Introduction à la philosophie
Titre original : Einführung in die Philosophie
Publication : 1950
Analyse
Publiée en 1950, l'Introduction à la philosophie de Karl Jaspers est née d'une série de conférences radiophoniques prononcées à Bâle à la fin des années 1940. Cette origine explique le caractère du livre : court, dépouillé, dépourvu d'appareil érudit, il s'adresse à des auditeurs qui n'ont pas fait d'études de philosophie.
Il ne faut pourtant pas s'y tromper. Sous une forme simple, l'ouvrage expose l'essentiel d'une pensée que Jaspers avait déployée ailleurs en plusieurs volumes. C'est un livre d'initiation écrit par un auteur parvenu à maturité, et non un manuel.
Un philosophe venu de la médecine
Karl Jaspers (1883-1969) commença par des études de médecine et se fit connaître comme psychiatre : sa Psychopathologie générale, parue en 1913, fait encore référence dans l'histoire de la discipline. Il vint à la philosophie par ce détour, ce qui donne à son œuvre un souci constant de l'expérience concrète et une méfiance envers les systèmes.
Professeur à Heidelberg, il fut écarté de son enseignement par le régime national-socialiste en raison notamment de son mariage avec Gertrud Mayer, qui était juive, et vécut les années de guerre dans une situation précaire. Rétabli dans ses fonctions en 1945, il s'installa ensuite à Bâle. Ces conférences appartiennent à cette période suisse, où Jaspers s'adressait volontiers à un large public sur les questions de la responsabilité, de la culture et de la paix.
Qu'est-ce que philosopher ?
Le premier geste du livre consiste à refuser deux définitions concurrentes. La philosophie n'est pas une science particulière, car elle n'a pas d'objet délimité ni de résultats cumulables sur lesquels s'accorder. Elle n'est pas davantage une simple opinion, car elle procède d'une exigence rigoureuse de pensée.
Jaspers propose de la définir par son mouvement plutôt que par ses résultats : philosopher, c'est être en chemin. Les questions y comptent plus que les réponses et chaque réponse en fait naître de nouvelles. Il en tire une conséquence pédagogique qui traverse tout l'ouvrage : la philosophie ne s'enseigne pas comme un contenu, elle s'éveille.
Les origines de la philosophie
D'où vient l'impulsion philosophique ? Jaspers en distingue trois sources.
La première est l'étonnement, celui dont parlaient déjà Platon et Aristote : la surprise devant le fait qu'il y ait un monde et que nous y soyons.
La deuxième est le doute, qui naît lorsque la certitude sensible et les savoirs reçus se révèlent faillibles, et qui conduit à la recherche d'un fondement.
La troisième, la plus personnelle à Jaspers, est l'expérience des situations-limites. Il appelle ainsi des situations que nul ne peut ni modifier ni contourner et devant lesquelles les ressources ordinaires de l'action échouent : la mort, la souffrance, la lutte et la faute. On peut les fuir en s'étourdissant, ou les affronter et devenir soi-même en les affrontant. C'est dans cette seconde voie que Jaspers situe l'existence au sens fort.
L'Englobant
Le concept le plus difficile du livre est celui que les traductions françaises rendent par l'Englobant. Jaspers part d'un constat : toute connaissance sépare un sujet qui connaît et un objet connu. Cette scission est la condition de tout savoir, mais elle interdit de saisir jamais la totalité, puisque celle-ci nous comprend au lieu d'être comprise par nous.
L'Englobant désigne cet horizon qui se retire à mesure qu'on avance, et qui n'est jamais un objet parmi d'autres. Jaspers en distingue plusieurs modes, selon que nous le considérons du côté du monde ou du côté de ce que nous sommes. Ce que nous nommons Dieu relève pour lui de la transcendance, qui ne se laisse ni démontrer ni observer, mais dont certaines réalités du monde peuvent devenir les chiffres, c'est-à-dire des signes que chacun déchiffre sans pouvoir en fixer définitivement le sens.
La foi philosophique et la communication
De là découle ce que Jaspers appelle la foi philosophique. Le terme ne désigne pas une croyance religieuse ni une adhésion à un dogme, mais la conviction, indémontrable, que l'existence a un sens et que la transcendance n'est pas rien. Cette foi se distingue de la foi révélée en ce qu'elle refuse toute autorité extérieure et toute prétention à l'exclusivité.
Elle a pour corollaire une thèse à laquelle Jaspers tenait beaucoup : la vérité philosophique ne se possède pas seul. Elle se cherche dans ce qu'il nomme la communication existentielle, un échange où chacun expose ses convictions au risque d'autrui, sans chercher à vaincre. L'idée a des conséquences politiques directes, que Jaspers assumait : elle fonde son hostilité aux systèmes totalitaires et son plaidoyer pour un espace public où les convictions puissent s'affronter sans se détruire.
Philosophie, science et vie quotidienne
Plusieurs chapitres traitent des rapports entre philosophie et sciences. Jaspers, formé à la recherche médicale, refuse de les opposer. Il tient la rigueur scientifique pour une discipline indispensable et dénonce comme philosophiquement nuisibles les discours qui s'en affranchissent.
Mais il refuse tout autant ce qu'il appelle la superstition de la science : l'idée que la connaissance objective pourrait dire ce que nous devons faire et qui nous sommes. La science établit des faits et des lois, elle ne fournit ni orientation ni sens. Là où elle prétend en donner, elle cesse d'être scientifique et devient une croyance déguisée.
Le livre se clôt sur l'histoire de la philosophie et sur la place de la philosophie dans la vie de chaque jour, où Jaspers voit moins une spécialité qu'une manière de conduire son existence.
Réception et controverses
L'ouvrage a beaucoup circulé et sert encore d'introduction dans de nombreux pays. Son influence dépasse le cercle philosophique : la notion de situation-limite a été reprise en psychologie et dans le soin, celle de communication dans les réflexions sur la démocratie.
Les objections ne manquent pas. On a reproché à Jaspers le caractère volontairement indéterminé de ses notions centrales : l'Englobant et les chiffres de la transcendance résistent à toute définition précise, ce qui est cohérent avec son propos mais rend l'accord difficile. Les philosophes de tradition analytique y voient une limite rédhibitoire, tandis que ses défenseurs répondent qu'exiger ici la précision du concept revient à manquer ce dont il s'agit.
Heidegger, avec qui Jaspers entretint une longue amitié rompue par l'engagement de celui-ci en 1933, jugeait sa philosophie trop tributaire de la psychologie et de l'anthropologie. À l'inverse, Jaspers reprochait à Heidegger d'avoir sacrifié l'exigence morale à la profondeur. Leur correspondance publiée permet de suivre ce différend.
On discute enfin le classement de Jaspers parmi les existentialistes. Il partageait avec Kierkegaard et Nietzsche, qu'il tenait pour ses maîtres en matière d'existence, le refus des systèmes, mais il restait attaché à Kant et à l'idée d'une raison universelle, ce qui l'éloigne nettement de l'existentialisme français.
Pourquoi lire ce livre
Peu de textes philosophiques réussissent à être à la fois brefs, clairs et exigeants. Celui-ci y parvient. Il constitue une bonne première lecture pour qui veut comprendre ce que la philosophie fait, plutôt que d'en apprendre l'histoire.
Il intéressera particulièrement les lecteurs qui cherchent une réflexion sur les limites de la connaissance scientifique et sur la possibilité d'une vie spirituelle sans adhésion confessionnelle. L'édition française courante est celle publiée au format de poche chez 10/18.