Le Rire. Essai sur la signification du comique

Publication : 1900 (Paris, chez Félix Alcan ; issu de trois arti

Type : Essai

Analyse

Présentation

Le Rire. Essai sur la signification du comique est un ouvrage de Henri Bergson publié à Paris chez l'éditeur Félix Alcan en 1900. Bergson a alors 40-41 ans et est sur le point d'être nommé au Collège de France où il occupera la chaire de philosophie grecque et romaine à partir de 1900, puis la chaire de philosophie moderne à partir de 1904, jusqu'en 1921. L'œuvre est issue de trois articles parus successivement dans la Revue de Paris en février et mars 1899, sous le même titre général Le Rire. La parution en volume rassemble ces trois articles avec quelques modifications mineures.

L'ouvrage est de format court (environ 150 pages dans l'édition originale chez Félix Alcan). Il se compose d'une préface (ajoutée dans les rééditions à partir de la 23ᵉ édition en 1924) et de trois chapitres correspondant aux trois articles initiaux. C'est l'une des œuvres les plus accessibles de Bergson, conçue pour un public cultivé non spécialiste, et c'est aussi l'une des plus diffusées de toute son œuvre : elle a connu plus de cent éditions françaises depuis 1900 et reste un texte canonique de l'enseignement philosophique et littéraire en France et à l'étranger.

L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la philosophie bergsonienne du comique :

  1. Le rire n'est pas un phénomène marginal de la vie humaine : il est un fait social majeur qui révèle quelque chose d'essentiel sur la nature de la vie et sur la fonction de la conscience sociale.
  1. La formule centrale de l'analyse bergsonienne du comique : « Du mécanique plaqué sur du vivant ». Le rire surgit quand un être vivant se conduit comme une chose mécanique, c'est-à-dire quand la rigidité automatique vient se substituer à la souplesse vivante.
  1. Le rire a une fonction sociale corrective. Il n'est pas un simple phénomène psychologique individuel : c'est une sanction sociale qui châtie les rigidités, les automatismes, les inadaptations à la vie commune.
  1. Le comique se distingue selon trois grandes catégories : le comique des formes et des mouvements, le comique de situation et de mots, et le comique de caractère.
  1. Le rire est insensible : il « étouffe la pitié ». Pour rire d'un personnage, il faut le détacher émotionnellement, le regarder comme une chose et non comme un être souffrant.
  1. Le rire est essentiellement social : on ne rit pas vraiment seul. Pour qu'il y ait rire, il faut au moins une communauté virtuelle de rieurs qui partagent les mêmes normes vivantes.

L'œuvre est l'un des rares textes philosophiques classiques entièrement consacrés au rire comme objet d'étude. Avant Bergson, le rire avait été abordé partiellement par Aristote (Poétique), par Hobbes (le rire comme gloire soudaine sur un autre), par Kant (Critique de la faculté de juger, le rire comme résultat de la résolution soudaine d'une attente en rien), par Herbert Spencer (théorie de l'énergie déchargée), par Charles Darwin (L'Expression des émotions chez l'homme et chez les animaux, 1872). Mais aucun de ces auteurs n'avait consacré un livre entier au phénomène. Bergson inaugure un genre philosophique qui sera repris ensuite : Sigmund Freud (Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, 1905), plus tard Mikhail Bakhtine (L'Œuvre de François Rabelais, 1965, sur le rire carnavalesque), Vladimir Jankélévitch (L'Ironie, 1936), Robert Escarpit (L'Humour, 1960).

L'édition critique française de référence se trouve dans les Œuvres de Bergson dans la collection « Édition du centenaire », PUF, sous la direction d'André Robinet et Henri Gouhier, avec préface d'Henri Gouhier, 1959 ; rééditions de poche dans la collection « Quadrige » PUF, multiples rééditions.

Contexte historique et conditions de rédaction

Henri Bergson (1859-1941) rédige Le Rire dans une période féconde de sa vie intellectuelle, entre ses deux grandes œuvres systématiques antérieures (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889 ; Matière et mémoire, 1896) et sa grande œuvre métaphysique à venir (L'Évolution créatrice, 1907).

Repères biographiques essentiels. Né le 18 octobre 1859 à Paris, dans une famille juive d'origine polonaise par son père (musicien) et anglaise par sa mère. Brillant lycéen au lycée Condorcet. École normale supérieure (1878-1881), promotion exceptionnelle qui comprend également Jean Jaurès. Bergson est premier au concours d'entrée en lettres et obtient l'agrégation de philosophie en 1881.

Carrière d'enseignement secondaire à Angers (1881-1883), Clermont-Ferrand (1883-1888), Paris (lycée Louis-le-Grand puis Henri IV, 1888-1898). C'est pendant cette période qu'il rédige ses deux premières grandes œuvres :

  • Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), thèse de doctorat soutenue à Paris en 1889. Œuvre fondatrice qui introduit le concept bergsonien de durée (durée) comme caractère essentiel de la conscience.
  • Matière et mémoire (1896), grande œuvre sur les rapports entre corps et esprit, où Bergson développe sa théorie de la mémoire et critique le matérialisme cérébral.

Carrière universitaire. Maître de conférences à l'École normale supérieure (1898-1900), puis nomination au Collège de France en 1900. Bergson y donnera ses célèbres cours publics qui attireront un vaste public parisien (étudiants, intellectuels, mondains, jusqu'à des dames de la haute société venues en voiture à cheval). Cette célébrité parisienne du philosophe est un phénomène social majeur du début du XXᵉ siècle.

Rédaction du Rire (1898-1899). Bergson rédige les trois articles à partir de ses réflexions philosophiques sur la vie, le mécanisme et le social, qu'il avait commencé à élaborer dans ses œuvres antérieures. Les trois articles paraissent dans la Revue de Paris dans les numéros du 1ᵉʳ février, 15 février et 1ᵉʳ mars 1899. L'édition en volume paraît au printemps 1900 chez Félix Alcan, l'éditeur attitré de Bergson. Le succès est immédiat. Le livre connaît plusieurs rééditions dès les premières années.

Le contexte intellectuel français des années 1898-1900 est marqué par :

  • L'affaire Dreyfus (1894-1906), qui culmine dans les années 1898-1899. Bergson, lui-même d'origine juive, suit l'affaire mais s'engage relativement peu publiquement.
  • L'essor de la sociologie française avec Émile Durkheim (1858-1917). Les Règles de la méthode sociologique (Durkheim, 1895), De la division du travail social (1893), Le Suicide (1897) inaugurent une science sociale rigoureuse. Bergson dialogue indirectement avec cette sociologie naissante : Le Rire propose une analyse du rire comme fait social, sans pour autant adopter la méthode durkheimienne stricte.
  • Le renouveau spiritualiste français : Bergson, comme Émile Boutroux (son maître à l'École normale) et Félix Ravaisson, défend un spiritualisme français qui s'oppose au positivisme dominant (Comte, Taine, Renan).
  • L'émergence de la psychologie scientifique avec Pierre Janet, Théodule Ribot, Alfred Binet. Bergson dialogue régulièrement avec ces psychologues sans s'identifier complètement à eux.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage se compose d'une préface (ajoutée en 1924) et de trois chapitres.

Préface (ajoutée en 1924, vingt-quatre ans après la publication originale). Bergson y revient sur la méthode de l'œuvre. Il refuse explicitement de chercher une définition abstraite du comique : il préfère décrire les procédés par lesquels le comique est obtenu et dégager progressivement la loi unique qui les commande tous. C'est une méthode typiquement bergsonienne : descriptive plutôt que définitionnelle, dynamique plutôt que statique.

Chapitre I : Du comique en général. Le comique des formes et le comique des mouvements. Force d'expansion du comique.

Bergson y pose les trois remarques préliminaires fondamentales sur le rire :

  • Le rire est un fait spécifiquement humain. Un paysage peut être beau, sublime, insignifiant, laid ; il ne sera jamais risible. Si nous rions d'un animal, c'est que nous y projetons une attitude humaine. Si nous rions d'un chapeau, c'est que nous y voyons la forme que lui ont donnée des hommes.
  • Le rire suppose une insensibilité momentanée. Pour rire d'un personnage, il faut le détacher émotionnellement, le regarder comme une chose et non comme un être souffrant. Cette anesthésie momentanée du cœur est l'une des conditions de l'expérience comique.
  • Le rire est essentiellement social. Il ne se conçoit que dans une communauté au moins virtuelle. On ne rit pas vraiment seul. Le rire est ainsi un indicateur de l'appartenance sociale et une sanction par laquelle la société rappelle ses membres à la vie commune.

Bergson introduit ensuite sa formule centrale : le comique est « du mécanique plaqué sur du vivant ». Cette formule s'applique d'abord au comique des formes (une caricature, c'est un visage fixé dans un trait mécanique) et au comique des mouvements (un geste mécanique répété, une démarche raide, une chute qui révèle l'automatisme du corps). L'exemple type est celui de l'homme qui glisse sur une peau de banane : on rit parce qu'on découvre soudain que ce corps qui semblait vivant et adaptable obéit en réalité aux lois mécaniques de la pesanteur.

Chapitre II : Le comique de situation et le comique de mots.

Bergson y développe l'application de sa formule au comique de situation et de mots.

Le comique de situation repose sur trois grands procédés :

  • La répétition : une scène, un geste, un événement qui se reproduisent mécaniquement au lieu de se renouveler. C'est le procédé fondamental de la farce classique.
  • L'inversion : les rôles s'inversent, le maître devient serviteur, le voleur devient volé, le trompeur trompé. Cette inversion mécanique des positions produit le rire.
  • L'interférence des séries : deux séries d'événements indépendantes interfèrent de manière inattendue, comme deux engrenages mécaniques qui s'entremêlent. C'est le principe du quiproquo.

Le comique de mots repose sur les mêmes procédés appliqués au langage :

  • Répétitions verbales mécaniques (tics de langage, refrains, formules figées).
  • Inversions ironiques de sens.
  • Calembours et jeux de mots où le langage devient lui-même mécanique au lieu d'être l'expression vivante de la pensée.

Chapitre III : Le comique de caractère.

C'est le chapitre le plus dense philosophiquement. Bergson y applique sa formule au comique de caractère, tel qu'il est mis en scène dans la comédie classique (Molière particulièrement).

Le comique de caractère repose sur la mise en lumière d'un vice ou d'un travers présenté comme automatisme rigide qui empêche le personnage de s'adapter à la vie. L'avare chez Molière (Harpagon) n'est pas comique parce qu'il aime l'argent : il est comique parce que cette passion est devenue chez lui un automatisme rigide qui le rend inadapté à toutes les situations de la vie.

Bergson développe une analyse comparative de la comédie et de la tragédie :

  • La tragédie présente des individualités uniques (Hamlet, Phèdre, Andromaque), chacune dans sa singularité irréductible. Le tragique est l'unique.
  • La comédie présente des types généraux (l'avare, le misanthrope, l'hypocrite), où l'individu se réduit à un automatisme social. Le comique est le général.

Cette distinction est l'une des plus profondes du livre.

Bergson conclut le chapitre III par une réflexion sur la fonction sociale du rire : le rire est une sanction par laquelle la société corrige les rigidités, les automatismes, les inadaptations qui menacent la vie commune. Le rire n'est ni gentil ni cruel : il est utile socialement, comme un avertissement que la société donne à ses membres défaillants.

Thèses centrales

Le mécanique plaqué sur du vivant. Formule canonique de toute l'analyse bergsonienne du comique. Le rire surgit quand un être vivant se conduit comme une chose mécanique, quand la rigidité automatique vient se substituer à la souplesse vivante. Cette inversion des règnes (vivant qui devient machine) est le principe unique qui commande tous les procédés du comique : formes, gestes, situations, mots, caractères. Cette unification des phénomènes comiques sous une seule loi est l'une des prouesses théoriques de l'œuvre.

La fonction sociale corrective du rire. Thèse sociologique-philosophique. Le rire n'est pas un phénomène individuel : c'est une sanction sociale par laquelle la communauté rappelle ses membres à la souplesse vivante que la vie commune exige. La rigidité mécanique d'un caractère, d'un comportement, d'une habitude, est menaçante pour la vie sociale, parce qu'elle empêche l'adaptation continue aux situations changeantes. Le rire est l'outil par lequel la société sanctionne et corrige ces rigidités, sans recourir à la violence formelle de la loi.

L'insensibilité momentanée comme condition du rire. Thèse psychologique. Le rire suppose une anesthésie momentanée du cœur. « Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion. » Si nous sentons profondément la souffrance du personnage qui glisse sur la peau de banane, nous ne rions pas : nous nous précipitons pour l'aider. Le rire requiert un détachement émotionnel qui transforme la personne en chose. Cette insensibilité est aussi ce qui rend le rire potentiellement cruel ou injuste.

Le caractère social essentiel du rire. On ne rit pas vraiment seul. Le rire suppose une communauté virtuelle de rieurs qui partagent les mêmes normes vivantes. Le rire est ainsi un indicateur de l'appartenance sociale et un mécanisme de cohésion. Cette socialité intrinsèque du rire le distingue d'autres réactions émotionnelles (la pitié, la colère, la peur) qui peuvent être individuelles.

La distinction comédie-tragédie. Thèse esthétique majeure. La comédie présente des types généraux (l'avare, le misanthrope, l'hypocrite), où l'individu se réduit à un automatisme social. La tragédie présente des individualités uniques (Hamlet, Phèdre), chacune dans sa singularité irréductible. Le comique est le général ; le tragique est l'unique. Cette opposition structure non seulement l'esthétique théâtrale mais plus largement la conception bergsonienne du typique social.

La vie comme souplesse créatrice. Thèse métaphysique implicite. Sous l'analyse du comique se dessine la philosophie bergsonienne de la vie comme élan créateur, comme invention continue, comme adaptation souple. Cette philosophie sera systématisée dans L'Évolution créatrice (1907), où Bergson développera le concept d'élan vital. Le Rire est l'une des premières œuvres où cette intuition métaphysique de la vie comme souplesse créatrice apparaît, en négatif (le rire châtie ce qui s'oppose à la vie).

Le langage comme machine ou comme création. Thèse philosophico-linguistique. Le langage peut être soit l'expression vivante de la pensée (langage créateur, métaphorique, neuf), soit une mécanique figée (formules, clichés, automatismes verbaux). Le rire de mots surgit précisément quand le langage bascule du vivant au mécanique.

Le rire comme révélation philosophique. Thèse méthodologique. Étudier philosophiquement le rire n'est pas une occupation mineure de divertissement : c'est une voie d'accès privilégiée à la compréhension de la vie et de la société. Le détour par les phénomènes apparemment futiles (le comique, le rire) peut éclairer des vérités philosophiques fondamentales (la nature de la vie, le fonctionnement social).

Postérité et influence

Influence sur Freud. Sigmund Freud publie en 1905 Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, où il dialogue explicitement avec Bergson. Freud reconnaît l'apport bergsonien tout en proposant une analyse complémentaire centrée sur le rôle de l'inconscient dans la production du mot d'esprit (Witz). Freud distingue trois domaines de l'effet comique : le mot d'esprit (lié à l'inconscient et au désir refoulé), le comique (étudié principalement par Bergson) et l'humour (lié à la sublimation et à la grandeur d'âme). La filiation Bergson-Freud sur la question du rire est l'une des plus fécondes du début du XXᵉ siècle.

Influence sur Bakhtine. Mikhail Bakhtine (1895-1975), dans L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (rédigé dans les années 1930-1940, publié en russe en 1965, traduit en français en 1970), prolonge l'analyse philosophique du rire dans une direction historico-anthropologique. Bakhtine développe la conception du rire carnavalesque comme subversion populaire des hiérarchies sociales, qui complète et nuance l'analyse bergsonienne du rire comme sanction sociale conservatrice. La filiation Bergson-Bakhtine, même si Bakhtine n'est pas exclusivement bergsonien, est l'une des plus stimulantes de la théorie moderne du rire.

Influence sur la philosophie française du XXᵉ siècle. Le Rire est l'une des œuvres bergsoniennes les plus lues par les philosophes français du XXᵉ siècle. Vladimir Jankélévitch (1903-1985), grand commentateur de Bergson (Bergson, 1931), prolonge l'esthétique bergsonienne du comique dans L'Ironie (1936). Maurice Merleau-Ponty (merleau-ponty), qui a beaucoup lu Bergson, intègre certaines intuitions bergsoniennes sur le corps et le vivant dans sa propre phénoménologie de la perception. Gilles Deleuze (deleuze) consacre à Bergson une étude majeure (Le Bergsonisme, 1966) qui transformera la lecture deleuzienne de Bergson.

Influence sur les études du comique. Le Rire est devenu un texte canonique dans les études théoriques du comique, de l'humour, du rire. Robert Escarpit (L'Humour, 1960), Vladimir Propp (Comicità e riso, 1976), Georges Minois (Histoire du rire et de la dérision, 2000), tous dialoguent avec Bergson. La formule « du mécanique plaqué sur du vivant » est devenue une référence classique dans les théories esthétiques et sociologiques du rire.

Influence sur le cinéma et la critique cinématographique. Plusieurs théoriciens du cinéma ont appliqué les analyses bergsoniennes au cinéma comique : les films de Charlie Chaplin (qui aurait été admiratif de Bergson selon certains témoignages), de Buster Keaton, des Marx Brothers, plus tard de Jacques Tati. La conception bergsonienne du corps comique comme automatisme est particulièrement éclairante pour analyser le slapstick et la comédie burlesque.

Influence sur la pensée du vivant. Au-delà du rire stricto sensu, Le Rire a marqué les conceptions philosophiques du vivant et de la vie comme catégorie philosophique. L'opposition bergsonienne entre mécanique rigide et vivant souple structure plusieurs développements ultérieurs de la philosophie biologique et de la philosophie de la nature (Georges Canguilhem, plus tard la philosophie écologique).

Réception internationale. Le Rire a été largement traduit : anglais (Laughter : An Essay on the Meaning of the Comic, traduit par Cloudesley Brereton et Fred Rothwell, Macmillan, 1911), allemand, italien, espagnol, japonais, etc. La diffusion internationale de l'œuvre a contribué à la célébrité mondiale de Bergson dans la première moitié du XXᵉ siècle (Bergson reçoit le prix Nobel de littérature en 1927, l'un des rares philosophes à recevoir cette distinction).

Critiques principales. La conception unitaire du comique (un seul principe pour expliquer tous les phénomènes) est trop simple selon plusieurs critiques (Freud notamment, qui distingue mot d'esprit, comique et humour). La fonction uniquement corrective du rire occulte la dimension subversive du rire populaire, carnavalesque, transgressif (Bakhtine corrige cette unilatéralité). L'insensibilité émotionnelle comme condition du rire est contredite par certaines expériences (rire d'attendrissement, rire ému) qui combinent émotion et hilarité. L'analyse bergsonienne reste largement bourgeoise et classique : elle privilégie le théâtre de Molière et la comédie classique, en négligeant les formes populaires (cabaret, satire politique, humour noir) et les formes modernes (humour absurde, dadaïsme, surréalisme).

Lectures contemporaines. Le Rire reste massivement lu :

  • Dans l'enseignement de la philosophie au lycée et à l'université.
  • Dans les études théoriques sur l'esthétique, la rhétorique, la dramaturgie.
  • Dans les sciences sociales qui s'intéressent à l'humour comme phénomène social et culturel (sociologie de la culture, anthropologie du rire).
  • Dans les études du cinéma comique, du théâtre comique, de la littérature humoristique.

L'œuvre est l'une des portes d'entrée privilégiées dans la pensée bergsonienne, plus accessible que les grandes œuvres systématiques (Matière et mémoire, L'Évolution créatrice).

Controverses et débats

L'unicité du principe comique. Toutes les manifestations du rire se ramènent-elles vraiment au « mécanique plaqué sur du vivant » ? Position bergsonienne : oui, c'est la loi unique qui commande tous les procédés. Position critique : non, il existe d'autres dimensions du rire (le mot d'esprit freudien lié au désir refoulé, le rire carnavalesque bakhtinien, l'humour noir absurde, l'ironie socratique) qui ne se ramènent pas à cette seule formule. Position contemporaine majoritaire : la formule bergsonienne éclaire une dimension importante du comique mais ne l'épuise pas.

Le rire conservateur ou subversif ? La conception bergsonienne fait du rire un outil de conservation sociale (la société sanctionne les déviants). Mais le rire peut aussi être subversif (rire de l'autorité, rire du pouvoir, rire qui démasque les hiérarchies). Position critique : Bergson néglige cette dimension subversive. Position contemporaine majoritaire : il faut compléter Bergson par Bakhtine pour rendre compte des deux dimensions du rire (conservateur et subversif).

L'insensibilité émotionnelle comme condition du rire. La thèse bergsonienne selon laquelle le rire suppose une anesthésie du cœur est-elle universellement valide ? Position critique : il existe des rires d'attendrissement, de complicité, de tendresse, qui combinent émotion et hilarité. Position bergsonienne possible : ces phénomènes ne sont pas du rire au sens strict mais des sourires ou des expressions mixtes. Le débat reste ouvert.

Le caractère social du rire. La thèse selon laquelle on ne rit pas vraiment seul est-elle empiriquement vraie ? Position bergsonienne : oui, le rire suppose une communauté au moins virtuelle. Position critique : il existe des rires solitaires authentiques (rire devant un livre, devant un souvenir, devant un songe). Position contemporaine majoritaire : même les rires solitaires supposent une socialisation préalable des normes comiques, donc Bergson a raison au sens transcendantal sinon empirique.

Citations clés

« Il n'y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. »

-- Le Rire, chapitre I, ouverture

« Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d'une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l'affection : seulement alors, il faudra oublier pendant quelques instants cette affection, faire taire cette pitié. »

-- Le Rire, chapitre I, sur l'insensibilité momentanée

« Le rire doit avoir une signification sociale. Notre rire est toujours le rire d'un groupe. »

-- Le Rire, chapitre I, sur le caractère social du rire

« Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l'exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique. »

-- Le Rire, chapitre I, formulation de la loi fondamentale du comique

« Est comique tout incident qui appelle notre attention sur le physique d'une personne alors que le moral est en cause. Le comique est cette face de la personne par laquelle elle ressemble à une chose. »

-- Le Rire, chapitre I, autre formulation de la loi du comique

Pour aller plus loin

  • Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, PUF, coll. « Quadrige », plusieurs rééditions de l'édition originale Alcan 1900. Édition française de référence pour le grand public.
  • Henri Bergson, Œuvres, édition du centenaire sous la direction d'André Robinet, préface d'Henri Gouhier, PUF, 1959 ; rééditions. Le Rire y figure dans le volume des œuvres complètes.
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, plusieurs éditions (original 1889). Œuvre fondatrice antérieure à Le Rire qu'il faut connaître pour comprendre l'arrière-plan métaphysique.
  • Henri Bergson, Matière et mémoire, PUF, plusieurs éditions (original 1896). Œuvre majeure antérieure à Le Rire.
  • Henri Bergson, L'Évolution créatrice, PUF, plusieurs éditions (original 1907). Œuvre majeure postérieure qui systématise la philosophie de la vie esquissée dans Le Rire.
  • Sigmund Freud, Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, traduction française, Gallimard, plusieurs éditions (original 1905). Œuvre directement dialogique avec Bergson.
  • Mikhail Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, traduction française, Gallimard, 1970 (original russe 1965). Œuvre majeure qui complète et nuance Bergson dans une direction historico-anthropologique.
  • Vladimir Jankélévitch, L'Ironie, Flammarion, 1936 ; rééditions. Œuvre française qui prolonge les analyses bergsoniennes du comique.
  • Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, PUF, 1931 ; rééditions. Étude française classique de la pensée bergsonienne.
  • Gilles Deleuze, Le Bergsonisme, PUF, 1966 ; rééditions. Étude française majeure qui a transformé la lecture contemporaine de Bergson.
  • Henri Gouhier, Bergson et le Christ des Évangiles, Fayard, 1961. Étude française importante.
  • Frédéric Worms, Bergson ou les deux sens de la vie, PUF, 2004. Étude française contemporaine de référence.
  • Georges Minois, Histoire du rire et de la dérision, Fayard, 2000. Ouvrage historique de synthèse sur le rire dans la culture occidentale.

Sources

  • « Henri Bergson », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
  • « Le Rire (Bergson) », Wikipédia (version française), consulté le 06/06/2026.
  • Notice « Henri Bergson » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Leonard Lawlor et Valentine Moulard-Leonard, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
  • Œuvres de Bergson, édition du centenaire PUF, 1959.
  • Site de la Société des Amis de Bergson, henribergson.com, consulté le 06/06/2026.

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role: interlocuteur description: | Kant avait proposé dans la Critique de la faculté de juger (1790) une analyse du rire comme résultat de la résolution soudaine d'une attente en rien. Cette analyse kantienne, centrée sur la déception cognitive et le contraste entre attendu et obtenu, est l'une des théories classiques du rire que Bergson doit dépasser. La formule bergsonienne du mécanique plaqué sur du vivant est plus précise et plus généralisable que la formule kantienne.

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role: interlocuteur description: | Descartes est implicitement présent dans l'opposition bergsonienne entre mécanique et vivant. La théorie cartésienne de l'animal-machine et du corps comme automate (Discours de la méthode, Méditations) fournit la conception du mécanique que Bergson critique en montrant le rire qui surgit quand le vivant ressemble à cette machine cartésienne. La philosophie bergsonienne du vivant comme souplesse créatrice se construit en partie contre le mécanisme cartésien moderne.

  • slug: merleau-ponty

role: heritier description: | Merleau-Ponty a beaucoup lu Bergson et intègre plusieurs intuitions bergsoniennes sur le corps et le vivant dans sa propre phénoménologie de la perception. La conception merleau-pontienne du corps comme schème vivant qui s'oppose au corps-objet mécanique prolonge dans une direction phénoménologique l'intuition bergsonienne du Rire. La filiation Bergson-Merleau-Ponty est l'une des plus importantes de la philosophie française du XXᵉ siècle.

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role: heritier description: | Deleuze consacre à Bergson une étude majeure, Le Bergsonisme (1966), qui transformera la lecture contemporaine de Bergson. La conception deleuzienne de la différence, du devenir, des forces actives et créatrices contre les forces réactives et stéréotypées, prolonge dans une direction propre l'intuition bergsonienne du vivant comme souplesse créatrice contre le mécanique rigide. Deleuze cite peu spécifiquement Le Rire, mais son interprétation générale de Bergson en porte la marque.

  • slug: peirce

role: interlocuteur description: | Peirce, contemporain de Bergson, développe parallèlement une sémiotique du rire et du comique dans plusieurs textes. La filiation Peirce-Bergson n'est pas directe (les deux philosophes ne se sont pas lus mutuellement), mais leurs analyses du rire convergent partiellement sur la conception du comique comme révélation d'un décalage entre signe et chose, entre type et individualité, entre attendu et reçu. ```