Abû Bakr Muhammad ibn Zakariyyâ al-Râzî (Rhazès)
Médecin de métier et philosophe par conviction, Al-Râzî (Rhazès) soutient que la raison suffit à conduire la vie humaine et qu'aucune révélation ne saurait lui être supérieure. C'est l'une des positions les plus discutées de la pensée islamique classique.
Biographie
Un enfant de Rayy
Abû Bakr Muhammad ibn Zakariyyâ al-Râzî naît vers 865 à Rayy, cité du nord de l'Iran dont les ruines bordent aujourd'hui Téhéran. Son surnom lui vient de là : al-Râzî signifie simplement « celui de Rayy ». L'Europe médiévale, qui lira ses traités de médecine en latin pendant quatre siècles, le connaîtra sous le nom de Rhazès.
La tradition rapporte qu'il s'intéressa d'abord à la musique et joua du luth, puis à l'alchimie, avant de venir à la médecine assez tard. Ces récits sont tardifs et vous les prendrez avec prudence, mais ils disent quelque chose de juste : Al-Râzî n'a jamais été l'homme d'une seule discipline. Il écrit sur les métaux et les remèdes, sur la logique et sur la morale, et il tient que ces travaux relèvent d'un même effort.
Le praticien
Il dirige l'hôpital de Rayy, puis celui de Bagdad, où il acquiert une réputation considérable de clinicien. Son grand traité de médecine pratique, le Kitâb al-Mansûrî, est dédié à Mansûr ibn Ishâq, gouverneur samanide de Rayy. Un autre, le Kitâb al-Hâwî, compilé après sa mort à partir de ses notes de lecture et de ses observations au lit du malade, passe en revue les traditions médicales grecque, syriaque, arabe et indienne : traduit en latin sous le titre de Continens, il restera longtemps une référence dans les universités européennes. Son traité sur la variole et la rougeole est l'un des premiers à distinguer les deux maladies.
Ce métier n'est pas un détail biographique. Al-Râzî soigne, observe, consigne ses échecs, et cette habitude d'aller voir avant de conclure explique son attitude envers les autorités. Il admire Galien et lui doit presque tout, ce qui ne l'empêche pas de lui consacrer un recueil de Doutes où il relève ses contradictions. L'argument qu'il avance est significatif : un médecin qui refuserait de corriger son maître trahirait la médecine plutôt qu'il ne l'honorerait.
La fin
La tradition rapporte qu'il perdit la vue à la fin de sa vie et qu'il refusa l'intervention qu'on lui proposait. Le récit est trop beau pour être reçu sans réserve, et les sources ne s'accordent pas. Il meurt à Rayy vers 925, les dates allant selon les témoignages de 923 à 932.
De son œuvre philosophique, immense d'après les catalogues anciens, il ne nous reste presque rien en original. Deux textes de morale ont survécu, le Livre de la médecine spirituelle et le Livre de la conduite philosophique. Le reste, et notamment ce qu'il a écrit sur la prophétie, nous est parvenu par les réfutations de ses adversaires. Vous lirez donc Al-Râzî à travers ceux qui voulaient l'abattre, situation qui commande une prudence constante.
Pensée principale
La raison suffit
La thèse qui a fait la réputation d'Al-Râzî, et qui lui a valu quatre siècles de réfutations, tient en peu de mots : la raison est donnée à tous les hommes, elle suffit à les conduire, et rien ne justifie qu'une poignée d'entre eux prétende détenir par révélation ce que les autres devraient recevoir sur parole.
L'argument n'est pas d'abord antireligieux, il est égalitaire. Si Dieu est bon, pourquoi aurait-il réservé à quelques individus une connaissance qu'il refuse au reste de l'humanité ? Et si la raison est le propre de l'homme, pourquoi faudrait-il s'en défaire pour accéder au vrai ? Al-Râzî ajoute un constat historique : les communautés fondées sur une révélation se combattent, chacune tenant la sienne pour unique, et aucune ne peut produire de preuve que l'autre accepterait. Leur multiplicité même, dit-il, ruine leur prétention.
Cette position nous est connue principalement par le Kitâb a'lâm al-nubuwwa d'Abû Hâtim al-Râzî, théologien ismaélien qui rapporte leurs débats pour y répondre. Vous mesurez la difficulté : nous entendons Al-Râzî par la voix de celui qui voulait le réfuter, et le soupçon de durcissement est permanent. Les spécialistes discutent encore de l'exactitude de ce témoignage.
Une morale du dosage
Là où Al-Râzî parle en son nom, dans le Livre de la médecine spirituelle, le ton change. Il ne prêche pas l'ascèse, il décrit une hygiène. L'âme a ses maladies comme le corps a les siennes, et le philosophe les traite avec la même méthode : identifier le trouble, en chercher la cause, proposer un régime.
Sa thèse sur le plaisir est caractéristique. Le plaisir n'est pas un bien positif, il est le retour d'un corps ou d'une âme à son état naturel après qu'une peine l'en a écarté. Boire ne réjouit que celui qui a soif. Il suit de là que courir après le plaisir revient à multiplier d'abord les manques, c'est-à-dire à produire la peine qu'on espère soulager. La conséquence pratique n'est pourtant pas le renoncement : c'est la mesure. Satisfaire ce que la nature réclame, sans chercher à l'exciter.
Contre les passions, il recommande moins la lutte frontale que l'examen. L'orgueil, l'envie, l'avarice, la peur de la mort reposent sur des jugements faux, et c'est en les examinant qu'on les désarme. Cette thérapeutique par l'analyse rapproche Al-Râzî des morales grecques, celle de Platon qu'il invoque et celle des épicuriens dont il retrouve les raisonnements sur la mort.
Le monde et ses principes
Sa cosmologie, elle, nous vient presque entièrement de la doxographie, et vous la tiendrez pour reconstituée plutôt que pour attestée. Ses adversaires lui attribuent une doctrine de cinq principes éternels : le Créateur, l'âme universelle, la matière première, l'espace absolu et le temps absolu. L'espace et le temps y existent par eux-mêmes, indépendamment des corps qui les occupent, et la matière est composée de particules séparées par du vide.
Chaque élément de cette liste rompt avec la falsafa qui s'installera après lui. Pour Al-Fârâbî comme pour ses successeurs, nourris d'Aristote, le temps n'est pas un contenant mais la mesure du mouvement, et le vide est impossible. La doctrine des cinq éternels limite en outre la souveraineté divine, puisque Dieu y organise une matière qu'il n'a pas créée. Elle a donc été combattue sur deux fronts à la fois, par les philosophes et par les théologiens.
Une vie à défendre
Le Livre de la conduite philosophique répond à une accusation précise : on reprochait à Al-Râzî de vivre trop confortablement pour un homme qui se réclame de Socrate. Sa réponse mérite d'être méditée. Socrate lui-même, rappelle-t-il, n'a pas toujours vécu en reclus ; et l'ascèse extrême n'est pas la philosophie, elle en est une caricature. Le modèle qu'il propose est celui d'une mesure : ni la débauche qui abîme, ni la mortification qui détruit, mais le soin d'un corps et d'une âme qu'on veut garder en état de penser.
On y trouve aussi sa définition de la fin de l'homme, qui est de connaître et d'agir avec justice, et un argument auquel il tient : les animaux souffrent, et cette souffrance compte. Al-Râzî la discute à propos de la chasse et de l'abattage, et cette attention à la peine animale est rare chez ses contemporains.
Œuvres majeures
Le Livre de la médecine spirituelle (Kitâb al-tibb al-rûhânî)
C'est le texte philosophique d'Al-Râzî que nous possédons le mieux. Vingt chapitres brefs, adressés à un lecteur qui veut se corriger, traitent successivement de la domination de la raison, de la passion amoureuse, de l'orgueil, de l'envie, de la colère, de l'avarice, de la peur de la mort. Chaque trouble est pris comme un symptôme dont on remonte à la cause. Le livre est conçu comme le pendant d'un traité de médecine du corps, et Al-Râzî dit lui-même qu'il l'écrit pour compléter son Mansûrî. Arthur J. Arberry en a donné une traduction anglaise en 1950 sous le titre The Spiritual Physick of Rhazes.
Le Livre de la conduite philosophique (Kitâb al-sîra al-falsafiyya)
Texte court, polémique, autobiographique par endroits. Al-Râzî y répond à ceux qui jugeaient sa vie indigne de ses discours, et il en profite pour exposer ce qu'il entend par vie philosophique : l'usage de la raison, la justice envers autrui, la mesure dans les plaisirs, la limitation du tort causé aux vivants. Paul Kraus l'a édité en 1939 dans ses Opera philosophica ; c'est par ce texte que l'on accède le plus directement à ce qu'Al-Râzî pensait de lui-même.
Les Doutes sur Galien (Kitâb al-shukûk 'alâ Jâlînûs)
Recueil d'objections au corpus galénique, relevant contradictions internes et observations démenties par l'expérience clinique. L'intérêt philosophique du livre dépasse la médecine : il pose la question de ce qu'on doit à une autorité intellectuelle quand les faits lui résistent, et il y répond par la primauté de l'observation. Al-Râzî y maintient pourtant son admiration pour Galien, ce qui écarte la lecture trop simple d'une rupture.
Le Kitâb al-Hâwî (Continens)
Somme médicale compilée après sa mort à partir de ses notes. Ce n'est pas un ouvrage de philosophie, mais il importe à son histoire : traduit en latin au XIIIe siècle, il a porté le nom de Rhazès dans toute l'Europe et a fait de lui, pour les lecteurs occidentaux, un médecin avant d'être un penseur. Cette réception a longtemps occulté son œuvre philosophique.
Les écrits sur la prophétie
Deux titres sont attestés par les catalogues anciens, l'un sur les impostures des prophètes, l'autre sur les religions révélées. Ils sont perdus. Nous n'en connaissons le contenu que par les réfutations ismaéliennes, au premier rang desquelles celle d'Abû Hâtim al-Râzî. Il n'existe donc aucun texte d'Al-Râzî sur la prophétie que vous puissiez lire directement, et c'est la principale lacune de notre documentation sur lui.
Postérité et influence
Un médecin célèbre, un philosophe effacé
La postérité d'Al-Râzî s'est scindée en deux très tôt. Le médecin a connu une gloire durable : traduit en latin dès le XIIe siècle, enseigné dans les facultés européennes, cité jusqu'à l'âge classique. Le philosophe, lui, a presque disparu. Ses traités de métaphysique n'ont pas été recopiés, et la falsafa qui s'organise après lui autour d'Al-Fârâbî puis d'Avicenne le traite en marge, quand elle ne le traite pas en adversaire.
Cette éclipse n'est pas accidentelle. Al-Râzî défend une physique du vide et du temps absolu que l'aristotélisme arabe rejette, et une position sur la prophétie que l'immense majorité des penseurs musulmans juge insoutenable. Il ne fonde pas d'école. Quand Averroès ou Al-Ghazâlî discutent les rapports de la raison et de la révélation, ils le font dans des termes qui ne sont plus les siens.
Les réfutations comme véhicule
Paradoxalement, ce sont ses adversaires qui l'ont conservé. Le théologien ismaélien Abû Hâtim al-Râzî consigne leurs controverses pour y répondre ; le poète et penseur Nâsir-e Khosrow rapporte sa doctrine des principes éternels pour la combattre. Sans ces réfutations, nous ne saurions à peu près rien de sa philosophie. On mesure là une loi de l'histoire des idées : une thèse hétérodoxe survit souvent dans le texte de ceux qui l'attaquent, au prix d'une déformation qu'il est ensuite très difficile de corriger.
Maïmonide le lit encore au XIIe siècle et le mentionne dans le Guide des égarés pour rejeter l'idée qu'il lui attribue, selon laquelle le mal l'emporterait sur le bien dans le monde. Le jugement est sévère, mais il prouve qu'un livre de métaphysique d'Al-Râzî circulait encore à cette date.
Les relectures modernes
L'orientalisme du XXe siècle a redécouvert Al-Râzî, et parfois l'a reconstruit à son image. L'édition par Paul Kraus de ses écrits philosophiques conservés, en 1939, a rendu possible un travail sérieux. Mais la tentation de faire de lui un libre penseur en avance sur son temps, un précurseur des Lumières égaré dans le IXe siècle, est forte et déforme autant que les réfutations anciennes.
Les travaux récents insistent plutôt sur sa cohérence propre : celle d'un praticien pour qui la connaissance se vérifie, la morale se règle sur la nature des choses et l'autorité ne remplace jamais l'examen. C'est à ce titre, et non comme héros d'un combat qui n'était pas le sien, qu'il occupe une place singulière dans la philosophie islamique classique.
Controverses et débats
Que savons-nous vraiment de sa critique de la prophétie ?
C'est le premier débat, et il conditionne tous les autres. Les écrits d'Al-Râzî sur les religions révélées sont perdus ; nous les connaissons par les réfutations de ses adversaires ismaéliens. Certains spécialistes estiment le témoignage d'Abû Hâtim al-Râzî globalement fidèle, parce qu'un polémiste a intérêt à viser la thèse réelle de son contradicteur. D'autres soulignent qu'un adversaire durcit toujours, et que les formules les plus provocantes qu'on prête à Al-Râzî pourraient être des reconstructions. Le débat n'est pas tranché, et aucune découverte textuelle ne l'a départagé.
Athée, déiste ou croyant hétérodoxe ?
Les qualifications varient du tout au tout selon les commentateurs. Al-Râzî ne nie pas Dieu : la doctrine des cinq éternels lui réserve une place de créateur et d'ordonnateur. Ce qu'il contesterait, c'est la nécessité d'un intermédiaire prophétique. Certains lecteurs modernes y voient un déisme ; d'autres jugent la catégorie anachronique, forgée pour l'Europe du XVIIe siècle et mal transposable au Bagdad du IXe. Il est plus prudent de décrire sa position que de la classer.
Un atomiste ?
Les sources anciennes rapprochent sa théorie de la matière de celle de Démocrite. Le rapprochement est utile mais il a ses limites : l'atomisme d'Al-Râzî admet des particules et du vide, ce qui l'oppose aux falsafa aristotéliciens, sans pour autant se confondre avec l'atomisme des théologiens musulmans, qui lui sert d'appui à une doctrine de la création continue. Le détail de sa physique est trop mal conservé pour qu'on tranche.
Philosophe ou médecin qui philosophe ?
La question paraît scolaire, elle ne l'est pas. Al-Râzî n'a laissé ni système ni école, et ses textes conservés sont des traités de morale pratique plutôt que des constructions métaphysiques. Certains historiens en concluent qu'il faut le lire comme un moraliste de grande qualité plutôt que comme un philosophe au sens que la falsafa donnera au mot. D'autres répondent que cette hiérarchie entre métaphysique et morale lui est précisément étrangère, et qu'il tenait la médecine, l'éthique et la connaissance de la nature pour un seul et même travail.
Pour aller plus loin
Commencer par les textes
Le plus accessible est le Livre de la médecine spirituelle, bref et concret. La traduction anglaise d'Arthur J. Arberry, The Spiritual Physick of Rhazes (1950), est disponible en ligne et reste lisible. Elle vous donnera le ton d'Al-Râzî mieux qu'aucun commentaire : celui d'un praticien qui raisonne.
Le Livre de la conduite philosophique se lit ensuite, pour la défense qu'il fait de son propre genre de vie.
Pour situer
L'article « Rhazès » de l'Encyclopædia Universalis offre une entrée en matière fiable et courte, attentive à la double carrière médicale et philosophique. L'Encyclopédie de l'islam en donne un traitement plus technique.
Sur la philosophie islamique classique dans son ensemble, les ouvrages d'introduction de Dimitri Gutas sur la transmission du savoir grec, et ceux de Cristina D'Ancona sur la réception du néoplatonisme en arabe, permettent de comprendre dans quel paysage Al-Râzî prend position.
Pour la controverse sur la prophétie
Le dossier le plus solide reste l'édition par Paul Kraus des écrits philosophiques conservés, Abi Bakr Mohammadi Filii Zachariae Raghensis Opera philosophica fragmentaque quae supersunt (1939), qui rassemble aussi les témoignages indirects. Les articles de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy sur Al-Râzî proposent des états de la question à jour, avec leurs bibliographies.
Pour prolonger autrement
Si la question de la raison et de la révélation vous intéresse, lisez ensuite Al-Ghazâlî et Averroès, qui la reprennent dans des termes tout différents, et la fiche raison et foi.