Le Défenseur de la paix
Titre original : Defensor pacis
Publication : 1324
Type : Traite
Analyse
Le Defensor pacis de Marsile de Padoue est achevé à Paris en 1324. C'est l'un des livres les plus radicaux de la pensée politique médiévale, et son titre doit s'entendre au sens strict : il s'agit de défendre la paix civile, que l'auteur juge menacée par une cause unique et identifiable, la prétention de la papauté à exercer un pouvoir de contrainte sur les affaires temporelles.
La situation
Le contexte est celui du conflit entre le pape Jean XXII, installé à Avignon, et Louis IV de Bavière, élu roi des Romains et dont le pape refusait de reconnaître l'élection. S'y ajoutait la querelle sur la pauvreté du Christ, qui déchirait l'ordre franciscain et opposait les spirituels à la curie. Marsile de Padoue, formé à la médecine, ancien recteur de l'université de Paris, prend parti avec une violence argumentative inhabituelle. Le livre est publié anonymement, mais son auteur est identifié : condamné comme hérétique par Jean XXII en 1327, il doit fuir et se réfugie, avec son collègue Jean de Jandun, à la cour de Louis de Bavière, qu'il accompagne en Italie et dont il devient l'un des conseillers.
La structure du livre
L'ouvrage se divise en trois discours, de longueur et de nature très inégales.
Le premier discours est philosophique et procède presque entièrement d'Aristote. Marsile de Padoue y reconstruit la cité à partir de ses fins : les hommes s'associent pour vivre, puis pour bien vivre, et la cité est l'ensemble des parties nécessaires à cette suffisance, chacune ayant sa fonction propre. La santé de ce corps est ce qu'il nomme la tranquillité, et la maladie en est la discorde. Jusqu'ici, rien qui ne soit familier à un lecteur de la Politique.
La rupture vient avec la question de l'origine de la loi. Pour Marsile de Padoue, la cause efficiente de la loi est le législateur humain, c'est-à-dire l'ensemble des citoyens ou sa partie prépondérante. Aucune autre source ne confère à une règle sa force obligatoire : ni la science du juriste, ni la sainteté du prêtre, ni la volonté du prince. Le gouvernant, qu'il appelle la partie principale de la cité, est institué par ce législateur, tient de lui son autorité, et peut être corrigé ou déposé par lui. Et puisque la paix exige l'unité du commandement, il ne peut y avoir dans une même communauté qu'un seul pouvoir de contrainte.
Le second discours, le plus long, tire les conséquences de ce principe contre l'Église. L'argumentation n'y est plus philosophique mais scripturaire et canonique, et elle est conduite avec une érudition considérable. Marsile de Padoue soutient que le Christ s'est soumis au pouvoir temporel et n'a revendiqué aucune juridiction coercitive, que les apôtres n'en ont exercé aucune, et que les clercs, comme tous les citoyens, relèvent des tribunaux civils. Le pouvoir des prêtres est celui d'administrer les sacrements et d'enseigner, et la sanction qu'ils annoncent est de l'autre monde. L'Église n'est pas le clergé mais la communauté de tous les fidèles, et c'est à un concile général, convoqué par le législateur humain, qu'il appartient de trancher les questions de doctrine. Quant à la primauté du siège romain, elle est d'institution humaine et révocable, non de droit divin.
Le troisième discours est bref. Il rassemble en une quarantaine de propositions numérotées les conclusions des deux premiers, et il a surtout servi, ensuite, à ceux qui voulaient citer l'ouvrage sans le lire, amis comme adversaires.
Ce qui fait la radicalité du livre
La pensée médiévale connaissait déjà la défense du pouvoir temporel contre les empiétements du pouvoir spirituel, et l'on avait soutenu avant Marsile de Padoue que l'empereur ne tenait pas sa couronne du pape. Trois traits distinguent cependant son propos.
Le premier est l'unité du pouvoir coercitif. En refusant toute juridiction contraignante au clergé, il ne partage pas les compétences entre deux autorités, il supprime l'une des deux comme autorité. Il n'y a plus deux glaives mais un seul.
Le second est la source populaire de la loi. Que la loi tire sa validité de la volonté du corps des citoyens, et non de sa conformité à une raison supérieure ou à une tradition, est une thèse dont vous mesurez la portée : elle déplace le critère de la légitimité du contenu de la règle vers sa procédure d'adoption.
Le troisième est l'usage de l'Écriture contre l'institution qui s'en réclame. Marsile de Padoue ne conteste ni la foi ni les sacrements : il soutient que la lecture des Évangiles contredit la construction juridique que la papauté en a tirée. C'est une critique interne, et c'est pourquoi elle a paru si dangereuse.
Postérité
Le Defensor pacis a été lu, utilisé et pillé pendant deux siècles, souvent sans être nommé. Son influence est nette sur le conciliarisme du XVe siècle, qui soutient la supériorité du concile général sur le pape, même si les conciliaristes modérés ont pris soin de se démarquer d'un auteur condamné. Les juristes gallicans lui ont emprunté des arguments. Au XVIe siècle, le livre devient une arme de la Réforme : une traduction anglaise est publiée en 1535, dans le contexte de la rupture d'Henri VIII avec Rome, et le texte sert alors à justifier la soumission de l'Église au souverain. Cette appropriation a durablement coloré sa réception, au point qu'on a longtemps lu Marsile de Padoue à travers les usages du XVIe siècle plutôt que dans son contexte.
Son nom a ensuite été associé à l'histoire longue de la souveraineté populaire et de la laïcité, et vous le trouverez cité dans les généalogies de l'État moderne, parfois comme un précurseur de Hobbes pour l'unicité du pouvoir souverain, parfois comme un ancêtre de la démocratie représentative. Ces filiations demandent de la prudence, pour les raisons qui suivent.
Controverses
La première controverse, et la plus ancienne, porte sur la nature du législateur humain. Marsile de Padoue parle de l'ensemble des citoyens ou de sa partie prépondérante, et toute l'interprétation dépend de ce que l'on met sous ce second terme. Entendu quantitativement, il désigne la majorité et le texte annonce une forme de démocratie. Entendu qualitativement, il désigne les éléments les plus considérables de la cité, et l'on retombe sur une organisation corporative et notabiliaire, familière aux communes italiennes dont l'auteur était issu. Les deux lectures ont leurs partisans et le texte autorise les deux, ce qui est peut-être délibéré.
La deuxième controverse porte sur la modernité de l'ouvrage. Alan Gewirth, au milieu du XXe siècle, y a vu une rupture décisive ouvrant la voie à la pensée politique moderne. Georges de Lagarde, puis d'autres historiens, ont au contraire insisté sur son enracinement médiéval : ses catégories sont aristotéliciennes, sa méthode est scolastique, son objectif est polémique et conjoncturel, et il ne possède ni l'idée de droits subjectifs ni celle de représentation au sens moderne. L'historiographie récente se tient généralement entre les deux, en soulignant qu'un texte peut produire des effets modernes sans avoir d'intentions modernes.
Une troisième discussion, plus technique, porte sur l'unité du livre. Le premier discours est philosophique et le second théologique, et leurs méthodes diffèrent au point que certains ont supposé une composition en deux temps ou une collaboration avec Jean de Jandun. L'hypothèse d'une rédaction à deux mains n'est plus retenue, mais la question de la cohérence des deux démarches reste posée.
Une dernière question concerne l'averroïsme de l'auteur. On a souvent rangé Marsile de Padoue parmi les averroïstes de Paris, en raison de son entourage et de sa séparation tranchée entre l'ordre de la raison et celui de la foi. L'étiquette est aujourd'hui discutée : elle éclaire son milieu intellectuel plus que ses thèses, et rien dans le Defensor pacis ne reprend les doctrines proprement averroïstes sur l'intellect ou sur l'éternité du monde.