Mary Wollstonecraft

1759 - 1797 🇬🇧 anglaise 13 min de lecture

Avec la Défense des droits de la femme, publiée en 1792, Mary Wollstonecraft fait de l'éducation des femmes une question politique et de leur exclusion une injustice qui corrompt la société entière.

Biographie

Mary Wollstonecraft naît à Londres en 1759, dans une famille que son père achève de ruiner. L'enfance se passe entre déménagements, revers de fortune et violences domestiques dont elle protège sa mère. Rien ne la destine aux lettres : elle ne reçoit aucune instruction suivie et devra tout rattraper seule, ce qui laissera une trace dans sa manière d'écrire, directe et sans révérence pour les formes académiques.

Gagner sa vie

Au sortir de l'adolescence, elle fait ce que font les femmes seules et sans dot de sa condition : dame de compagnie, puis maîtresse d'école, puis gouvernante. L'école qu'elle ouvre avec ses sœurs et son amie Fanny Blood, au nord de Londres, est une expérience décisive. Le quartier est un foyer de dissidence religieuse rationaliste, où l'on discute politique et théologie sans passer par l'autorité anglicane ; elle y rencontre le milieu qui deviendra le sien. L'établissement échoue, puis un emploi de gouvernante en Irlande lui donne de l'intérieur le spectacle d'une aristocratie qu'elle jugera sévèrement.

En 1787, elle revient à Londres et choisit de vivre de sa plume, décision alors rare pour une femme. L'éditeur Joseph Johnson lui confie traductions, comptes rendus et travaux de revue. Elle est désormais une professionnelle des idées, intégrée à un cercle où circulent les radicaux anglais de la fin du siècle.

Les années de combat

La Révolution française la trouve prête. Quand Edmund Burke publie ses Réflexions, elle répond en quelques semaines par une Défense des droits des hommes. Deux ans plus tard paraît la Défense des droits de la femme, qui lui vaut une notoriété immédiate et contestée. Elle part ensuite pour la France, observe la Révolution de près et en publie une histoire, tout en vivant une liaison douloureuse avec l'Américain Gilbert Imlay, dont elle a une fille. L'abandon la conduit à deux tentatives de suicide.

Son dernier livre, un récit de voyage en Scandinavie publié en 1796, mêle observation sociale et méditation personnelle ; c'est souvent celui que l'on préfère aujourd'hui pour sa liberté de ton.

Une mort précoce

En 1797, elle épouse le philosophe William Godwin, avec qui elle avait pourtant partagé la défiance envers le mariage. Elle meurt quelques jours après avoir accouché d'une fille, la future Mary Shelley. Elle a trente-huit ans. Godwin publie aussitôt des Mémoires où il dit tout de sa vie privée, avec une franchise qui, dans l'Angleterre de l'époque, suffit à discréditer l'œuvre pour près d'un siècle.

Pensée principale

Mary Wollstonecraft ne construit pas un système. Elle tient une thèse et la soutient contre toutes ses conséquences, ce qui donne à son argumentation une cohérence que l'absence d'appareil philosophique dissimule parfois.

La raison n'a pas de sexe

Le point de départ est théologique autant que rationaliste. Si l'homme se distingue par la raison, et si la raison est ce par quoi une créature peut reconnaître son devoir et le vouloir, alors refuser aux femmes l'usage plein de leur raison, c'est leur refuser la condition morale. On ne peut pas, dit-elle, exiger d'un être qu'il soit vertueux et l'empêcher d'être raisonnable : la vertu suppose le jugement, le jugement suppose l'instruction. Une morale différente selon le sexe n'est donc pas une morale, c'est un dressage.

Cette prémisse la sépare nettement d'un discours de la compensation, répandu à son époque, qui accordait aux femmes des qualités propres - la délicatesse, le goût, le cœur - en échange de la raison. Wollstonecraft refuse l'échange. Elle veut être tenue pour une créature rationnelle avant d'être tenue pour une femme.

Ce que l'éducation fabrique

Vient ensuite l'explication. La faiblesse d'esprit que l'on attribue au sexe féminin est réelle, mais elle est produite. On enseigne aux filles à plaire, on récompense chez elles la coquetterie, l'ignorance et la dépendance, et l'on s'étonne ensuite de les trouver frivoles. Le raisonnement est un argument d'empiriste : les caractères observés sont des effets, et il faut chercher leurs causes dans les conditions, non dans une essence.

C'est ici que Rousseau devient son adversaire principal, et l'adversaire le plus intéressant, parce qu'elle partage beaucoup avec lui. Elle admire sa critique de la société corrompue et sa confiance dans l'éducation ; elle lui reproche de s'arrêter au seuil de la chambre des filles. Le Sophie de l'Émile est formée pour un homme et non pour elle-même, ce qui, selon les principes de Rousseau lui-même, en fait une esclave aimable.

Contre le règne de la sensibilité

Le troisième axe est plus inattendu pour un lecteur d'aujourd'hui : Wollstonecraft se défie du sentiment. Le culte de la sensibilité, dans la littérature comme en politique, lui paraît une manière de dispenser d'argumenter. C'est le reproche qu'elle adresse à Burke : défendre l'ordre ancien par l'émotion que suscitent ses ruines, c'est substituer le charme au droit. Et c'est le même reproche qu'elle adresse à l'éducation des femmes, qui cultive l'exaltation du cœur pour mieux désarmer la tête.

Le mariage, la dépendance et la cité

Les conséquences sociales sont nettes. Elle décrit le mariage tel qu'il est comme un contrat où la femme échange sa personne contre sa subsistance, et elle emploie à son sujet des termes très durs. Le remède n'est pas l'abolition du mariage mais sa transformation en amitié entre égaux, ce qui suppose que les femmes puissent accéder à l'instruction, exercer un métier et posséder. Elle évoque aussi, plus brièvement, leur représentation politique, mais son insistance porte d'abord sur l'autonomie civile : qui dépend matériellement d'autrui ne peut pas être vertueux à ses propres frais.

Il faut enfin souligner ce que les lectures modernes effacent souvent. L'autonomie qu'elle revendique est religieusement fondée : c'est devant Dieu que la femme est une créature rationnelle, et c'est pour accomplir ses devoirs qu'elle doit être libre. Wollstonecraft n'est pas une émancipatrice sceptique, elle est une protestante rationaliste qui tire de sa foi des conclusions politiques.

Œuvres majeures

Thoughts on the Education of Daughters (1787)

Ce premier livre, dont le titre anglais se rend parfois par Réflexions sur l'éducation des filles, est écrit à partir de son expérience de maîtresse d'école et de gouvernante. Le propos est encore modéré et pratique : conseils sur la lecture, la religion, la tenue, les relations domestiques. On y voit déjà le ressort de son œuvre, c'est-à-dire l'idée que les défauts qu'on reproche aux femmes sont enseignés, mais la conclusion politique n'est pas encore tirée.

Défense des droits des hommes, A Vindication of the Rights of Men (1790)

Écrite en quelques semaines, c'est la première réponse publiée aux Réflexions sur la Révolution de France de Burke. Wollstonecraft y attaque la méthode autant que la thèse : une politique fondée sur l'attachement, la coutume et la pitié pour les grands ne répond pas à la question de savoir ce qui est juste. L'ouvrage lui donne une place dans le débat révolutionnaire anglais et prépare directement le suivant.

Défense des droits de la femme, A Vindication of the Rights of Woman (1792)

Son livre majeur, dédié à Talleyrand à l'occasion des débats français sur l'instruction publique. Elle y soutient que l'infériorité des femmes est un effet de leur éducation, que la vertu ne peut être sexuée et qu'une société qui maintient la moitié de ses membres dans la dépendance se corrompt elle-même. La forme est celle d'un plaidoyer nourri d'observations et de polémique, sans ordre démonstratif strict, ce qui lui a valu des critiques de méthode dès sa parution.

An Historical and Moral View of the French Revolution (1794)

Rédigé à partir de ce qu'elle observe en France, cet ouvrage tente d'expliquer la Révolution par l'état moral de la société d'Ancien Régime. Le ton y est plus réservé que dans ses pamphlets : elle maintient la légitimité du principe tout en s'inquiétant de la violence des moyens.

Lettres écrites pendant un court séjour en Suède, en Norvège et au Danemark (1796)

Récit de voyage, enquête sociale et journal intime à la fois. Le livre connut un vrai succès et reste le plus lu de ses textes hors du corpus féministe. Elle y réfléchit sur le commerce, la nature, la solitude et la place de l'imagination dans la vie morale, dans une prose plus libre que celle de ses traités.

Postérité et influence

Un siècle d'éclipse

La postérité de Wollstonecraft commence par une disparition. Les Mémoires que publie William Godwin après sa mort révèlent ses liaisons, sa fille née hors mariage et ses tentatives de suicide. Dans le climat de réaction qui suit la Révolution française, ces révélations servent d'argument contre ses idées : il devient commode de répondre à la Défense des droits de la femme en évoquant la vie de son autrice. Pendant une grande partie du XIXe siècle, elle est citée comme un scandale plus que lue comme une philosophe, et les militantes du suffrage hésitent à s'en réclamer.

La reprise par le féminisme

Sa réhabilitation s'opère par étapes. John Stuart Mill retrouve en 1869, dans L'Asservissement des femmes, l'essentiel de son argumentation sur l'éducation et la dépendance, sans toujours la nommer. Virginia Woolf lui consacre au XXe siècle un essai qui contribue à la réinstaller dans l'histoire littéraire. À partir des années 1960 et 1970, le féminisme universitaire anglophone en fait un texte fondateur, et les éditions critiques se multiplient.

L'essentiel de son héritage tient dans un déplacement d'argumentation qui s'est banalisé depuis : traiter les caractères attribués à un groupe comme des effets de sa situation plutôt que comme sa nature. Simone de Beauvoir en donnera la formule la plus connue, et les travaux ultérieurs sur la construction sociale des rôles, jusqu'à ceux de Judith Butler, héritent de ce geste même quand ils en critiquent les présupposés.

En France

Sa réception française a longtemps été tardive et indirecte, la Défense des droits de la femme n'ayant pas trouvé d'édition courante avant la seconde moitié du XXe siècle. Les travaux de Geneviève Fraisse sur la querelle des femmes et sur la démocratie exclusive ont contribué à la replacer dans la généalogie des Lumières, aux côtés d'Olympe de Gouges et de Condorcet, dont elle partage le raisonnement sans avoir eu de contact avec eux.

Controverses et débats

Féministe libérale ou républicaine

Le débat le plus actif porte sur la famille intellectuelle à laquelle elle appartient. Une lecture libérale insiste sur les droits individuels, l'accès à la propriété et au travail, l'égalité devant la loi. Une lecture républicaine, aujourd'hui plus répandue chez les spécialistes, souligne au contraire son vocabulaire de la vertu, de la corruption et de l'indépendance civique, qui vient de la tradition anglaise du commonwealth plus que de la théorie des droits. Les deux s'appuient sur des passages réels : son argumentation n'est pas homogène.

Le soupçon de l'exclusion sociale

On lui a reproché d'écrire pour les femmes de la classe moyenne. Le reproche n'est pas sans fondement : son modèle de l'épouse instruite, économe et utile suppose un niveau de vie, et les ouvrières apparaissent peu dans son texte. Ses défenseurs répondent qu'elle dénonce explicitement l'oisiveté des femmes de l'aristocratie et qu'elle réclame l'accès des femmes à des métiers, ce qui excède le cadre domestique. Le débat reste ouvert.

La méfiance envers le corps et le désir

Sa critique de la sensibilité et son insistance sur la raison ont été lues par certaines commentatrices comme une dévalorisation du corps, du plaisir et de l'affectivité féminine, voire comme l'intériorisation d'un idéal masculin de maîtrise. D'autres y voient une stratégie argumentative adaptée à son époque : dans un contexte où la femme est assignée au sentiment, réclamer la raison est le geste émancipateur disponible. La question de savoir si cette méfiance est un choix tactique ou une conviction profonde n'est pas tranchée.

Statut philosophique de l'œuvre

Reste enfin un désaccord de fond sur la nature de ses textes. Écrits rapidement, polémiques, répétitifs, ils ont longtemps été classés comme pamphlets plutôt que comme philosophie. Les travaux des quarante dernières années ont largement renversé ce jugement en montrant la constance de ses principes, mais le débat sur la rigueur de ses démonstrations continue d'alimenter la littérature critique.

Pour aller plus loin

Par où entrer

La Défense des droits de la femme se lit d'abord par sa dédicace et par ses deux premiers chapitres, qui posent la thèse ; le chapitre consacré à Rousseau et aux auteurs qui ont écrit sur l'éducation des femmes en constitue le cœur polémique. Les lecteurs rebutés par le ton du plaidoyer trouveront dans les Lettres écrites pendant un court séjour en Suède, en Norvège et au Danemark une entrée plus douce et une prose remarquable.

Le dossier de la controverse

Lire la Défense des droits des hommes en même temps que les Réflexions sur la Révolution de France de Burke donne la mesure du désaccord. Côté Rousseau, le livre V de l'Émile est le texte que Wollstonecraft discute pied à pied.

Prolongements

L'Asservissement des femmes de John Stuart Mill, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges et le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir forment avec elle une série où l'on suit la même question sur deux siècles.

Travaux

Les textes anglais sont dans le domaine public et accessibles sur Project Gutenberg et sur Wikisource. Pour la littérature secondaire francophone, Cairn.info et OpenEdition Journals donnent accès à plusieurs articles consacrés à sa réception française et à sa place dans les Lumières. Les notices du féminisme philosophique sur Philotopie, ainsi que celles de l'autonomie et de la liberté politique, complètent la lecture.

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