophique de 1686, va plus loin que Locke sur un point décisif. Il soutient que la conscience errante doit être respectée pour elle-même, puisque chacun est tenu de suivre ce qu'il croit vrai, ce qui conduit à défendre jusqu'aux droits de celui qui se trompe.
Voltaire donne au mot sa publicité européenne. Le Traité sur la tolérance, publié en 1763 après l'exécution du protestant Jean Calas, ne propose pas une théorie nouvelle mais une rhétorique redoutable : il ridiculise le fanatisme, multiplie les exemples historiques et noue l'argument moral à l'intérêt du commerce et de la paix civile. C'est par lui que la tolérance devient un mot d'ordre plutôt qu'un concept de juriste.
De la tolérance à la liberté
Le XIXe siècle opère une seconde transformation. Dans De la liberté, en 1859, John Stuart Mill ne demande plus seulement que l'État s'abstienne : il s'inquiète de la pression de l'opinion commune, qu'il juge plus étouffante que la loi. Son argument est double. D'une part nul n'est infaillible, et une opinion réduite au silence pourrait être vraie ou contenir une part de vérité. D'autre part la diversité des manières de vivre est la condition du progrès, parce qu'elle fournit à l'humanité des expériences dont elle a besoin. La tolérance cesse ici d'être un pis-aller : elle devient utile, et la liberté politique un bien positif.
Ce déplacement explique une difficulté de vocabulaire que vous rencontrez encore. Beaucoup de philosophes contemporains préfèrent parler de liberté de conscience ou d'égale considération plutôt que de tolérance, parce que le verbe tolérer conserve la trace de son origine : il suppose que l'on désapprouve et que l'on dispose du pouvoir d'interdire. Goethe l'avait formulé d'une phrase souvent citée : tolérer est une marque de condescendance, et ce qui devrait suivre est la reconnaissance.
Les difficultés contemporaines
Le paradoxe de l'intolérance
Une société tolérante doit-elle tolérer ceux qui veulent l'abolir ? Karl Popper a formulé le problème sous le nom de paradoxe de la tolérance, en soutenant qu'une tolérance illimitée conduit à la disparition de la tolérance, et qu'il faut se réserver le droit de ne pas tolérer l'intolérance lorsqu'elle recourt à la force ou refuse la discussion. John Rawls traite la même question dans Théorie de la justice avec davantage de retenue : une société juste n'a de raison de restreindre la liberté des intolérants que si sa propre sécurité est en jeu, et le soupçon ne suffit pas.
Le désaccord porte sur le seuil, non sur le principe, et il réapparaît chaque fois qu'une démocratie discute des limites de l'expression publique.
La tolérance comme instrument de domination
Une critique plus radicale vient de la théorie critique. Dans un essai de 1965 intitulé La Tolérance répressive, Herbert Marcuse soutient que la tolérance formelle, appliquée indifféremment à toutes les positions, favorise en réalité celles qui disposent des moyens de se faire entendre. Accorder la même liberté de parole à des puissances inégales reconduit l'inégalité sous l'apparence de la neutralité. L'argument a été repris et discuté bien au-delà du contexte des années soixante, notamment par des travaux qui montrent comment le discours de la tolérance peut désigner des groupes comme tolérés, donc comme marginaux, tout en se présentant comme généreux.
On peut contester cette critique en observant qu'elle suppose connue la position juste, ce qui ramène à la tolérance d'avant les Lumières. On peut l'accueillir en admettant qu'une liberté purement formelle ne produit pas l'égalité qu'elle promet. Le débat est ouvert et il est politique autant que conceptuel.
Tolérance, neutralité, respect
Trois notions voisines se confondent souvent dans l'usage courant. La neutralité est une contrainte imposée aux institutions, qui ne doivent pas privilégier une conception de la vie bonne. La tolérance est une attitude, qui peut être celle d'une personne ou d'une autorité, et qui suppose une désapprobation. Le respect est plus exigeant : il demande de reconnaître à l'autre une valeur, non seulement de le laisser faire. Les trois ne se recouvrent pas, et bien des discussions publiques s'enlisent faute de les distinguer. Rainer Forst a proposé de distinguer plusieurs conceptions de la tolérance, de la simple permission jusqu'à l'estime, pour rendre compte de ces glissements.
Ce que la tolérance ne résout pas
Un dernier point mérite attention. La tolérance répond à une question : que faire des désaccords que l'on ne peut pas trancher ? Elle ne répond pas à la question de savoir quels désaccords sont de ce type. Les pratiques qui causent un tort à autrui ne relèvent pas de la tolérance mais de la justice, et c'est précisément sur la frontière entre les deux que portent la plupart des controverses réelles : il s'agit rarement de savoir s'il faut être tolérant, et presque toujours de savoir si ce dont on parle est une opinion, une coutume ou un dommage.
Vous conserverez donc du parcours de ce mot une leçon de méthode. La tolérance n'est pas une solution que l'on applique, c'est le nom d'un problème que chaque société doit reposer, et la façon dont elle le pose révèle ce qu'elle tient pour négociable.