Edmund Burke

12 janvier 1729, date parfois donnée pour 1730 - 9 juillet 1797 irlandaise et britannique 16 min de lecture

Homme politique irlandais devenu l'une des grandes voix du Parlement britannique, Edmund Burke a défendu les colons d'Amérique, les catholiques d'Irlande et les Indiens contre la Compagnie, avant de condamner la Révolution française au nom d'une politique de la prudence et de l'héritage.

Biographie

Edmund Burke naît à Dublin le 12 janvier, en 1729 selon la plupart des sources, en 1730 selon d'autres, l'incertitude tenant au changement de calendrier. Son père est un avocat protestant, sa mère une catholique de la famille Nagle : il grandit ainsi des deux côtés de la fracture qui structurait alors l'Irlande, ce qui éclaire la constance de son engagement ultérieur en faveur de l'allègement des lois pénales contre les catholiques.

Formation

Il passe une partie de son enfance dans le comté de Cork, chez sa famille maternelle, puis étudie dans une école quaker de Ballitore avant d'entrer à Trinity College, à Dublin, où il fonde un club de débats. En 1750 il part à Londres pour étudier le droit au Middle Temple. Il ne le terminera pas, au grand déplaisir de son père, et choisit la plume.

Les débuts littéraires

Deux livres le font connaître. En 1756 paraît anonymement une Justification de la société naturelle, satire des raisonnements qui, appliqués à la religion révélée, pourraient tout aussi bien dissoudre l'ordre civil. En 1757 paraît la Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau, qui lui vaut une réputation européenne en esthétique. Il épouse la même année Jane Nugent et participe à partir de 1758 au lancement de l'Annual Register, revue annuelle des affaires du monde dont il rédigera longtemps des parties importantes.

Le parlementaire

Entré en politique comme secrétaire, il devient en 1765 le secrétaire privé du marquis de Rockingham et entre aux Communes la même année. Il y restera près de trente ans, d'abord pour le bourg de Wendover, puis comme représentant de Bristol de 1774 à 1780, enfin pour Malton. Il n'exercera presque jamais le pouvoir : sa force est celle d'un orateur et d'un organisateur de parti.

Trois causes dominent sa carrière. L'Amérique d'abord, où il plaide pour la conciliation et contre une taxation imposée sans consentement, non au nom des droits abstraits mais au nom de la prudence et des usages de l'Empire. L'Irlande ensuite, pour la liberté de son commerce et l'émancipation civile des catholiques, positions qui lui coûteront son siège de Bristol. L'Inde enfin : à partir de 1783 il poursuit sans relâche la Compagnie des Indes orientales et obtient la mise en accusation de Warren Hastings, gouverneur général du Bengale, dans un procès qui durera des années et se terminera en 1795 par un acquittement.

La rupture de 1790

La Révolution française le sépare de ses amis whigs. Ses Réflexions sur la Révolution en France, publiées en 1790, connaissent un succès immédiat et suscitent une pluie de réponses, dont celles de Mary Wollstonecraft et de Thomas Paine. Burke rompt publiquement avec Charles James Fox en 1791 et consacre ses dernières années à justifier cette position, notamment dans l'Appel des whigs modernes aux whigs anciens, puis à plaider pour la guerre contre la République dans ses Lettres sur une paix régicide.

La mort de son fils unique Richard, en 1794, le brise. Il quitte le Parlement la même année et meurt à Beaconsfield le 9 juillet 1797.

Pensée principale

Burke n'a pas écrit de traité. Sa pensée se trouve dans des discours, des pamphlets et des lettres, ce qui lui donne une allure circonstancielle trompeuse : on y reconnaît en réalité une position cohérente sur ce que la politique peut et ne peut pas savoir.

La prudence avant les principes

Pour Burke la politique n'est pas une science déductive. Aucun principe, même vrai, ne détermine ce qu'il convient de faire ici et maintenant, parce que les circonstances modifient le sens des mesures : il écrit que les circonstances donnent à tout principe politique sa couleur distinctive. La vertu première du gouvernant n'est donc pas la cohérence mais la prudence, c'est-à-dire l'art d'ajuster des fins générales à des matières particulières. Cette thèse explique des positions apparemment opposées : ce qui serait sage en Amérique en 1775 ne l'est pas en France en 1790.

Préjugé, prescription, héritage

Burke emploie le mot préjugé dans un sens positif, qui a beaucoup choqué. Un préjugé est pour lui un jugement sédimenté, une solution trouvée par des générations qui ont tâtonné et dont la raison n'est plus présente à l'esprit de ceux qui l'appliquent. Détruire ce fonds au motif qu'on ne sait pas le justifier revient à démolir un bâtiment parce qu'on a perdu les plans. De même la prescription, c'est-à-dire la possession longue, vaut titre : une institution qui a duré a fait la preuve qu'elle peut durer, ce qui est une information et non un argument d'autorité.

Il refuse pour cette raison de concevoir la société comme un contrat passé entre les vivants. L'État est pour lui une association qui lie les morts, les vivants et ceux qui ne sont pas nés, ce qui interdit à une génération de disposer du capital commun comme d'un bien dont elle aurait la pleine propriété.

Contre la politique abstraite

Sa critique de la Révolution ne porte pas d'abord sur la violence, qu'il annonce plutôt qu'il ne la constate en 1790. Elle porte sur une méthode : celle qui déduit des institutions de droits métaphysiques, les « droits de l'homme » pris hors de toute situation. Burke ne nie pas qu'il y ait des droits, il soutient qu'un droit n'a de contenu que dans un corps politique déterminé et que les droits réels, hérités comme un patrimoine, valent mieux que des titres universels sans garantie. Il reproche aux révolutionnaires d'avoir confisqué les biens de l'Église, détruit les corps intermédiaires et fondé la richesse publique sur du papier, autant de gestes qui rompent les attaches concrètes de l'obéissance.

Ces attaches, il les nomme volontiers « petits pelotons » : la famille, le voisinage, le corps de métier, la province sont les premières écoles de l'affection civique, et l'amour de l'humanité en général ne se construit pas sans elles.

Réforme et conservation

Burke n'est pas un adversaire du changement : il a réclamé l'abolition de la traite, la réforme de la liste civile, le contrôle de la Compagnie des Indes. Il distingue la réforme, qui corrige un abus en conservant la chose, de l'innovation, qui remplace la chose par un projet. Le modèle qu'il revendique est la Révolution anglaise de 1688, qu'il présente non comme une rupture mais comme la restauration d'une constitution ancienne.

Représentation et parti

Deux de ses interventions ont fait doctrine. Dans son discours aux électeurs de Bristol, il soutient qu'un représentant doit à ses mandants son jugement et non son obéissance, et que le Parlement est une assemblée délibérante de la nation entière, non un congrès d'intérêts locaux. Dans les Pensées sur la cause des mécontentements actuels, il défend le parti, défini comme un corps d'hommes unis pour promouvoir l'intérêt national sur la base d'un principe commun, contre l'idée que toute organisation serait une faction.

Le sublime et le beau

Son œuvre esthétique précède tout cela et s'articule mal avec elle, mais elle a compté. Burke y sépare radicalement deux expériences : le beau tient à la petitesse, à la douceur, à la délicatesse et suscite l'amour ; le sublime naît de ce qui menace, de l'obscurité, de l'immensité et de la puissance, et suscite une sorte de terreur délicieuse lorsque le danger est tenu à distance. Ce faisant il rompt avec les théories classiques qui ramenaient la beauté à la proportion ou à la convenance, et ouvre un chemin que le romantisme empruntera.

Œuvres majeures

L'œuvre de Burke est faite de textes de circonstance. Cinq d'entre eux suffisent à en donner l'architecture.

Justification de la société naturelle (1756)

Publié anonymement, ce premier texte se présente comme une lettre d'un lord défunt démontrant que l'ordre civil, comme la religion révélée, n'est qu'une imposture dont il faudrait revenir à la nature. L'ouvrage est une satire : Burke pousse jusqu'à l'absurde une méthode de raisonnement pour en montrer le pouvoir dissolvant. Des lecteurs s'y sont trompés et l'ont pris au sérieux, ce qui a nourri par la suite l'hypothèse d'un Burke anarchiste de jeunesse, hypothèse que la majorité des commentateurs écarte aujourd'hui.

Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau (1757)

Son seul livre de philosophie au sens strict. Burke y procède en naturaliste des passions : il part des effets éprouvés plutôt que des règles de l'art, rapporte le sublime à l'instinct de conservation et le beau à la sociabilité, puis en déduit les propriétés des objets qui les produisent. L'ouvrage fut lu dans toute l'Europe, discuté par Kant et utilisé par les écrivains du gothique. Vous y trouverez aussi une théorie du langage poétique qui n'opère pas par images mais par les affections que les mots transportent.

Pensées sur la cause des mécontentements actuels (1770)

Pamphlet de combat contre l'influence occulte de la cour sur les ministères, et plaidoyer pour le gouvernement par parti. C'est le texte fondateur de l'idée de parti politique légitime en régime parlementaire, à une époque où l'on tenait toute coalition durable pour une faction.

Discours sur la conciliation avec l'Amérique (1775)

Le sommet de son éloquence parlementaire. Burke y plaide le retrait de la taxation du thé et une politique de concessions, en refusant explicitement d'argumenter sur le droit de taxer : il demande qu'on regarde le caractère des Américains, leur religion, leurs mœurs et leur commerce, et qu'on gouverne selon ce qui est, non selon ce qui serait légitime en théorie.

Réflexions sur la Révolution en France (1790)

Le livre qui l'a rendu célèbre, écrit sous la forme d'une longue lettre. Burke y attaque la Société de la Révolution de Londres et son prédicateur Richard Price, puis développe sa critique des droits abstraits, de la confiscation des biens ecclésiastiques, de la destruction des corps intermédiaires et des assignats. Il annonce que la Révolution finira par une dictature militaire, pronostic dont la fortune a beaucoup servi à sa réputation. Le succès fut immédiat et les réponses nombreuses, notamment la Défense des droits de l'homme de Mary Wollstonecraft et les Droits de l'homme de Thomas Paine.

Appel des whigs modernes aux whigs anciens (1791) et Lettres sur une paix régicide (1796-1797)

Ces derniers textes défendent la cohérence de son parcours et réclament la guerre contre la République française, non comme un conflit d'intérêts entre États mais comme une guerre de doctrines. On y voit un Burke plus intransigeant, que ses admirateurs libéraux citent moins volontiers.

Postérité et influence

L'invention d'une tradition

Burke n'a jamais employé le mot conservatisme, apparu après lui. C'est le XIXe siècle qui en fait le père d'une doctrine, en retenant des Réflexions quelques thèses détachées de leur contexte polémique : la méfiance envers les constructions abstraites, la valeur de l'héritage, la priorité de la prudence. Cette canonisation s'est faite au prix d'un rétrécissement, puisqu'elle laisse dans l'ombre le réformateur de l'Empire et l'accusateur de Warren Hastings.

En France

Les Réflexions sont traduites dès 1790 et alimentent la littérature contre-révolutionnaire, où elles côtoient des pensées qui n'ont pourtant guère de rapport avec elles : Joseph de Maistre et Louis de Bonald raisonnent à partir d'une théologie de l'autorité que Burke n'aurait pas acceptée. Tocqueville offre la lecture la plus exigeante : il tient Burke pour un témoin lucide de la nouveauté révolutionnaire mais lui reproche d'avoir cru à une rupture absolue là où l'administration monarchique avait déjà préparé la centralisation.

Dans le monde anglophone

Matthew Arnold et le libéralisme victorien le lisent comme un maître de style et de mesure. Au XXe siècle il devient un enjeu : Leo Strauss en discute le statut dans Droit naturel et histoire, Peter Stanlis soutient qu'il reste un penseur du droit naturel, Michael Oakeshott retrouve chez lui une politique de l'expérience contre le rationalisme politique et Hayek le range parmi les ancêtres d'un libéralisme évolutionniste attentif aux institutions non voulues. À l'inverse, Crawford Brough Macpherson insiste sur son économie politique et voit en lui un défenseur conséquent de l'ordre marchand.

L'esthétique

La postérité de la Recherche sur le sublime et le beau est indépendante de sa politique. L'opposition du sublime et du beau devient un lieu commun européen, discutée par Kant, reprise par les théoriciens du pittoresque et du gothique, puis réactivée au XXe siècle dans les débats sur la représentation de l'irreprésentable.

Aujourd'hui

Burke reste un auteur disputé, revendiqué par des familles politiques qui s'opposent entre elles. Les travaux récents, notamment ceux qui replacent ses écrits sur l'Inde et l'Irlande au centre de l'œuvre, ont déplacé la question : plutôt que de décider s'il était libéral ou conservateur, ils examinent sa théorie de la domination arbitraire et sa défense des sociétés gouvernées sans leur consentement.

Controverses et débats

Un seul Burke ou deux ?

La difficulté la plus ancienne est celle de la cohérence. Comment le défenseur des colons américains, l'avocat des catholiques irlandais et l'accusateur de la Compagnie des Indes devient-il l'adversaire intransigeant de la Révolution française ? Les lectures se partagent. Certains concluent à un revirement, voire à une panique de propriétaire. D'autres soutiennent que la constance est méthodologique et non doctrinale : Burke a toujours défendu les sociétés existantes contre le pouvoir arbitraire, qu'il vienne d'un ministère londonien, d'une compagnie commerciale ou d'une assemblée constituante.

Droit naturel ou historicisme ?

Burke invoque parfois une loi éternelle et immuable qui obligerait les souverains, et par ailleurs il refuse de juger les institutions à l'aune de principes abstraits. Peter Stanlis a soutenu qu'il reste dans la tradition classique et chrétienne du droit naturel. Leo Strauss a soutenu l'inverse : en faisant de la durée une preuve et de l'histoire la source des titres, Burke ouvrirait la voie à l'historicisme du XIXe siècle. Le débat n'est pas tranché et il commande l'usage que la philosophie politique peut faire de lui.

Conservateur ou libéral ?

Les deux camps le citent. Les conservateurs retiennent la prescription, la religion établie et la hiérarchie ; les libéraux retiennent le gouvernement limité, la liberté du commerce et l'hostilité au pouvoir arbitraire. Crawford Brough Macpherson a soutenu qu'il n'y a pas de tension : Burke serait un théoricien de l'ordre marchand qui défend une société traditionnelle précisément parce qu'il la juge compatible avec le capitalisme. La thèse reste discutée, notamment par ceux qui lui opposent la place des devoirs et des affections dans les textes.

L'Empire et ses limites

Burke a dénoncé avec une violence rare les exactions britanniques au Bengale et défendu l'idée que le pouvoir impérial est une charge fiduciaire, non une propriété. Faut-il y voir une critique du colonialisme ? Les travaux récents divergent : certains y lisent une amorce de pensée anticoloniale, d'autres rappellent qu'il n'a jamais remis en cause le principe de la domination britannique et qu'il raisonnait en réformateur de l'Empire.

Le ton des Réflexions

L'ouvrage contient des pages de grande éloquence et des formules que ses adversaires lui ont fait payer cher, dont l'expression de « multitude porcine » appliquée au peuple en armes. Pour ses critiques, cette violence révèle le fond aristocratique de la position ; pour ses défenseurs, elle appartient au genre du pamphlet et ne doit pas être lue comme un énoncé doctrinal. L'honnêteté demande de signaler que le texte autorise les deux lectures.

Pour aller plus loin

Par où entrer

Les Réflexions sur la Révolution en France sont le passage obligé, mais ce n'est pas le meilleur point de départ : le texte suppose connus les débats anglais de 1790 et il avance par digressions. Commencez plutôt par le Discours sur la conciliation avec l'Amérique, bref et limpide, où la méthode de Burke se voit à l'œuvre sans l'emportement de 1790. Vous lirez ensuite les Réflexions avec le bon angle.

Pour l'esthétique, la Recherche sur le sublime et le beau se lit indépendamment et sans prérequis.

Les textes en français

Les grands textes politiques existent en traduction française, et plusieurs sont disponibles dans les bibliothèques numériques patrimoniales, notamment Gallica, qui conserve les traductions anciennes des Réflexions. Les discours sur l'Inde sont plus difficiles à trouver en français, alors qu'ils occupent une part immense de son activité.

Travaux

La recherche francophone sur Burke s'est renouvelée, en particulier du côté de l'histoire des idées politiques et des études sur la contre-révolution. Cairn.info et OpenEdition Journals donnent accès à des articles récents, et HAL à des thèses sur sa réception française.

En anglais, les notices de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy fournissent des bibliographies à jour. Les débats interprétatifs se suivent utilement en lisant côte à côte les lectures straussienne, oakeshottienne et marxiste, qui tirent du même corpus des conclusions opposées.

Lectures de contraste

Pour mesurer ce qui se joue en 1790, lisez les réponses immédiates : la Défense des droits de l'homme de Mary Wollstonecraft et les Droits de l'homme de Thomas Paine. Pour la discussion de fond, le dialogue avec Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution reste le plus instructif.

Voir la cartographie

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Edmund Burke », Philotopie, - CC BY-SA 4.0

Philosophes contemporains