L'Utilitarisme
Titre original : Utilitarianism
Publication : 1863
Type : Essai
Analyse
Paru d'abord sous forme de trois articles dans Fraser's Magazine en 1861, puis en volume en 1863, L'Utilitarisme de John Stuart Mill est le texte le plus lu de la tradition qu'il défend. Bref, écrit dans une langue accessible, il se présente moins comme un traité que comme une défense : Mill y répond aux objections adressées au principe d'utilité et tente de montrer qu'elles reposent sur des malentendus.
Le principe du plus grand bonheur
La doctrine se formule simplement. Les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à produire du bonheur, mauvaises dans la mesure où elles tendent à produire le contraire du bonheur. Par bonheur, Mill entend le plaisir et l'absence de douleur ; par malheur, la douleur et la privation de plaisir.
Deux précisions sont décisives. D'abord, le bonheur visé n'est pas celui de l'agent, mais celui de tous les êtres concernés, considérés impartialement : l'utilitarisme exige de vous que vous comptiez votre propre bonheur pour ce qu'il pèse, ni plus ni moins que celui d'autrui. Ensuite, le critère porte sur les conséquences des actions et non sur les intentions de celui qui agit, distinction que Mill nuance en reconnaissant que l'intention compte pour juger le caractère d'une personne.
Contre l'objection de la morale des pourceaux
La principale innovation de Mill par rapport à Jeremy Bentham tient à sa réponse à une objection ancienne : réduire le bien au plaisir, ce serait proposer une morale digne des animaux.
Mill répond en introduisant une distinction de qualité entre les plaisirs, et non seulement de quantité. Certains plaisirs, ceux de l'intelligence, de l'imagination et des sentiments moraux, sont selon lui supérieurs à d'autres, indépendamment de leur intensité ou de leur durée. Le critère qu'il propose est celui du juge compétent : entre deux plaisirs, est préférable celui que choisissent, ou déclarent préférer, ceux qui ont l'expérience des deux.
De là la formule qui lui a survécu, et selon laquelle il vaut mieux être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait. Un être doté de facultés supérieures, explique Mill, a besoin de plus pour être heureux, et n'accepterait pas de descendre à une existence plus simple même contre la promesse d'un contentement plus assuré.
Sanction et preuve
Le troisième chapitre traite de ce qui peut obliger à suivre le principe d'utilité. Mill distingue les sanctions externes, qui viennent de l'opinion et des lois, et la sanction interne, qu'il identifie au sentiment moral, à cette peine que nous éprouvons à violer le devoir. Ce sentiment n'est pas inné selon lui, mais acquis ; il n'en est pas pour autant artificiel, car il s'enracine dans les sentiments sociaux de l'humanité et dans le désir d'être en accord avec nos semblables.
Le quatrième chapitre aborde la question de la preuve. Mill reconnaît qu'un principe premier ne peut pas être démontré au sens strict. Il propose néanmoins une considération : la seule preuve qu'une chose est visible est qu'on la voit, et de même la seule preuve qu'une chose est désirable est qu'on la désire effectivement. Or chacun désire son propre bonheur, donc le bonheur est un bien.
Ce passage est devenu le plus contesté du livre.
Justice et utilité
Le cinquième chapitre, le plus long, traite de l'objection la plus sérieuse : la justice semble avoir une force propre, irréductible au calcul des conséquences. On juge inacceptable de sacrifier un innocent même lorsque le bien général y gagnerait.
Mill examine les différents sens de l'idée de justice, respect des droits, égalité, impartialité et exécution des engagements, et soutient qu'ils se ramènent tous à des règles d'utilité particulièrement importantes. Les exigences de justice concernent selon lui les conditions fondamentales du bien-être humain, notamment la sécurité, ce qui explique la vivacité du sentiment qui les accompagne. Un droit, dans cette perspective, est ce que la société doit protéger parce que l'utilité générale le commande.
La justice n'est donc pas un principe concurrent de l'utilité, mais la part la plus contraignante et la mieux garantie de ce qu'elle exige.
Postérité
Le texte a fixé pour longtemps la formulation classique de l'utilitarisme et il reste l'entrée la plus courante dans cette tradition. Les discussions ultérieures en sont largement issues, qu'il s'agisse de la distinction entre un utilitarisme de l'acte, qui évalue chaque action, et un utilitarisme de la règle, qui évalue les règles générales, ou des versions contemporaines qui remplacent le plaisir par la satisfaction des préférences.
Le conséquentialisme actuel, l'économie du bien-être et les débats sur l'éthique animale se rattachent à cette filiation. L'approche des capabilités, développée notamment par Amartya Sen et Martha Nussbaum, s'est en partie construite contre la réduction du bien-être à une grandeur unique, tout en restant attentive aux conséquences.
Controverses
Quatre objections principales accompagnent le texte.
La première vise la cohérence du hédonisme qualitatif. Si l'on juge un plaisir supérieur à un autre pour une raison indépendante de la quantité de plaisir qu'il procure, c'est qu'on fait intervenir un autre critère que le plaisir, et l'édifice hédoniste se fissure. Les défenseurs de Mill répondent que la qualité est une propriété du plaisir lui-même, appréciable par ceux qui en ont l'expérience, et non un critère externe.
La deuxième vise la preuve du quatrième chapitre. On y a vu, au début du XXe siècle, un raisonnement fautif : de ce qu'une chose est désirée, il ne suit pas qu'elle soit désirable au sens de digne d'être désirée, l'analogie avec le visible jouant sur deux sens du suffixe. Cette critique a été formulée sous le nom de sophisme naturaliste. Des commentateurs ont depuis soutenu que Mill ne prétendait pas administrer une démonstration et que la lecture strictement logique du passage lui fait dire plus qu'il n'avance.
La troisième porte sur l'exigence excessive de la doctrine. Si vous devez toujours maximiser le bonheur général, vos projets personnels, vos amitiés et vos engagements n'ont plus de valeur propre. Mill anticipe l'objection en observant que la plupart des actions n'affectent qu'un petit nombre de personnes et que les règles morales ordinaires suffisent le plus souvent.
La quatrième est celle qu'a formulée John Rawls : en agrégeant les satisfactions, l'utilitarisme ne prendrait pas au sérieux la distinction entre les personnes, et pourrait justifier qu'on impose une perte lourde à quelques-uns pour un gain diffus. Les utilitaristes objectent que les conséquences d'une société pratiquant de tels sacrifices seraient elles-mêmes désastreuses, et que le chapitre sur la justice répond par avance à cette inquiétude.
Ces discussions restent ouvertes et structurent encore la philosophie morale contemporaine.
Pour aller plus loin
Le texte est court et se lit d'une traite. Il gagne à être lu avec De la liberté, paru en 1859, qui en déploie les conséquences politiques, et confronté aux formulations de Bentham, plus strictement quantitatives. Pour mesurer la portée des objections, la lecture de la critique rawlsienne offre le contrepoint le plus net.