Gilles Deleuze
Philosophe français majeur, penseur de la différence, de la multiplicité et du devenir. Sa philosophie de la création de concepts, ses œuvres personnelles (Différence et répétition) et sa collaboration avec Guattari (Capitalisme et schizophrénie, le rhizome) ont une influence mondiale.
Biographie
Gilles Deleuze naît le 18 janvier 1925 à Paris et meurt le 4 novembre 1995 dans la même ville. Philosophe français majeur de la seconde moitié du XXe siècle, figure importante de ce qu'on a appelé la « pensée 68 », il a développé une œuvre originale et foisonnante, à la croisée de l'histoire de la philosophie, de la métaphysique, de l'esthétique et de la pensée politique, dont l'influence reste considérable.
Deleuze naît dans une famille parisienne de la classe moyenne. Il fait ses études de philosophie à la Sorbonne dans l'immédiat après-guerre, où il a pour condisciples plusieurs futurs grands noms de la philosophie française. Reçu à l'agrégation de philosophie, il enseigne d'abord dans des lycées, puis à l'université.
La première partie de sa carrière est marquée par une série de livres consacrés à des philosophes (Hume, Nietzsche, Bergson, Spinoza, Kant) et à des écrivains (Proust, Sacher-Masoch). Ces ouvrages ne sont pas de simples commentaires : Deleuze y élabore sa propre pensée à travers une relecture créatrice et souvent décalée de ces auteurs, qu'il met au service d'une philosophie de la différence et de la vie. Son livre sur Nietzsche (1962) a notamment contribué à renouveler profondément la lecture française de ce philosophe.
À la fin des années 1960, Deleuze publie ses deux grandes œuvres proprement personnelles, Différence et répétition (1968) et Logique du sens (1969), qui le consacrent comme un penseur original de premier plan. En 1969, il rejoint l'université expérimentale de Vincennes (Paris VIII), où il enseignera jusqu'à sa retraite, dans un esprit de liberté intellectuelle.
C'est à cette époque que commence sa collaboration décisive avec le psychanalyste et militant Félix Guattari. Ensemble, ils publient L'Anti-Œdipe (1972), puis Mille Plateaux (1980), qui forment les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie, œuvres au retentissement considérable, mêlant philosophie, psychanalyse, politique et critique sociale. Deleuze poursuit par ailleurs une œuvre abondante sur le cinéma, la peinture (Francis Bacon), la littérature, et un dernier livre avec Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? (1991). Atteint d'une grave maladie respiratoire qui l'affaiblit dans ses dernières années, Deleuze met fin à ses jours en 1995. Son œuvre, immense et difficile, n'a cessé depuis de gagner en influence dans le monde entier.
Pensée principale
Gilles Deleuze est l'un des penseurs les plus originaux et les plus difficiles de la philosophie française contemporaine. Son œuvre, foisonnante et inventive, vise à renouveler en profondeur la manière même de faire de la philosophie. Contre une tradition qu'il juge dominée par l'identité, la représentation et le négatif, Deleuze élabore une philosophie de la différence, du devenir, de la multiplicité et de l'affirmation de la vie. Sa pensée est aussi inséparable d'une conception de la philosophie comme création.
La philosophie comme création de concepts
Pour Deleuze, la philosophie n'est ni la contemplation de vérités éternelles, ni la simple réflexion ou communication. Dans Qu'est-ce que la philosophie ? (écrit avec Guattari), il propose une définition originale : la philosophie est l'activité qui consiste à créer des concepts. Le philosophe est un créateur, un inventeur de concepts, comme l'artiste invente des percepts et des affects, ou le scientifique des fonctions. Cette conception explique le caractère même de l'œuvre de Deleuze, qui forge sans cesse des notions nouvelles ou réinvente d'anciennes (le rhizome, le pli, le corps sans organes, la ligne de fuite, l'agencement, le devenir), dans une langue inventive et déroutante.
Cette approche éclaire aussi sa pratique de l'histoire de la philosophie. Quand Deleuze écrit sur Hume, Nietzsche, Spinoza, Bergson ou Kant, il ne fait pas œuvre d'historien neutre : il opère une relecture créatrice, parfois violente, qui dégage chez ces auteurs une pensée de la différence et de la vie. Il constitue ainsi une sorte de lignée philosophique alternative, à contre-courant de la tradition dominante.
La différence et la répétition
L'œuvre proprement philosophique majeure de Deleuze est Différence et répétition (1968). Deleuze y mène une critique de ce qu'il appelle la « philosophie de la représentation », qui depuis Platon subordonne la différence à l'identité : on ne penserait la différence que comme différence entre des choses préalablement identifiées, par rapport à un même. Deleuze veut au contraire penser la différence « en elle-même », comme une réalité première, productrice, et non comme un manque ou une négation par rapport à une identité.
De même, il repense la répétition : non comme la reproduction du même, mais comme une puissance qui, en répétant, fait surgir de la nouveauté et de la différence. Cette philosophie de la différence pure et de la répétition créatrice est d'une grande complexité technique, mais son intention est claire : libérer la pensée de la tyrannie de l'identité et du modèle, pour penser le réel comme processus, devenir, production incessante de nouveauté. Deleuze y déploie une métaphysique du virtuel et de l'actuel, une ontologie de l'intensité et de la multiplicité, qui renouvelle profondément les catégories traditionnelles.
Désir, multiplicités et lignes de fuite
Avec Félix Guattari, dans Capitalisme et schizophrénie (L'Anti-Œdipe, 1972, et Mille Plateaux, 1980), Deleuze prolonge sa pensée dans une direction plus politique et plus critique. Les deux auteurs proposent une critique de la psychanalyse (notamment de la centralité du complexe d'Œdipe), à laquelle ils reprochent d'enfermer le désir dans la famille et le manque. Contre cela, ils conçoivent le désir comme une force positive, productive, qui ne manque de rien et qui investit directement le champ social.
Ils développent une pensée des « multiplicités » et forgent le concept de rhizome, opposé à celui d'arbre : alors que l'arbre est hiérarchique, ordonné autour d'une racine et d'un tronc, le rhizome est un réseau horizontal, sans centre ni hiérarchie, où tout point peut être connecté à tout autre. Ce modèle du rhizome est devenu emblématique de la pensée deleuzienne et a connu une grande fortune bien au-delà de la philosophie.
À ces concepts s'ajoutent ceux de « ligne de fuite » (les mouvements par lesquels on échappe aux structures établies, on crée du nouveau), de « déterritorialisation » et de « reterritorialisation », de « devenir » (devenir-animal, devenir-femme, processus par lesquels on sort de son identité fixe). Toute cette philosophie vise à penser et à favoriser ce qui échappe, ce qui crée, ce qui se transforme, contre les pouvoirs qui fixent, ordonnent et enferment. Affirmation de la vie, de la différence et du mouvement, la pensée de Deleuze se veut une machine à libérer les puissances créatrices, dans la pensée comme dans l'existence.
Œuvres majeures
L'œuvre de Deleuze est abondante et se répartit en plusieurs ensembles : les monographies sur d'autres penseurs et artistes, les grandes œuvres personnelles, les ouvrages écrits avec Guattari, et les livres sur l'art.
Les monographies de la première période ne sont pas de simples commentaires, mais des relectures créatrices au service de sa propre pensée. Empirisme et subjectivité (1953) porte sur Hume. Nietzsche et la philosophie (1962) propose une lecture de Nietzsche qui a profondément renouvelé sa réception en France, en insistant sur l'affirmation, la force et le sens. Le Bergsonisme (1966) porte sur Bergson, Spinoza et le problème de l'expression (1968) sur Spinoza, qui restera une référence majeure pour Deleuze. Il écrit aussi sur Proust (Proust et les signes, 1964) et sur Kant.
Différence et répétition (1968) est l'œuvre philosophique majeure et la plus systématique de Deleuze, sa thèse principale. Il y développe sa philosophie de la différence pure et de la répétition créatrice, et sa critique de la philosophie de la représentation. C'est un livre exigeant, considéré comme l'un des grands textes métaphysiques du XXe siècle.
Logique du sens (1969) prolonge cette réflexion à partir d'une méditation sur le sens, le langage et l'événement, en dialoguant notamment avec la logique stoïcienne et avec l'œuvre de Lewis Carroll.
Les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie, écrits avec Félix Guattari, sont parmi les œuvres les plus retentissantes. L'Anti-Œdipe (1972), dans le sillage de Mai 68, propose une critique de la psychanalyse et une pensée du désir comme production. Mille Plateaux (1980) est une œuvre foisonnante et inclassable, organisée en « plateaux » que l'on peut lire dans n'importe quel ordre, où sont forgés nombre des concepts les plus célèbres (le rhizome, le corps sans organes, les agencements, les devenirs, la déterritorialisation).
Deleuze a aussi consacré des ouvrages importants à l'art. Ses deux volumes sur le cinéma (L'Image-mouvement, 1983, et L'Image-temps, 1985) proposent une philosophie du cinéma très influente. Francis Bacon. Logique de la sensation (1981) porte sur la peinture. Le Pli. Leibniz et le baroque (1988) revisite Leibniz.
Enfin, Qu'est-ce que la philosophie ? (1991), dernier livre écrit avec Guattari, propose une réflexion sur la nature de la philosophie, de l'art et de la science, et sur la création de concepts.
Postérité et influence
L'influence de Deleuze, déjà importante de son vivant, n'a cessé de croître depuis sa mort, au point qu'il est aujourd'hui l'un des philosophes français contemporains les plus lus, les plus commentés et les plus mobilisés dans le monde, en particulier dans le monde anglophone.
En philosophie, Deleuze a profondément marqué la pensée contemporaine. Sa philosophie de la différence, de la multiplicité et du devenir a renouvelé la métaphysique et a fourni des outils conceptuels à de nombreux travaux. Sa relecture de l'histoire de la philosophie (Spinoza, Nietzsche, Bergson, Leibniz) a influencé la manière dont ces auteurs sont lus. Il est souvent associé, malgré leurs différences, à d'autres penseurs français de sa génération comme Foucault (dont il était proche et auquel il a consacré un livre) et Derrida, dans ce qu'on a regroupé sous les étiquettes de « poststructuralisme » ou de « French Theory ».
C'est précisément dans le monde anglophone, sous le nom de « French Theory », que l'œuvre de Deleuze a connu une diffusion spectaculaire, souvent plus large encore qu'en France. Elle y a irrigué de très nombreux champs : les études littéraires et culturelles, la théorie politique, les études de genre, l'esthétique, la géographie, l'architecture, et bien d'autres. Les concepts deleuziens (le rhizome, la ligne de fuite, le devenir, l'agencement, la déterritorialisation, le corps sans organes) y sont devenus des outils largement employés.
Dans le domaine de l'art et de la création, l'influence de Deleuze est également considérable. Ses travaux sur le cinéma sont une référence des études cinématographiques. Sa pensée a inspiré des artistes, des architectes, des créateurs de toutes disciplines, séduits par sa philosophie de la création, de la nouveauté et de l'expérimentation.
En théorie politique et sociale, Capitalisme et schizophrénie a nourri des courants critiques variés, attentifs aux formes de domination et aux possibilités de résistance et de création de modes de vie alternatifs. La pensée deleuzienne du désir, des multiplicités et des lignes de fuite y trouve des prolongements militants et théoriques.
L'œuvre de Deleuze n'est pas sans susciter de débats. Sa difficulté, son vocabulaire inventif, son rapport très libre à l'histoire de la philosophie et aux sciences ont été critiqués (certains lui ont reproché un usage métaphorique ou approximatif de notions scientifiques). Son influence très large a parfois donné lieu à des usages superficiels de ses concepts. Mais ces critiques n'entament pas une postérité exceptionnelle. Aujourd'hui, Deleuze est reconnu comme l'un des grands philosophes du XXe siècle, et son œuvre continue d'inspirer une recherche internationale foisonnante, à la mesure de son ambition créatrice.
Pour aller plus loin
Deleuze est un auteur d'une grande difficulté, à la langue inventive et aux concepts déroutants. Il faut l'aborder avec méthode et patience, en choisissant bien son point d'entrée.
Il est déconseillé de commencer par les grandes œuvres systématiques (Différence et répétition) ou par Mille Plateaux, qui sont parmi les textes les plus exigeants. Mieux vaut entrer par une voie plus accessible.
Les monographies de Deleuze sur d'autres penseurs sont souvent de bonnes portes d'entrée, à condition de connaître un peu l'auteur traité. Nietzsche et la philosophie (1962) est relativement abordable et donne à voir la manière de Deleuze. Spinoza. Philosophie pratique (un texte bref et clair) est une excellente introduction, à la fois à Spinoza et à la sensibilité deleuzienne.
L'Abécédaire de Gilles Deleuze, une série d'entretiens filmés réalisés à la fin de sa vie, est une ressource précieuse et vivante : Deleuze y parle librement de ses concepts et de sa vie, dans un langage plus direct. C'est une excellente manière de se familiariser avec sa pensée.
Pour les ouvrages avec Guattari, Mille Plateaux peut se lire par fragments (les « plateaux » sont conçus pour être lus dans n'importe quel ordre) : on peut piocher selon ses centres d'intérêt (le plateau sur le rhizome, qui ouvre le livre, est célèbre).
Pour situer Deleuze, les présentations de la philosophie française contemporaine et de la « French Theory » éclairent son contexte et son rapport à Foucault, Derrida et Sartre (dont sa génération se démarque). De nombreuses introductions à Deleuze existent, en français et en anglais.
Les articles consacrés à Deleuze dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy et l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent des synthèses rigoureuses, en accès libre, utiles pour s'orienter dans une œuvre complexe.
Avertissement de lecture : la difficulté de Deleuze est réelle et il ne faut pas se décourager. Ses concepts ne se comprennent pas isolément, mais dans leur fonctionnement et leurs connexions. Plutôt que de chercher des définitions fixes, mieux vaut se laisser porter par le mouvement de la pensée et accepter une part d'expérimentation, conforme à l'esprit même de cette philosophie de la création.