Traité du non-être (fragments)

Titre original : Peri tou mê ontos ê peri physeôs

Publication : seconde moitié du Ve siècle av. J.-C.

Type : Traite

Analyse

Le Traité du non-être est l'écrit philosophique de Gorgias, par opposition à ses discours d'apparat. Il est perdu, mais deux résumés antiques indépendants en conservent l'argumentation, ce qui en fait l'un des textes sophistiques les mieux documentés. Son propos est aussi radical qu'un propos peut l'être : rien n'est ; si quelque chose était, on ne pourrait pas le connaître ; si on pouvait le connaître, on ne pourrait pas le communiquer.

Un titre qui annonce le programme

Le titre grec se traduit littéralement par Sur le non-être ou sur la nature. La seconde partie de l'intitulé est un clin d'œil polémique : Sur la nature était le titre traditionnel des grands traités de physique des penseurs antérieurs, ceux d'Anaximandre, d'Empédocle ou de Parménide. Gorgias reprend l'enseigne de la maison pour vendre le contraire de ce qu'elle promettait.

Deux sources, deux versions

Nous connaissons le contenu du traité par deux chemins.

Le premier est un opuscule transmis dans le corpus d'Aristote mais que la critique n'attribue pas à Aristote lui-même, intitulé Sur Mélissos, Xénophane et Gorgias. Il examine successivement les thèses de trois auteurs et consacre sa dernière partie à Gorgias.

Le second est le septième livre de l'ouvrage de Sextus Empiricus dirigé contre les savants, où l'exposé de Gorgias sert de pièce dans une histoire du scepticisme.

Les deux résumés ne coïncident pas. Le second est plus ordonné et plus facile à suivre, mais il range Gorgias dans une généalogie sceptique qui n'est pas la sienne, ce qui a pu orienter la présentation. Le premier est plus rugueux, et plusieurs philologues le tiennent pour plus proche de l'original. Toute reconstitution oblige donc à arbitrer, et les traductions françaises disponibles reflètent des arbitrages différents.

Premier temps : rien n'est

L'argument procède par élimination. Si quelque chose est, alors cet être est ou bien inengendré, ou bien engendré, ou bien les deux à la fois. S'il est inengendré, il est sans limite, et ce qui est sans limite n'est en aucun lieu, donc n'est nulle part, donc n'est pas. S'il est engendré, il vient soit de l'être, soit du non-être : du non-être rien ne vient, et de l'être rien de nouveau ne peut venir puisque l'être est déjà là. Reste l'être à la fois un et multiple, dont les deux déterminations s'excluent.

La structure de ce raisonnement mérite attention. Ce sont les procédés mêmes de l'école d'Élée, qui concluait de l'impossibilité du non-être à l'unité, à l'immobilité et à l'éternité de l'être. Gorgias les emploie jusqu'au bout et obtient la conclusion inverse. Mélissos avait soutenu que l'être est inengendré donc illimité ; Gorgias accepte la prémisse et en tire que l'illimité n'est nulle part.

Deuxième temps : l'être est inconnaissable

À supposer qu'il y ait quelque chose, dit le traité, rien ne garantit que nos pensées l'atteignent. L'argument s'appuie sur une remarque de bon sens : nous pensons des chars qui courent sur la mer et des hommes qui volent, et il n'y a ni chars sur la mer ni hommes dans les airs. Ce que nous pensons n'est donc pas, par le seul fait d'être pensé, ce qui est. Si penser suffisait à atteindre l'être, aucune erreur ne serait possible, et il y a des erreurs.

Ce passage est plus solide qu'il n'y paraît. Il pointe l'absence de critère : pour vérifier qu'une pensée correspond à ce qui est, il faudrait accéder à ce qui est autrement que par la pensée, et nous n'avons pas cet accès.

Troisième temps : l'être est incommunicable

Le dernier temps est celui qui intéresse le plus la philosophie contemporaine. Le moyen par lequel nous nous transmettons quelque chose, c'est le discours. Mais le discours n'est ni une couleur, ni un son, ni une saveur : il est d'une autre nature que les choses dont il parle. Ce que je communique à autrui, c'est donc du discours, jamais la chose elle-même.

Gorgias ajoute une remarque sur la perception. Ce qui entre par l'œil n'entre pas par l'oreille, et deux organes différents ne livrent pas le même contenu ; le discours, qui passe par l'ouïe, ne peut pas livrer ce que la vue seule donne. Enfin, à supposer même que le discours transporte quelque chose, rien ne garantit que ce quelque chose se dépose identique dans deux âmes différentes, puisque la même chose ne peut être en deux lieux distincts.

On a là, formulée au cinquième siècle avant notre ère, une difficulté que la philosophie du langage n'a pas cessé de retrouver : l'impossibilité de vérifier du dehors que deux personnes attachent le même sens aux mêmes mots.

Comment faut-il le lire ?

Trois interprétations se partagent le terrain et aucune ne fait l'unanimité.

La lecture nihiliste prend le traité au mot : Gorgias soutient qu'il n'y a rien, et il est le premier à l'avoir soutenu.

La lecture polémique, aujourd'hui répandue, y voit une réfutation de l'ontologie éléatique par ses propres armes. Gorgias ne dirait pas que rien n'est, il montrerait qu'une certaine manière de raisonner sur l'être conduit à cette absurdité, et qu'il faut donc l'abandonner.

La lecture rhétorique, enfin, tient le traité pour une démonstration de force : si le discours peut établir même cela, alors sa puissance ne dépend d'aucune réalité extérieure, ce qui est exactement la thèse de l'Éloge d'Hélène sur le pouvoir de la parole. Dans cette perspective, le traité et les discours d'apparat disent la même chose par deux voies.

Ces lectures ne sont pas entièrement exclusives, et plusieurs commentateurs les combinent.

Postérité

L'Antiquité a peu retenu ce texte, sinon comme borne extrême du raisonnement. Les sceptiques ont pris soin de s'en distinguer : ils suspendaient le jugement, là où Gorgias semblait affirmer une thèse négative, ce qui est une autre forme de dogmatisme.

L'intérêt s'est renouvelé au vingtième siècle, lorsque la question du langage est devenue centrale. Le troisième argument, en particulier, a été rapproché des discussions sur la signification, sur la traduction et sur l'accès aux pensées d'autrui. Des lecteurs issus de traditions très éloignées, de la philosophie analytique à la déconstruction, y ont reconnu une objection qu'il faut prendre au sérieux plutôt qu'une provocation à écarter.

Ce que nous ignorons

Nous ne savons ni la longueur du traité, ni son plan exact, ni le ton dans lequel il était écrit. Nous ne savons pas si Gorgias l'a composé avant ou après ses grands discours. Et nous ne savons pas s'il y croyait. La dernière question est peut-être mal posée : un texte qui soutient que rien ne peut être communiqué met par avance son lecteur en garde contre l'idée qu'il saura ce que son auteur pensait.

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