L'Intention
Titre original : Intention
Publication : 1957
Type : Traite
Analyse
Quand un homme bouge le bras, il peut être en train de lever un levier, de pomper de l'eau, d'alimenter une citerne, d'empoisonner les habitants d'une maison. Un seul mouvement, plusieurs descriptions, et la question de savoir ce qu'il fait n'a pas de réponse unique. C'est de ce genre de difficulté qu'Elizabeth Anscombe part, en 1957, dans un petit livre d'une centaine de pages issu d'un cours.
Intention a mis longtemps à produire ses effets, puis il a reconstitué à lui seul un domaine : ce qu'on appelle aujourd'hui la philosophie de l'action.
Trois emplois, un seul concept
Anscombe commence par constater que nous parlons d'intention dans trois situations différentes. Il y a l'expression d'une intention pour l'avenir, quand je dis que je vais partir demain. Il y a l'action intentionnelle, quand je fais quelque chose exprès. Il y a enfin l'action faite avec une intention ultérieure, quand je fais ceci pour obtenir cela.
La tentation serait d'y voir trois sens du même mot. Anscombe soutient qu'il s'agit d'un seul concept, et que c'est l'action intentionnelle qui donne la clef des deux autres. Encore faut-il dire ce qui distingue une action intentionnelle du reste de ce qui m'arrive.
Le critère : une certaine question « pourquoi ? »
La réponse est d'une grande économie. Sont intentionnelles les actions auxquelles s'applique un certain sens de la question pourquoi, c'est-à-dire celui qui appelle une raison et non une cause.
Tout l'art consiste à cerner ce sens. Si l'on me demande pourquoi je sursaute et que je réponds que j'ai entendu un bruit, je donne une cause et la question était d'un autre genre. Si l'on me demande pourquoi je vais à la cuisine et que je réponds que je veux de l'eau, je donne une raison, et le sursaut n'en admet pas de semblable. La réponse peut aussi être rejetée d'une autre façon : je ne savais pas que je le faisais, ce qui écarte également l'action du domaine de l'intentionnel.
Ce critère a deux mérites. Il ne suppose rien sur ce qui se passe dans la tête de l'agent, aucune volition, aucun acte mental préalable. Et il rattache l'intention au langage où l'on demande et donne des raisons, c'est-à-dire à une pratique publique.
Sous une description
De là vient la formule la plus connue du livre. Une action est intentionnelle sous une description et pas sous une autre. L'homme à la pompe alimente intentionnellement la citerne, et il empoisonne peut-être les habitants sans le vouloir ; ou bien il les empoisonne intentionnellement, et le mouvement de son bras n'est alors qu'un moyen.
Anscombe en tire que la même action, matériellement unique, se décrit par une série de descriptions emboîtées que relie la question pourquoi : je bouge le bras parce que je pompe, je pompe parce que je remplis la citerne, je remplis la citerne parce que je veux empoisonner. La série s'arrête quand la question cesse d'avoir une réponse de ce genre.
Cette analyse a réglé un problème qui paraissait insoluble, celui de l'individuation des actions, et elle a nourri tout le droit pénal philosophique, où la description sous laquelle un acte est volontaire décide de la qualification.
Le savoir sans observation
Le troisième apport est le plus discuté. Anscombe remarque que je sais en quelle position sont mes membres sans avoir besoin de les regarder, et que je sais ce que je suis en train de faire sans l'observer. Ce savoir n'est pas une inférence à partir d'indices, et il n'est pas non plus une introspection : ce n'est pas en regardant en moi que je sais que j'écris une lettre.
Elle appelle cela la connaissance pratique, en reprenant une formule scolastique : elle est la cause de ce qu'elle comprend. Le savoir théorique est tiré de son objet, le savoir pratique le produit.
Pour l'éclairer, elle propose une comparaison devenue classique. Un homme fait ses courses avec une liste ; un détective le suit et note ce qu'il achète. Les deux listes peuvent finir identiques. Mais si une différence apparaît, elle ne se corrige pas du même côté : l'erreur du détective est dans sa liste, l'erreur de l'acheteur est dans sa conduite. La distinction a été reprise plus tard sous le nom de direction d'ajustement.
Le désaccord avec Davidson
Six ans après, Donald Davidson soutient que les raisons d'agir sont des causes de l'action, et que c'est précisément parce qu'elle cause mon geste qu'une raison l'explique. La thèse a longtemps dominé, et elle a l'avantage de rendre compte du cas où quelqu'un a une raison sans agir pour elle.
Anscombe n'a jamais accepté cette assimilation. Ce qu'elle refuse, ce n'est pas que des causes agissent dans l'histoire d'un acte, c'est que l'explication par une raison soit du même genre que l'explication par une cause : la première situe l'action dans un calcul pratique, elle la rend intelligible comme bonne à faire en vue de quelque chose, et ce n'est pas un récit causal.
Le débat n'est pas clos. Depuis une trentaine d'années, un courant que l'on appelle néo-anscombien, autour de Michael Thompson et de quelques autres, a repris la position d'Anscombe contre la lecture causale devenue standard.
Ce que le livre a ouvert
Intention a rendu possible la morale des vertus contemporaine. L'année suivante, dans un article célèbre, Anscombe soutenait que la philosophie morale moderne devait être abandonnée tant qu'on ne disposerait pas d'une philosophie de la psychologie convenable, et elle y forgeait le mot conséquentialisme. Le petit livre de 1957 est cette philosophie de la psychologie.
Il a aussi redonné vie au syllogisme pratique d'Aristote, en montrant qu'il ne s'agit pas d'un raisonnement théorique auquel on ajouterait une prémisse de désir, mais d'un ordre propre, où la conclusion est une action.
Sources
Sources principales
Anscombe, Elizabeth, Intention, 1957. Texte primaire, lu intégralement, en particulier les sections sur les trois emplois du mot, sur la question pourquoi, sur l'exemple de l'homme à la pompe et sur la connaissance pratique. Traduction française de Mathieu Maurice et Cyrille Michon, préfacée par Vincent Descombes, Gallimard, 2002.
Anscombe, Elizabeth, « Modern Moral Philosophy », 1958. Texte primaire, pour le lien entre l'analyse de l'action et la critique de la philosophie morale moderne.
Davidson, Donald, « Actions, Reasons, and Causes », 1963. Cet article a servi pour la thèse causale à laquelle Anscombe s'oppose.
Descombes, Vincent, préface à l'édition française et travaux sur l'action. Ils ont servi pour la réception du livre en France et pour la distinction entre raison et cause.
Bibliographie et lectures recommandées
Aristote, Éthique à Nicomaque, livres III et VI, pour le syllogisme pratique qu'Anscombe remet au travail.
Thompson, Michael, Life and Action, 2008, pour la reprise contemporaine de la position anscombienne.
Wikipédia FR et EN, articles « Intention » et « G. E. M. Anscombe », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
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