Éloge d'Hélène

Titre original : Ἑλένης ἐγκώμιον

Publication : Ve siècle av. J.-C.

Analyse

L'Éloge d'Hélène est un court discours de Gorgias de Leontinoi, écrit au Ve siècle avant notre ère et conservé en entier. Il tient en quelques pages. Sous l'apparence d'un exercice d'école, il contient l'une des premières analyses du pouvoir de la parole sur ceux qui l'écoutent, et cette analyse a nourri deux mille cinq cents ans de réflexion sur la rhétorique.

Le problème

Hélène est, dans la mémoire grecque, la femme par qui la guerre de Troie est arrivée. Épouse de Ménélas, roi de Sparte, elle part avec Pâris, et les armées achéennes traversent la mer pour la reprendre. La tradition poétique la charge : elle est la cause du malheur.

Gorgias annonce qu'il va la laver de ce reproche. Le sujet est, dans les termes de l'époque, un paradoxe, c'est-à-dire une thèse contraire à l'opinion commune. Défendre une cause perdue est précisément l'exercice auquel les sophistes s'entraînaient et qu'ils enseignaient.

La méthode : quatre causes, quatre acquittements

La construction du discours est d'une simplicité redoutable. Si Hélène est partie, une seule de quatre choses a pu l'y conduire. Gorgias les examine l'une après l'autre et montre que dans chacun des cas, la responsabilité ne lui revient pas.

La volonté des dieux, ou la nécessité. Si les dieux ont voulu son départ, le blâme revient à eux, non à elle. Ce qui est plus fort ne se laisse pas arrêter par ce qui est plus faible, et une décision divine n'est pas une chose qu'une femme puisse empêcher.

La force. Si elle a été enlevée, elle a subi une violence. Celui qui l'a emmenée a commis l'injustice, elle l'a endurée. La plaindre est alors la seule attitude convenable.

La parole. Si elle a été persuadée par un discours, elle n'est pas plus coupable, car la parole exerce sur l'âme une contrainte que l'on ne peut pas plus repousser qu'un coup. C'est ici que le texte quitte l'exercice pour devenir de la philosophie.

L'amour. Si elle a aimé, elle a subi l'effet de ce qu'elle a vu. La vue imprime dans l'âme des images qui la bouleversent ; ce n'est pas une décision, c'est un événement. On ne juge pas quelqu'un pour une maladie.

L'argumentation est close : dans les quatre hypothèses, Hélène est innocente. Gorgias n'a pas cherché à établir laquelle est vraie, et c'est ce qui rend la démonstration troublante. Il a simplement montré qu'aucune ne conduit au blâme.

La parole, ce grand souverain

Le cœur du texte tient dans le développement consacré au discours. Gorgias en fait un maître puissant qui, avec un corps minuscule et entièrement invisible, accomplit les œuvres les plus divines. La formule est célèbre et elle mérite d'être pesée.

D'abord, le discours est dit petit et invisible. Il n'a pas de masse, il ne pèse rien, il ne se voit pas. Et pourtant il agit, et son action est réelle : il arrête la peur, il supprime la peine, il fait naître la joie, il accroît la pitié.

Ensuite, Gorgias compare cette action à celle des remèdes sur le corps. De même que certaines drogues chassent une humeur et d'autres la vie, certains discours affligent, d'autres charment, d'autres terrifient, d'autres encore entraînent l'âme par une espèce de fascination. La comparaison n'est pas décorative : elle fait du langage une matière qui opère, et de l'orateur une sorte de médecin ou d'empoisonneur.

Enfin, le discours produit son effet sur une âme qui ne dispose pas de la vérité. Nous n'avons ni mémoire exacte du passé, ni connaissance du présent, ni prescience de l'avenir ; nous vivons sur des opinions, et l'opinion est chose glissante. C'est cette faiblesse qui livre l'auditeur à celui qui parle bien.

Vous mesurez la portée de l'argument. Si la parole contraint comme la force, alors celui qui a cédé à un beau discours n'est pas plus responsable que celui que l'on a bousculé. Mais alors, l'orateur qui persuade exerce une violence, et l'art qu'enseignent les sophistes devient une arme.

Un jeu ?

Le discours se clôt par une phrase déconcertante : Gorgias déclare avoir voulu écrire un éloge d'Hélène et son propre amusement. Le mot grec employé désigne un jeu, un divertissement.

Que faire de cet aveu ? Trois lectures circulent.

La première le prend au mot : l'Éloge est une démonstration de virtuosité, une pièce destinée à montrer ce que l'auteur sait faire, et ses thèses n'engagent personne.

La deuxième y voit une clause de style, une précaution d'orateur qui désamorce la critique par avance. Le contenu, lui, reste sérieux.

La troisième, plus intéressante, remarque que le texte fait exactement ce qu'il décrit : il exerce sur vous, lecteur, le pouvoir du discours dont il parle. Le déclarer jeu à la dernière ligne, c'est vous rappeler que vous venez d'être conduit quelque part. Le texte serait alors une démonstration au sens fort, et la démonstration fonctionne d'autant mieux qu'elle se dénonce.

Aucune de ces lectures ne s'impose. Elles ne sont d'ailleurs pas toutes incompatibles.

Le style

On ne peut pas lire ce texte sans remarquer sa forme. Gorgias assemble des membres de phrase de longueur égale, les oppose deux à deux, les fait rimer. Les Anciens ont donné à ces procédés le nom de figures gorgianiques et les ont enseignés pendant des siècles.

Ce n'est pas un ornement ajouté. Si le discours agit comme un charme, le rythme et la sonorité font partie de son action. La forme est ici un argument : elle prouve en acte ce que le texte affirme.

Les traductions françaises s'en sortent inégalement, ce qui est normal. Si vous lisez le texte en français, gardez en tête que l'original sonne, et que ce son est la moitié de la chose.

Postérité

Platon a consacré une grande part de son œuvre à répondre à ce type de position. Dans le dialogue qui porte le nom de Gorgias, il conteste que la rhétorique soit un art, et la compare à la cuisine, qui flatte au lieu de soigner. La comparaison médicale de l'Éloge y est retournée contre son auteur. Le Phèdre reprend la question sur un autre ton et admet qu'une rhétorique philosophique serait concevable.

Aristote prend une troisième voie. Sa Rhétorique traite la persuasion comme un objet d'étude légitime, dont on peut établir les moyens sans se prononcer sur la moralité de chaque usage. La science moderne de l'argumentation descend de ce geste.

Au XXe siècle, l'Éloge est redevenu un texte discuté. Les travaux sur la performativité du langage, ceux sur la propagande et ceux sur la publicité y ont trouvé une formulation précoce du problème : que se passe-t-il exactement quand des mots modifient une conduite ? Barbara Cassin, qui a beaucoup travaillé sur la sophistique, en propose une lecture positive, où le discours n'est pas un pis-aller de la vérité mais ce qui fait exister un monde commun. Sa position est discutée, et elle a le mérite de rendre au texte son tranchant.

Comment lire ce texte aujourd'hui

L'Éloge se lit en vingt minutes. Il tient, dans les éditions modernes, en une vingtaine de courts paragraphes numérotés.

Deux précautions valent la peine. La première est de se rappeler que nous ignorons la date de composition et les circonstances : aucune indication sûre ne permet de le rattacher à un événement précis. La seconde est de résister à la tentation de faire de Gorgias un relativiste moderne. Il soutient dans un autre écrit, le Traité du non-être, des thèses radicales sur l'être et sur la communication, mais ce texte nous parvient par des résumés et son interprétation reste ouverte.

Ce que l'Éloge établit est plus modeste et plus solide : la parole agit, cette action peut se décrire, et celui qui la subit n'est pas entièrement maître de ce qui lui arrive. Vous pouvez en tirer un motif de méfiance envers les discours, ou une raison d'apprendre à les examiner. Gorgias, visiblement, préférait la seconde.

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