Le Livre de la médecine spirituelle
Titre original : Kitâb al-Tibb al-Rûhânî
Publication : début du Xe siècle
Type : Traite
Analyse
Un médecin célèbre écrit un livre sur les maladies de l'âme, et il le construit exactement comme il construirait un traité de médecine : description des symptômes, recherche des causes, prescription du remède. Le Kitâb al-Tibb al-Rûhânî d'Al-Râzî, composé au début du Xe siècle, est l'un des rares textes de la tradition philosophique arabe où l'éthique prend la forme d'une clinique. Il est bref, direct, écrit sans appareil scolastique, et il s'adresse à un lecteur qui veut savoir quoi faire de sa colère, de son chagrin et de sa peur de mourir.
Un médecin philosophe à Rayy
Abû Bakr Muhammad ibn Zakariyyâ al-Râzî, que le Moyen Âge latin appellera Rhazès, exerce et enseigne la médecine à Rayy, près de l'actuelle Téhéran, puis à Bagdad. Son autorité médicale est immense : ses recueils cliniques ont été traduits en latin et lus dans les universités européennes pendant des siècles.
Il est aussi philosophe, et philosophe peu commode. Rationaliste résolu, il tient la raison pour le don le plus précieux fait à l'homme, défend l'autorité de Platon et de Galien contre l'argument d'autorité lui-même, et il a soutenu des positions sur la prophétie qui lui ont valu des réfutations hostiles. Cette double appartenance explique le livre : la médecine lui fournit non pas une image décorative, mais une méthode.
La métaphore médicale prise au sérieux
Le principe du traité tient en une analogie. De même que le corps a ses maladies, que le médecin reconnaît, rapporte à leurs causes et traite par des régimes, l'âme a ses troubles, qu'un art peut identifier et corriger. L'éthique devient alors un savoir pratique, orienté vers la guérison plutôt que vers la description des vertus.
L'analogie a des conséquences précises. Elle impose d'abord un diagnostic : chaque passion est examinée séparément, avec ses signes propres. Elle impose ensuite une étiologie : Al-Râzî cherche d'où vient le trouble, et il le trouve le plus souvent dans l'habitude, l'opinion fausse ou la complaisance envers soi. Elle impose enfin une thérapeutique graduée : on ne guérit pas une passion installée par un décret de la volonté, mais par un régime, c'est-à-dire par des exercices répétés qui déplacent peu à peu l'habitude.
Cette dernière idée est peut-être la plus actuelle du livre. Al-Râzî ne demande pas au lecteur de vouloir autrement, il lui propose de s'entraîner.
La raison contre la passion
Le traité s'ouvre sur l'excellence de la raison. Elle est, pour Al-Râzî, ce par quoi nous obtenons tout ce qui nous élève au-dessus des animaux : la connaissance, la prévoyance, la maîtrise des arts. Rien ne doit donc lui être préféré, et c'est elle qui doit gouverner.
Face à elle se tient la passion, hawâ, l'élan immédiat du désir. Al-Râzî ne la condamne pas en bloc et ne prêche aucune extinction des désirs : il reproche à la passion de réclamer plus que la nature ne demande et de confondre le nécessaire avec l'illimité. Le remède consiste donc à ramener le désir à la mesure de ce qui est utile, non à le supprimer.
On reconnaît ici un héritage platonicien. Al-Râzî reprend la division de l'âme en trois parties, et la hiérarchie qui veut que la partie rationnelle commande aux deux autres. Il reprend aussi l'idée que la vertu tient à un équilibre, proche du juste milieu de la tradition grecque, et que l'excès comme le défaut sont des désordres.
Le catalogue des maux
Le corps du livre est une suite de chapitres courts, chacun consacré à un trouble particulier. On y trouve l'amour excessif et l'attachement, la vanité et la complaisance envers soi-même, l'envie, la colère, le mensonge, l'avarice, l'inquiétude anticipée, le chagrin, la cupidité, l'ivresse, les excès du désir sexuel, la force de l'habitude et la recherche démesurée des biens de ce monde. Le dernier ensemble de chapitres aborde la peur de la mort et la manière de conduire sa vie.
L'ordre n'est pas systématique et la longueur des chapitres varie. Ce défaut apparent sert le propos : le livre se consulte autant qu'il se lit, à la manière d'un formulaire thérapeutique.
Quelques analyses méritent d'être signalées. Sur l'envie, Al-Râzî observe qu'elle fait souffrir celui qui l'éprouve bien plus que celui qu'elle visait, et qu'elle est donc d'abord une sottise avant d'être une faute. Sur le chagrin, il remarque que la douleur de la perte dépend de l'attachement que nous avions formé, et que diminuer les attachements superflus diminue d'autant la prise que les pertes auront sur nous. Sur la peur de la mort, il procède par alternative : ou bien il n'y a rien après, et alors il n'y a rien à craindre puisqu'il n'y aura personne pour souffrir, ou bien quelque chose suit, et c'est la conduite de la vie présente qui importe.
Une morale pour la vie ordinaire
Il faut souligner ce qui, dans ce livre, n'est pas ascétique. Al-Râzî n'invite ni à la fuite du monde ni au renoncement. Il réclame la juste mesure dans le travail comme dans le plaisir, s'oppose à l'épuisement par la cupidité autant qu'à la mortification, et retient comme critère ce qui préserve la santé du corps et la liberté de l'esprit. Un lecteur contemporain y reconnaîtra une sagesse hygiénique, où la morale et le soin de soi se recouvrent largement.
Cette orientation sépare son traité des morales religieuses de son temps, qui fondent l'obligation sur la Loi révélée. Al-Râzî argumente à partir de la nature humaine et de l'utilité, sans invoquer de commandement. C'est l'une des raisons pour lesquelles le livre a intéressé les historiens de la philosophie morale : il montre qu'une éthique rationnelle autonome a existé très tôt dans la culture islamique.
Le compagnon du traité
Le Livre de la médecine spirituelle ne se comprend bien qu'avec son pendant, le Livre de la conduite philosophique, où Al-Râzî répond à ceux qui lui reprochaient de ne pas vivre selon les exigences qu'il énonçait. Il y expose sa propre règle de vie et discute le modèle socratique de l'ascèse, dont il soutient que ses adversaires exagèrent la rigueur. Les deux textes forment un diptyque : le premier soigne les maladies de l'âme, le second justifie la vie du médecin.
Postérité
La réception du traité est inégale et instructive. Le médecin Al-Râzî a été un auteur européen majeur ; le moraliste, beaucoup moins. En terre d'Islam, son rationalisme a rencontré une opposition durable, et les réfutations qui lui ont été adressées sur la prophétie ont probablement nui à la circulation de son œuvre philosophique.
Le texte a été redécouvert par l'orientalisme du XIXe et du XXe siècle. Une traduction anglaise sous le titre The Spiritual Physick of Rhazes l'a fait connaître aux lecteurs anglophones au milieu du XXe siècle, et une traduction française existe aujourd'hui sous le titre La Médecine spirituelle. Les historiens de la falsafa y voient un témoignage de la manière dont la philosophie grecque, et particulièrement Galien, a été reçue et retravaillée dans le monde de langue arabe.
Son intérêt actuel vient surtout de deux traits. D'une part, le modèle thérapeutique de l'éthique, qui rejoint les discussions contemporaines sur la philosophie comme exercice et sur les thérapies de l'âme antiques. D'autre part, la place accordée à l'habitude comme véritable objet du travail moral, qui anticipe des analyses beaucoup plus tardives.
Controverses
Plusieurs questions restent discutées. L'étendue de la dette envers Galien, d'abord : Al-Râzî s'inspire ouvertement d'un traité galénique sur le diagnostic et la cure des passions de l'âme, mais les spécialistes divergent sur la part de reprise et la part de reconstruction. La cohérence du livre, ensuite : certains y voient un simple recueil de conseils, d'autres un traité organisé selon un ordre thérapeutique. La datation, enfin, et l'état du texte : l'établissement du traité repose sur un petit nombre de manuscrits, et il est prudent de vérifier une formule avant de la citer.
Une dernière difficulté touche au statut du livre. Faut-il y voir de la philosophie morale ou de la littérature de sagesse ? La question n'a pas de réponse tranchée, et elle vaut pour une grande partie de la production éthique en langue arabe. Le traité emprunte sa méthode à la médecine, ses principes à Platon, son ton aux recueils de conseils princiers. C'est cet alliage qui en fait l'intérêt plutôt qu'un défaut de classement.