Différence et répétition

Publication : 1968 (Paris, Presses Universitaires de France, col

Type : Traite

Analyse

Présentation

Différence et répétition est l'œuvre théorique majeure de Gilles Deleuze, publiée à Paris chez les Presses Universitaires de France (PUF) en 1968. Deleuze a alors 43 ans et enseigne depuis 1964 comme maître-assistant à l'Université de Lyon. L'ouvrage est sa thèse de doctorat principale, soutenue à la Sorbonne en janvier 1969 sous la direction de Maurice de Gandillac (1906-2006), grand spécialiste de la philosophie médiévale et de Nicolas de Cues. La thèse complémentaire soutenue le même jour était Spinoza et le problème de l'expression, publiée séparément aux Éditions de Minuit en 1968.

L'ouvrage est de format substantiel (environ 410 pages dans l'édition originale PUF). Il se compose d'une introduction intitulée « Répétition et différence », de cinq chapitres principaux, et d'une conclusion intitulée « Différence et répétition ». L'œuvre marque un tournant dans la trajectoire deleuzienne : après une série d'études consacrées à des philosophes singuliers (Empirisme et subjectivité sur Hume, 1953 ; Nietzsche et la philosophie, 1962 ; La Philosophie critique de Kant, 1963 ; Le Bergsonisme, 1966 ; Spinoza et le problème de l'expression, 1968) et à des thèmes littéraires (Présentation de Sacher-Masoch, 1967), Deleuze présente avec Différence et répétition sa propre philosophie systématique, indépendamment des commentaires d'auteurs antérieurs.

L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la philosophie deleuzienne :

  1. La philosophie occidentale depuis Platon a systématiquement subordonné la différence à l'identité. La différence n'a été pensée que sous les catégories de l'identité (du concept), de l'analogie (du jugement), de l'opposition (du prédicat), de la ressemblance (de la perception). Cette subordination quadruple est la structure de ce que Deleuze appelle l'image dogmatique de la pensée. Il faut libérer la différence de cette subordination pour la penser en elle-même.
  1. La répétition n'est pas la simple récurrence du Même : il existe une répétition authentique qui n'est pas la copie de l'identique mais la production de la différence. Cette répétition créatrice s'oppose à la répétition mécanique du Même qui caractérise les habitudes, les conformismes, les ressemblances superficielles.
  1. Une véritable pensée doit accomplir un renversement du platonisme, c'est-à-dire renverser la hiérarchie des modèles (Idées, originaux) et des copies (apparences, simulacres) qui structure toute la métaphysique occidentale. Le simulacre, pensé pour lui-même et non plus comme copie dégradée, devient la figure d'une pensée libérée de l'identité.
  1. La pensée doit penser la différence pure, la multiplicité virtuelle, le devenir comme processus de différentiation et différenciation. Ces concepts deleuziens (différentiation, différenciation, dramatisation) constituent l'ontologie positive du livre.
  1. Trois synthèses du temps structurent la subjectivité et l'expérience : l'habitude (synthèse du présent vivant), la mémoire pure (synthèse du passé en tant que tel, hérité de Bergson), l'éternel retour (synthèse du futur, hérité de Nietzsche). Cette triple synthèse temporelle est l'une des contributions deleuziennes les plus originales à la philosophie du temps.
  1. L'univocité de l'être est la thèse ontologique fondamentale : l'être se dit d'une seule voix (univoce) de toutes ses manifestations, sans hiérarchie ontologique. Cette thèse est héritée de trois grands moments historiques : Jean Duns Scot (univocité conceptuelle), Spinoza (univocité substantielle), Nietzsche (univocité de l'éternel retour). Deleuze présente Différence et répétition comme le quatrième moment historique de l'univocité, qui prolonge et radicalise ces trois prédécesseurs.
  1. La critique de l'image dogmatique de la pensée (chapitre III) est l'une des sections les plus célèbres de l'œuvre. Deleuze y montre que la philosophie occidentale a toujours présupposé un certain nombre de postulats non interrogés (la bonne nature de la pensée, la communauté des facultés, le primat de la reconnaissance, la subordination de l'erreur à la vérité) qui empêchent la pensée d'accéder à sa véritable vocation.

Les éditions de référence de Différence et répétition sont :

  • Édition originale : Presses Universitaires de France, collection « Bibliothèque de philosophie contemporaine », 1968.
  • Rééditions en collection « Épiméthée » PUF à partir de 1972, multiples rééditions.
  • Édition de poche : collection « Quadrige » PUF à partir de 1993.

L'œuvre a été traduite en plus de vingt langues : anglais (Difference and Repetition, traduction de Paul Patton, Columbia University Press, 1994), allemand, italien, espagnol, portugais, japonais, chinois, etc. La traduction anglaise de Patton est devenue une référence internationale et a contribué à la diffusion mondiale de la pensée deleuzienne dans le monde anglo-saxon.

Contexte historique et conditions de rédaction

Gilles Deleuze (1925-1995) compose Différence et répétition dans une période de maturité intellectuelle, après quinze ans d'études consacrées à divers philosophes singuliers et à divers thèmes littéraires.

Repères biographiques essentiels. Né le 18 janvier 1925 à Paris dans une famille bourgeoise modeste (père ingénieur). Études secondaires au lycée Carnot à Paris, où il a comme professeur de philosophie Maurice Merleau-Ponty brièvement. Hypokhâgne et khâgne au lycée Henri-IV (1943-1944). Études supérieures de philosophie à la Sorbonne (1944-1948), où il a comme maîtres Ferdinand Alquié (1906-1985), Maurice de Gandillac (1906-2006), Jean Hippolyte (1907-1968), Georges Canguilhem (1904-1995). Agrégation de philosophie en 1948, à 23 ans.

Carrière d'enseignement secondaire en province (Amiens, Orléans, lycée Louis-le-Grand à Paris), période durant laquelle il rédige ses premières grandes études : Empirisme et subjectivité sur Hume (1953), puis Nietzsche et la philosophie (1962, succès considérable qui contribue à la réhabilitation française de Nietzsche). Mariage en 1956 avec Fanny Grandjouan.

Maladie pulmonaire. Deleuze souffre d'une tuberculose sévère diagnostiquée en 1968, qui le contraindra à plusieurs opérations chirurgicales (notamment l'ablation d'un poumon en 1969). Cette maladie chronique sera l'arrière-plan de toute sa vie ultérieure et marquera profondément son existence (il se suicidera en 1995 en se jetant de la fenêtre de son appartement parisien, à 70 ans, après une longue dégradation de sa santé).

Carrière universitaire. Maître-assistant à l'Université de Lyon (1964-1969). Soutenance des thèses (Différence et répétition thèse principale, Spinoza et le problème de l'expression thèse complémentaire) en janvier 1969 à la Sorbonne. Nomination à l'Université de Vincennes (qui deviendra Paris VIII en 1980, puis sera transférée à Saint-Denis) en 1969, sur invitation de Michel Foucault qui dirige le département de philosophie. Deleuze y enseignera jusqu'à sa retraite en 1987.

**Rédaction de Différence et répétition (1965-1968). Le travail de thèse s'étend sur environ trois ans, en parallèle de l'enseignement à Lyon et de la rédaction de Spinoza et le problème de l'expression. L'œuvre est rédigée dans un isolement relatif : Deleuze ne participait pas alors aux principaux cercles** parisiens (Tel Quel, Macherey-Althusser, etc.) et menait son travail philosophique de manière relativement solitaire.

Œuvres ultérieures. Après Différence et répétition et avant la collaboration avec Félix Guattari qui débutera en 1969 et produira les Capitalisme et schizophrénie (L'Anti-Œdipe, 1972 ; Mille Plateaux, 1980), Deleuze publie Logique du sens (1969), autre œuvre théorique majeure complémentaire de Différence et répétition. Le partenariat avec Guattari (1930-1992) transformera durablement la trajectoire deleuzienne en l'orientant vers une philosophie politico-sociale plus directement engagée. Les œuvres tardives (Cinéma 1 et Cinéma 2, 1983 et 1985 ; Foucault, 1986 ; Le Pli, 1988 ; Qu'est-ce que la philosophie ? avec Guattari, 1991) prolongeront dans des directions diverses les intuitions philosophiques de Différence et répétition.

Le contexte intellectuel français de la seconde moitié des années 1960 est marqué par :

  • L'hégémonie du structuralisme (Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Louis Althusser, Jacques Lacan) qui domine la pensée française depuis le début des années 1960. Différence et répétition est en partie écrit en dialogue critique avec le structuralisme : Deleuze reconnaît l'apport structuraliste (notion de structure différentielle) tout en le dépassant vers une ontologie de la différence pure.
  • Le renouveau de la lecture française de Nietzsche, auquel Deleuze contribue activement (Nietzsche et la philosophie, 1962) et qui culmine avec le colloque de Cerisy de juillet 1972 (Nietzsche aujourd'hui ?).
  • L'émergence progressive de ce qu'on appellera plus tard le post-structuralisme ou la French Theory : Foucault (Les Mots et les Choses, 1966 ; L'Archéologie du savoir, 1969), Derrida (De la grammatologie, L'Écriture et la différence, La Voix et le phénomène tous publiés en 1967), Lyotard (Discours, figure, 1971). Différence et répétition paraît au cœur de cette effervescence.
  • Les événements de Mai 1968 se produisent quelques mois après la publication de Différence et répétition (mai 1968 ; le livre paraît en mars). Deleuze ne participe pas directement aux événements mais en sera profondément marqué intellectuellement, comme en témoigne sa collaboration ultérieure avec Guattari (issu lui-même des mouvements anti-psychiatriques et politiques de la période).

Réception immédiate. Différence et répétition reçoit dès sa parution un accueil très favorable dans les milieux philosophiques français. Michel Foucault, dans un article de 1970 (« Theatrum philosophicum », Critique, novembre 1970, consacré à Différence et répétition et Logique du sens), salue les deux livres comme l'événement philosophique majeur de la décennie. C'est dans cet article que Foucault prononce la célèbre formule, souvent citée avec une certaine ambiguïté de Foucault lui-même : « Un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien. » Cette formule, qui peut être lue comme prophétique ou comme ironique, témoigne en tout cas de la reconnaissance précoce de l'importance de Deleuze par ses contemporains.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage se compose d'une introduction, de cinq chapitres principaux, et d'une conclusion.

Introduction : Répétition et différence. Deleuze y présente la problématique générale du livre : la répétition n'est pas la généralité (qui est juridique : on peut remplacer un cas particulier par un autre dans la même règle), elle est au contraire une conduite par rapport à un singulier irremplaçable. La répétition authentique n'est pas la récurrence du Même mais la production de la différence. Cette introduction pose les trois axes du livre : critique de la subordination de la différence à l'identité, théorie de la répétition créatrice, renversement du platonisme.

Chapitre I : La différence en elle-même. Critique systématique des quatre formes historiques sous lesquelles la différence a été pensée dans la philosophie occidentale et qui la subordonnent toujours à l'identité :

  • L'identité du concept (Aristote, Hegel) : la différence est ce qui se distingue à l'intérieur d'un genre commun, donc subordonnée à l'identité générique.
  • L'analogie du jugement : la différence est pensée par analogie avec d'autres différences connues, donc rapportée à des termes identiques.
  • L'opposition du prédicat : la différence est pensée comme contradiction ou contrariété, donc subordonnée à la dialectique de l'identique et de son négatif.
  • La ressemblance dans la perception : la différence est pensée à partir d'une ressemblance préalable qui la fonde, donc subordonnée à l'identité perceptive.

Contre ces quatre subordinations, Deleuze défend la possibilité de penser la différence comme pure différence, libre de toute médiation identitaire. C'est ici qu'il invoque la tradition de l'univocité de l'être (Duns Scot, Spinoza, Nietzsche) comme alternative historique à la pensée dominante de l'analogie de l'être (Aristote, Thomas d'Aquin).

Chapitre II : La répétition pour elle-même. Théorie des trois synthèses du temps comme constitutives de la subjectivité et de l'expérience :

  • Première synthèse : l'habitude, qui constitue le présent vivant par la rétention du passé immédiat et l'attente du futur immédiat. Deleuze s'inspire ici de Hume (qu'il avait étudié dans Empirisme et subjectivité) et de Bergson (présent comme synthèse passive).
  • Deuxième synthèse : la mémoire pure, qui constitue le passé en tant que tel (et non pas seulement comme ancien présent). Cette synthèse est héritée directement de Bergson (passé pur, Matière et mémoire).
  • Troisième synthèse : l'éternel retour, qui constitue le futur comme dimension du nouveau. Cette synthèse est héritée de Nietzsche, mais réinterprétée par Deleuze comme épreuve sélective : seul ce qui est différence pure peut éternellement revenir, le Même ne revient jamais.

Chapitre III : L'image de la pensée. L'un des chapitres les plus célèbres de l'œuvre. Deleuze y critique l'image dogmatique que la philosophie occidentale s'est faite de la pensée depuis Platon. Cette image repose sur huit postulats non interrogés :

  1. Postulat du bon vouloir du penseur (la pensée aime naturellement le vrai).
  2. Postulat du sens commun (les facultés se rapportent à un même objet par accord).
  3. Postulat de la reconnaissance (la pensée fonctionne sur le mode de la reconnaissance d'objets connus).
  4. Postulat de l'élément représentatif (la pensée se déploie dans l'élément de la représentation).
  5. Postulat de l'erreur (l'erreur est la seule alternative à la vérité).
  6. Postulat de la désignation (le sens se réduit à la désignation).
  7. Postulat de la modalité (les solutions précèdent les problèmes).
  8. Postulat de la méthode (l'apprentissage se réduit au savoir).

Contre cette image dogmatique, Deleuze défend une pensée sans image qui prend pour point de départ non pas la reconnaissance mais la rencontre avec ce qui force à penser, non pas la méthode mais l'apprentissage comme processus d'individuation, non pas la représentation mais la différence pure.

Chapitre IV : Synthèse idéelle de la différence. Théorie deleuzienne de l'Idée (ou de la multiplicité virtuelle) comme structure différentielle pré-individuelle. Deleuze s'inspire ici du calcul différentiel mathématique (Leibniz, mais aussi les mathématiciens du XIXᵉ siècle Riemann, Galois) pour penser une multiplicité qui n'est pas composée d'éléments identifiables mais de rapports différentiels purs. L'Idée est cette structure différentielle qui, par un processus de différenciation, s'actualise dans le monde sensible. Le couple différentiation / différenciation est l'un des concepts deleuziens les plus techniques de l'œuvre.

Chapitre V : Synthèse asymétrique du sensible. Théorie du sensible comme champ d'individuations asymétriques. Deleuze s'inspire ici de la thermodynamique (Gilbert Simondon, dont Deleuze admire l'œuvre L'Individuation à la lumière des notions de forme et d'information, 1958) et de la biologie moderne pour penser le sensible comme champ d'intensités qui s'individuent par rupture d'équilibre. L'individuation précède l'individu : ce sont les processus différentiels intensifs qui produisent les individualités, et non l'inverse.

Conclusion : Différence et répétition. Deleuze y reprend les principales thèses du livre et défend l'unité profonde entre différence pure et répétition authentique : la différence est ce qui se répète dans la répétition créatrice, et la répétition créatrice est la production continue de la différence. Cette unité thèse-antithèse (différence / répétition) ne se résout pas dialectiquement dans une synthèse supérieure (à la manière hégélienne) mais constitue le mouvement même de l'ontologie deleuzienne.

Thèses centrales

Le renversement du platonisme. Thèse programmatique fondatrice. La philosophie occidentale depuis Platon a toujours hiérarchisé les modèles (Idées, originaux) et les copies (apparences, simulacres). Cette hiérarchie suppose une identité préalable (le modèle) à laquelle les copies se rapportent par ressemblance. Le renversement du platonisme consiste à libérer le simulacre de cette hiérarchie : penser le simulacre pour lui-même, comme différence pure qui ne renvoie plus à aucun modèle identique. Cette thèse, héritée de Nietzsche (Le Crépuscule des idoles, 1888 : « Comment le 'monde vrai' devint enfin fable ») et reprise par Pierre Klossowski (Nietzsche et le cercle vicieux, 1969), structure tout le programme deleuzien.

La subordination quadruple de la différence à l'identité. Diagnostic historique majeur. La philosophie occidentale a pensé la différence sous quatre catégories qui la subordonnent toutes à l'identité : identité du concept, analogie du jugement, opposition du prédicat, ressemblance dans la perception. Cette quadruple subordination empêche de penser la différence pour elle-même. Le diagnostic deleuzien est l'un des plus précis de l'histoire de la pensée occidentale sur ce point.

L'univocité de l'être. Thèse ontologique fondatrice. L'être se dit d'une seule voix (univoce) de toutes ses manifestations, sans hiérarchie ontologique. Cette thèse s'oppose à la conception analogique de l'être dominante depuis Aristote et systématisée par Thomas d'Aquin (l'être se dit analogiquement de Dieu et des créatures, avec une hiérarchie ontologique). Deleuze identifie trois grands moments historiques de l'univocité dans la philosophie occidentale : Jean Duns Scot (univocité conceptuelle au début du XIVᵉ siècle), Baruch Spinoza (univocité substantielle au XVIIᵉ siècle), Friedrich Nietzsche (univocité de l'éternel retour au XIXᵉ siècle). Lui-même se présente implicitement comme le quatrième moment historique de l'univocité, qui prolonge et radicalise ces trois prédécesseurs.

Les trois synthèses du temps. Théorie temporelle originale. La subjectivité et l'expérience sont constituées par trois synthèses temporelles distinctes : habitude (synthèse passive du présent vivant), mémoire pure (synthèse du passé en tant que tel), éternel retour (synthèse du futur comme dimension du nouveau). Cette triple synthèse temporelle s'inspire de Hume (pour la première), de Bergson (pour la seconde), de Nietzsche (pour la troisième), tout en les intégrant dans une théorie originale du temps comme production différentielle.

Le virtuel et l'actuel. Distinction ontologique centrale. Le virtuel n'est pas l'irréel ni le possible : il est une réalité pleine qui se distingue de l'actuel comme processus de l'actuel. La différentiation (avec un T) est le processus interne au virtuel ; la différenciation (avec un C) est le processus d'actualisation du virtuel dans le sensible. Cette distinction virtuel/actuel, héritée de Bergson, est l'un des piliers de l'ontologie deleuzienne.

La répétition créatrice contre la répétition mécanique. Distinction conceptuelle centrale. La répétition ordinaire (mécanique, conformiste, habituelle) est la récurrence du Même : on répète l'identique, sans rien produire de nouveau. La répétition authentique (créatrice, sélective, productive) est au contraire la production continue de la différence : on ne répète pas le Même mais le différent. L'éternel retour nietzschéen, réinterprété par Deleuze, est l'épreuve sélective qui distingue les deux types de répétition.

La critique de l'image dogmatique de la pensée. Diagnostic majeur. La philosophie occidentale a toujours présupposé un certain nombre de postulats non interrogés sur la nature de la pensée : la bonne nature du penseur, la communauté des facultés, le primat de la reconnaissance, la subordination de l'erreur à la vérité, etc. Ces postulats empêchent la pensée d'accéder à sa véritable vocation, qui est de rencontrer ce qui la force à penser (le signe, l'événement, l'Idée problématique).

La pensée comme rencontre avec ce qui force à penser. Conception non dogmatique de la pensée. Au lieu de fonctionner sur le mode de la reconnaissance (re-connaître un objet déjà connu sous une catégorie déjà disponible), la vraie pensée commence par une rencontre avec quelque chose qui résiste à la reconnaissance, qui force à penser autrement, qui trouble l'image dogmatique. Cette conception non dogmatique de la pensée prolonge des intuitions de Proust (que Deleuze avait étudié dans Proust et les signes, 1964) et préfigure les analyses du désir comme production chez Deleuze-Guattari.

L'individuation précède l'individu. Thèse ontologique forte héritée de Gilbert Simondon. Les individus ne sont pas des points de départ : ce sont des résultats de processus pré-individuels d'individuation. Les processus différentiels intensifs (qui caractérisent le sensible) produisent les individualités, et non l'inverse. Cette thèse a des conséquences importantes pour la biologie, la psychologie, la sociologie, et préfigure plusieurs développements ultérieurs (théorie deleuzo-guattarienne du désir comme production, philosophie du devenir).

La philosophie comme création de concepts. Conception originale de la philosophie qui sera systématisée plus tard dans Qu'est-ce que la philosophie ? (avec Guattari, 1991). La philosophie n'est ni science ni opinion : elle est l'activité spécifique qui consiste à créer des concepts nouveaux pour penser les problèmes qui se posent à une époque. Différence et répétition est l'un des plus grands actes de création conceptuelle de la philosophie française du XXᵉ siècle : différentiation, différenciation, virtuel, actuel, image dogmatique, sans-fond, intensité, individuation pré-individuelle, etc.

Postérité et influence

Influence sur Michel Foucault. Foucault salue dès 1970 Différence et répétition comme l'événement philosophique majeur de la décennie dans son article « Theatrum philosophicum » (Critique, novembre 1970). Plusieurs concepts foucaldiens ultérieurs (dispositif, événement, micropolitique) dialoguent indirectement avec les positions deleuziennes. La filiation Deleuze-Foucault est réciproque : ils s'influencent mutuellement, et Foucault soutient Deleuze quand celui-ci est attaqué (notamment lors de la querelle avec les althussériens dans les années 1970), tandis que Deleuze consacrera à Foucault après sa mort un livre majeur (Foucault, 1986).

Influence sur la French Theory. Différence et répétition est l'une des œuvres fondatrices de ce que les universitaires anglo-saxons appellent la « French Theory » : ensemble flou regroupant Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Kristeva et plusieurs autres, qui a profondément marqué les humanités américaines à partir des années 1970-1980 (littérature, études culturelles, théorie politique, études queer, etc.). La diffusion anglo-saxonne de Deleuze a été lente jusqu'à la traduction de Différence et répétition par Paul Patton en 1994, après quoi elle s'est considérablement intensifiée.

Influence sur Derrida. Derrida, contemporain de Deleuze et proche par certains aspects (critique de la métaphysique de la présence, attention à la différence), a entretenu des relations philosophiques complexes avec lui. Les deux philosophes ne se sont jamais ouvertement opposés ni explicitement engagés en dialogue : ils représentent deux versions différentes du post-structuralisme français, l'une plus affirmative et ontologique (Deleuze), l'autre plus déconstructive et textuelle (Derrida). À la mort de Deleuze en 1995, Derrida a écrit un hommage émouvant qui reconnaît leur proximité philosophique sans la systématiser.

Influence sur Alain Badiou. Alain Badiou (né en 1937) est l'un des critiques systématiques de la philosophie deleuzienne. Son livre Deleuze. La clameur de l'Être (1997) propose une lecture forte mais critique de Deleuze, défendant que l'univocité deleuzienne reste prisonnière d'une métaphysique du Un que Badiou rejette au profit d'une ontologie du multiple pur (héritée de la théorie des ensembles cantorienne). Le débat Badiou-Deleuze est l'une des controverses majeures de la philosophie française contemporaine.

Influence sur les sciences humaines. Différence et répétition a inspiré de nombreux travaux dans les sciences humaines :

  • En anthropologie : Eduardo Viveiros de Castro (Métaphysiques cannibales, 2009).
  • En géographie : Manuel DeLanda (A Thousand Years of Nonlinear History, 1997).
  • En études littéraires : nombreux travaux sur Beckett, Kafka, Proust dans le sillage des analyses deleuziennes.
  • En musicologie : Pascale Criton.
  • En architecture : Bernard Cache, Greg Lynn et le mouvement de l'« architecture pliée ».
  • En théorie politique : Antonio Negri (Empire, avec Michael Hardt, 2000) qui s'inspire largement de Deleuze-Guattari et indirectement de Différence et répétition.

Influence sur les sciences naturelles. La conception deleuzienne de l'individuation pré-individuelle, du virtuel comme champ différentiel, des intensités thermodynamiques, a inspiré plusieurs scientifiques et philosophes des sciences :

  • En mathématiques : Albert Lautman, Gilles Châtelet (que Deleuze a inspiré et qui l'a inspiré en retour).
  • En biologie évolutive : Brian Massumi et le mouvement du « nouveau matérialisme ».
  • En physique théorique : certaines lectures contemporaines de la mécanique quantique et de la thermodynamique des systèmes ouverts.

Réception anglo-saxonne. La diffusion anglo-saxonne de Deleuze, longtemps freinée par l'absence de traductions, s'est considérablement intensifiée à partir des années 1990. Paul Patton, Brian Massumi, Constantin Boundas, Daniel W. Smith, James Williams, Manuel DeLanda, Claire Colebrook sont les principaux artisans de cette réception. Différence et répétition y est devenu un texte canonique des programmes de philosophie continentale, d'études culturelles, de théorie politique radicale.

Critiques principales.

  • Critique de la technicité opaque : Différence et répétition est l'une des œuvres philosophiques les plus difficiles du XXᵉ siècle français. Sa technicité conceptuelle, son recours simultané à des sources hétérogènes (mathématiques, biologie, psychanalyse, histoire de la philosophie), son style elliptique, la rendent inaccessible à de nombreux lecteurs. Cette difficulté est parfois jugée excessive voire élitiste.
  • Critique badiousienne de l'univocité : pour Alain Badiou, l'univocité deleuzienne reste prisonnière d'une métaphysique du Un (l'être univoque comme Un qui se dit en plusieurs voix). Badiou défend au contraire une ontologie du multiple pur (héritée de Cantor) qui ne nécessite aucun Un sous-jacent. Cette critique structure Deleuze. La clameur de l'Être (1997).
  • Critique de la récupération anti-politique : la dimension philosophique pure de Différence et répétition (sans engagement politique direct) contraste avec les œuvres deleuzo-guattariennes postérieures plus politiques (L'Anti-Œdipe, Mille Plateaux). Certains lecteurs marxistes ou althussériens ont reproché à Différence et répétition une forme de dépolitisation philosophique. Deleuze répondrait que la critique de l'image dogmatique de la pensée est en elle-même un acte politique profond.
  • Critique de l'inactualité scientifique : les emprunts deleuziens aux sciences (mathématiques différentielles, thermodynamique, théorie de l'information) sont parfois jugés datés ou imprécis par les spécialistes. Cette critique a été particulièrement formulée par Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures intellectuelles, 1997) qui reprochent à Deleuze (et à plusieurs autres penseurs français) un usage métaphorique et non rigoureux des concepts scientifiques.
  • Critique de l'oubli de la rationalité communicationnelle : pour Jürgen Habermas et l'École de Francfort, la philosophie deleuzienne (et plus généralement le post-structuralisme français) néglige la dimension communicationnelle et rationnelle de la pensée au profit d'une mystique de la différence pure. Cette critique reste vive dans le débat franco-allemand contemporain.

Lectures contemporaines. Différence et répétition reste massivement étudié :

  • Dans les programmes universitaires de philosophie française contemporaine.
  • Dans les programmes de continental philosophy anglo-saxons et internationaux.
  • Dans les études d'histoire de la philosophie (pour le diagnostic deleuzien sur la philosophie occidentale).
  • Dans les disciplines des humanités qui ont été marquées par la French Theory.

Controverses et débats

Deleuze philosophe systématique ou penseur sans système ? Question récurrente. Position deleuzienne explicite : Deleuze refuse l'étiquette « systématique » au sens hégélien (système clos qui prétend tout expliquer), mais reconnaît une cohérence systématique de sa propre pensée. Différence et répétition est probablement son œuvre la plus systématique, au sens où elle expose les principes fondamentaux de son ontologie. Position critique : Deleuze reste partiellement systématique tout en évitant les écueils de la systématicité hégélienne.

L'univocité deleuzienne et l'univocité scotiste. Question d'histoire de la philosophie. La lecture deleuzienne de Duns Scot est-elle fidèle à Duns Scot ? Position de plusieurs médiévistes : Deleuze utilise Duns Scot pour ses propres fins ontologiques contemporaines, sans toujours rendre justice à la complexité scolastique du texte scotiste. Position deleuzienne : la fidélité historique n'est pas le seul critère d'une lecture philosophique légitime ; ce qui compte est de réactiver les puissances conceptuelles d'un auteur dans le présent.

Différence et répétition et Logique du sens : continuité ou rupture ? Question d'interprétation de l'œuvre deleuzienne. Les deux livres paraissent à un an d'intervalle (1968 et 1969) et exposent une philosophie similaire dans des contextes différents. Position majoritaire : il y a une continuité profonde entre les deux œuvres, qui constituent ensemble la grande première systématique deleuzienne, avant la collaboration avec Guattari (1969 et après).

Deleuze avant et après Guattari. Question majeure pour l'interprétation de l'œuvre deleuzienne. Le partenariat avec Félix Guattari (1930-1992) à partir de 1969 produit L'Anti-Œdipe (1972), Kafka. Pour une littérature mineure (1975), Mille Plateaux (1980), Qu'est-ce que la philosophie ? (1991). Ces œuvres représentent-elles un prolongement ou une rupture par rapport à Différence et répétition ? Position majoritaire : il y a continuité profonde des intuitions ontologiques, mais transformation du style philosophique (plus collectif, plus politique, plus expérimental) et extension des concepts (rhizome, devenir, agencements, machines abstraites).

Citations clés

« La philosophie occidentale depuis Platon a systématiquement subordonné la différence à l'identité, sous quatre formes : identité du concept, analogie du jugement, opposition du prédicat, ressemblance dans la perception. Il faut libérer la différence de cette quadruple subordination pour la penser en elle-même. »

-- Différence et répétition, paraphrase du diagnostic central du chapitre I

« La répétition authentique n'est pas la récurrence du Même mais la production continue de la différence. L'éternel retour nietzschéen, réinterprété comme épreuve sélective, est ce qui distingue la répétition créatrice de la répétition mécanique. »

-- Différence et répétition, paraphrase de la doctrine de la répétition

« L'être se dit d'une seule voix de toutes ses manifestations, sans hiérarchie ontologique. Trois grands moments historiques de l'univocité : Duns Scot, Spinoza, Nietzsche. »

-- Différence et répétition, paraphrase de la thèse ontologique de l'univocité

« La vraie pensée ne commence pas par la reconnaissance d'objets déjà connus, mais par la rencontre avec ce qui force à penser, qui résiste à la reconnaissance, qui trouble l'image dogmatique de la pensée. »

-- Différence et répétition, paraphrase de la conception non dogmatique de la pensée

« Le virtuel n'est pas l'irréel ni le possible : il est une réalité pleine qui se distingue de l'actuel comme processus interne. La différentiation est le processus dans le virtuel ; la différenciation est le processus d'actualisation du virtuel dans le sensible. »

-- Différence et répétition, paraphrase de la doctrine du virtuel et de l'actuel

Pour aller plus loin

  • Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, coll. « Épiméthée », 1968 ; rééditions Quadrige PUF à partir de 1993. Édition française de référence.
  • Gilles Deleuze, Spinoza et le problème de l'expression, Éditions de Minuit, 1968. Thèse complémentaire complémentaire de la thèse principale.
  • Gilles Deleuze, Logique du sens, Éditions de Minuit, 1969. Œuvre théorique majeure complémentaire qui poursuit les analyses ontologiques de Différence et répétition.
  • Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962 ; rééditions. Étude monographique qui prépare directement la théorie deleuzienne de la différence.
  • Gilles Deleuze, Le Bergsonisme, PUF, 1966 ; rééditions. Étude monographique qui prépare la théorie deleuzienne du virtuel et de la mémoire pure.
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991. Réflexion tardive sur la philosophie qui prolonge plusieurs intuitions de Différence et répétition.
  • Michel Foucault, « Theatrum philosophicum », Critique, novembre 1970, repris dans Dits et écrits, Gallimard. Article fondateur de la réception française de Différence et répétition.
  • Alain Badiou, Deleuze. La clameur de l'Être, Hachette, 1997. Étude critique majeure.
  • François Zourabichvili, Deleuze. Une philosophie de l'événement, PUF, 1994. Étude française classique de la pensée deleuzienne.
  • François Zourabichvili, Le Vocabulaire de Deleuze, Ellipses, 2003. Dictionnaire conceptuel de référence.
  • Anne Sauvagnargues, Deleuze. L'empirisme transcendantal, PUF, 2009. Étude française contemporaine majeure.
  • Daniel W. Smith, Essays on Deleuze, Edinburgh University Press, 2012. Recueil de référence en anglais.
  • James Williams, Gilles Deleuze's Difference and Repetition : A Critical Introduction and Guide, Edinburgh University Press, 2003. Guide de lecture en anglais.
  • Joe Hughes, Deleuze's Difference and Repetition, Bloomsbury, 2009. Autre guide de lecture en anglais.

Sources

  • « Gilles Deleuze », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
  • « Différence et répétition », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
  • Notice « Gilles Deleuze » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Daniel W. Smith et John Protevi, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
  • François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, La Découverte, 2007. Biographie de référence en français.
  • Michel Foucault, « Theatrum philosophicum », Critique, novembre 1970.

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```yaml oeuvre: slug: difference-et-repetition titreoriginal: "Différence et répétition" titrefrancais: "Différence et répétition" langueoriginale: francais typeoeuvre: traite datepublication: 1968 datepublicationaffichage: "1968 (Paris, Presses Universitaires de France, coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine ; thèse principale de doctorat de Gilles Deleuze soutenue à la Sorbonne en janvier 1969 sous la direction de Maurice de Gandillac, la thèse complémentaire étant Spinoza et le problème de l'expression publiée la même année aux Éditions de Minuit)" dateredaction: "1965-1968" posthume: false nombrechapitres: 5 niveaudifficulte: 5 auteurslug: deleuze descriptioncourte: | Œuvre théorique majeure de Gilles Deleuze publiée à Paris aux Presses Universitaires de France en 1968. Deleuze a alors 43 ans et enseigne depuis 1964 à l'Université de Lyon. L'ouvrage est sa thèse de doctorat principale soutenue à la Sorbonne en janvier 1969 sous la direction de Maurice de Gandillac, la thèse complémentaire étant Spinoza et le problème de l'expression. Tournant majeur de la trajectoire deleuzienne : après une série d'études monographiques (Hume, Nietzsche, Kant, Bergson, Spinoza), Deleuze présente sa propre philosophie systématique. Articule la critique de la subordination quadruple de la différence à l'identité dans la philosophie occidentale (identité du concept, analogie du jugement, opposition du prédicat, ressemblance dans la perception), la théorie des trois synthèses du temps (habitude, mémoire pure, éternel retour), la thèse ontologique de l'univocité de l'être (héritée de Duns Scot, Spinoza, Nietzsche), la critique célèbre de l'image dogmatique de la pensée (chapitre III), et la doctrine du virtuel comme réalité différentielle pré-individuelle. Œuvre fondatrice de la French Theory et l'une des plus influentes de la philosophie française contemporaine. metatitle: "Différence et répétition (Deleuze, 1968) - Philotopie" metadescription: | Différence et répétition de Gilles Deleuze (1968) : renversement du platonisme, univocité de l'être, trois synthèses du temps, critique de l'image dogmatique de la pensée, virtuel. statut: publie philosophes_associes:

  • slug: deleuze

role: auteur description: | Deleuze rédige cette œuvre entre 1965 et 1968 alors qu'il enseigne à l'Université de Lyon comme maître-assistant. Il a 43 ans à la publication. L'œuvre marque le tournant entre la première période deleuzienne d'études monographiques (Hume 1953, Nietzsche 1962, Kant 1963, Bergson 1966, Spinoza 1968) et la période suivante d'élaboration philosophique propre. Soutenue à la Sorbonne en janvier 1969 comme thèse principale (avec Spinoza et le problème de l'expression comme thèse complémentaire), elle précède de quelques mois la rencontre avec Félix Guattari qui transformera durablement la trajectoire deleuzienne avec L'Anti-Œdipe (1972) puis Mille Plateaux (1980).

  • slug: platon

role: interlocuteur description: | Platon est l'adversaire fondamental de Différence et répétition. Le renversement du platonisme, hérité de Nietzsche, est le programme central de l'ouvrage. La hiérarchie platonicienne des modèles (Idées) et des copies (apparences, simulacres) est ce qu'il faut renverser pour libérer le simulacre et la différence pure de leur subordination à l'identité. Deleuze consacre un appendice à Platon (Renverser le platonisme) qui synthétise cette critique fondatrice.

  • slug: aristote

role: interlocuteur description: | Aristote représente pour Deleuze la première grande systématisation de la subordination de la différence à l'identité dans la philosophie occidentale. La conception aristotélicienne de la différence comme distinction spécifique à l'intérieur d'un genre commun (différence comme prédicat) est l'une des cibles directes du chapitre I (La différence en elle-même). La théorie aristotélicienne de l'analogie de l'être est l'autre cible majeure, à laquelle Deleuze oppose l'univocité de l'être héritée de Duns Scot, Spinoza et Nietzsche.

  • slug: hegel

role: interlocuteur description: | Hegel représente pour Deleuze la culmination moderne de la subordination de la différence à l'identité, sous la forme de la dialectique. La différence hégélienne, pensée comme contradiction qui se résout dans une synthèse supérieure identitaire, est la cible majeure du chapitre I. Cette critique anti-hégélienne, héritée de Nietzsche et de Bergson, est l'un des traits constants de la philosophie deleuzienne.

  • slug: kant

role: interlocuteur description: | Kant est un interlocuteur ambivalent. Deleuze critique le kantisme pour son fondement représentatif et son enchâssement dans l'image dogmatique de la pensée. Mais il en retient la conception de la synthèse temporelle (Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale et Déduction des catégories), qu'il transforme dans sa théorie des trois synthèses du temps (chapitre II). Le rapport Deleuze-Kant est l'un des plus complexes de l'œuvre.

  • slug: nietzsche

role: interlocuteur description: | Nietzsche est l'inspirateur majeur de Différence et répétition. La doctrine nietzschéenne de l'éternel retour, réinterprétée par Deleuze comme épreuve sélective qui distingue la répétition créatrice (du différent) de la répétition mécanique (du Même), structure le chapitre II (La répétition pour elle-même). Plus largement, la stratégie deleuzienne de renversement du platonisme prolonge directement la stratégie nietzschéenne du Crépuscule des idoles. Nietzsche est aussi l'un des trois grands moments historiques de l'univocité de l'être identifiés par Deleuze.

  • slug: bergson

role: interlocuteur description: | Bergson est l'autre grand inspirateur de Différence et répétition. La théorie bergsonienne du temps (durée pure, mémoire pure comme passé en tant que tel) est directement intégrée dans la théorie deleuzienne des trois synthèses du temps. La conception bergsonienne du virtuel comme réalité différentielle est l'arrière-plan direct de la doctrine deleuzienne du virtuel et de l'actuel (chapitre IV). Deleuze avait consacré Le Bergsonisme (1966) à cette philosophie qu'il considérait comme l'une des grandes ressources de la pensée contemporaine.

  • slug: spinoza

role: interlocuteur description: | Spinoza est l'un des trois grands moments historiques de l'univocité de l'être identifiés par Deleuze, avec Duns Scot et Nietzsche. La conception spinoziste de la substance unique qui se dit univoquement de tous ses modes est l'arrière-plan ontologique direct de la doctrine deleuzienne de l'univocité. Deleuze rédigeait parallèlement Spinoza et le problème de l'expression comme thèse complémentaire, ce qui souligne l'importance centrale de Spinoza dans son projet philosophique de l'époque.

  • slug: duns-scot

role: interlocuteur description: | Duns Scot est le premier des trois grands moments historiques de l'univocité de l'être dans la lecture deleuzienne. Sa thèse de l'univocité conceptuelle de l'être (l'être se dit univoquement de Dieu et des créatures, contre l'analogie thomiste) est saluée par Deleuze comme l'invention du concept ontologique majeur de la philosophie occidentale. Le Tractatus de primo principio (vers 1305-1308) et plus largement les œuvres scotistes sur la métaphysique sont les sources directes de cette tradition de l'univocité que Deleuze entend prolonger et radicaliser.

  • slug: descartes

role: interlocuteur description: | Descartes représente pour Deleuze l'un des fondateurs modernes de l'image dogmatique de la pensée (chapitre III). Le cogito cartésien comme certitude première à partir de laquelle se déploie toute la connaissance présuppose la bonne nature du penseur, le primat de la reconnaissance, l'élément représentatif de la pensée. Cette critique anti-cartésienne est l'une des composantes de la critique deleuzienne de la modernité philosophique.

  • slug: leibniz

role: interlocuteur description: | Leibniz est l'inspirateur majeur de la théorie deleuzienne du virtuel et de la différentielle (chapitre IV). Le calcul différentiel leibnizien, avec sa conception des rapports infinitésimaux, fournit le modèle mathématique de la multiplicité virtuelle deleuzienne comme structure de rapports différentiels purs. Deleuze consacrera plus tard une œuvre entière à Leibniz (Le Pli. Leibniz et le baroque, 1988) qui prolongera ces analyses.

  • slug: david-hume

role: interlocuteur description: | Hume, premier philosophe étudié par Deleuze dans Empirisme et subjectivité (1953), est l'inspirateur de la première synthèse du temps (l'habitude comme synthèse du présent vivant). La conception humienne de l'habitude comme principe psychologique fondamental qui constitue la subjectivité est directement intégrée dans la théorie deleuzienne des trois synthèses du temps (chapitre II).

  • slug: foucault

role: heritier description: | Foucault salue Différence et répétition en 1970 dans son article Theatrum philosophicum (Critique, novembre 1970) comme l'événement philosophique majeur de la décennie. C'est dans cet article que Foucault prononce la célèbre formule (qu'on peut lire comme prophétique ou ironique) : un jour peut-être le siècle sera deleuzien. Plusieurs concepts foucaldiens ultérieurs (dispositif, événement, micropolitique) dialoguent indirectement avec les positions deleuziennes. Deleuze lui rendra hommage après sa mort avec Foucault (1986).

  • slug: derrida

role: heritier description: | Derrida, contemporain de Deleuze et proche par certains aspects (critique de la métaphysique de la présence, attention à la différence), n'est jamais ouvertement entré en dialogue explicite avec Deleuze. Les deux philosophes représentent deux versions différentes du post-structuralisme français, l'une plus affirmative et ontologique (Deleuze), l'autre plus déconstructive et textuelle (Derrida). À la mort de Deleuze en 1995, Derrida lui consacrera un hommage émouvant qui reconnaît leur proximité philosophique sans la systématiser. ```