Speusippe d'Athènes

vers 409 av. J.-C. - vers 339 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

Difficulté : 4/5

Neveu de Platon et premier scholarque de l'Académie après lui, Speusippe a renoncé aux Idées séparées, fait des nombres les réalités premières et soutenu que le Bien n'est pas au commencement mais au terme.

Biographie

Speusippe naît à Athènes vers la fin du Ve siècle avant notre ère. Sa mère, Potone, était la sœur de Platon : il appartient donc à la famille du fondateur de l'Académie, et c'est dans l'école de son oncle qu'il se forme.

Un disciple de la maison

Cette parenté explique sa position mais ne suffit pas à l'expliquer. Les sources le montrent philosophe actif du vivant de Platon, auteur de plusieurs écrits et participant aux discussions internes de l'école, à une époque où l'Académie n'était pas un lieu d'exposition d'une doctrine fixée mais un atelier de recherche, où les principes mêmes du platonisme se débattaient.

Le voyage de Sicile

Vers 361 avant notre ère, Speusippe accompagne Platon lors de son dernier voyage à Syracuse, entrepris dans l'espoir d'infléchir la politique de Denys le Jeune. Plutarque rapporte que Speusippe y prit des contacts que son oncle n'avait pas pris, se mêla aux Syracusains et encouragea Dion à tenter sa chance contre le tyran.

Le témoignage est postérieur de plusieurs siècles et appartient à un récit construit, celui de la vie de Dion. Il reste intéressant parce qu'il dessine deux manières d'être philosophe dans la cité : Platon traitant avec le prince, Speusippe sondant l'opinion.

Scholarque de l'Académie

Platon meurt en 347 avant notre ère. Speusippe lui succède à la tête de l'école et la dirige environ huit ans. Les témoignages évoquent une direction active, marquée par l'importance donnée aux mathématiques et par un effort pour mettre de l'ordre dans la doctrine, au prix de révisions considérables.

C'est pendant ces années qu'Aristote, entré à l'Académie du vivant de Platon, quitte Athènes. On a longtemps supposé que l'élection de Speusippe l'avait déçu, ce qui n'est attesté par aucune source directe et reste une conjecture.

La fin

Speusippe meurt vers 339 avant notre ère. Diogène Laërce rapporte qu'une maladie paralysante l'avait contraint à se retirer de la direction de l'école avant sa mort et qu'il désigna lui-même son successeur, Xénocrate de Chalcédoine.

Il n'a laissé aucun livre complet. Le catalogue conservé par Diogène Laërce fait état d'une production abondante, consacrée à la justice, au plaisir, à la richesse, aux dieux et aux nombres. Tout a disparu. Nous ne le connaissons que par les discussions que ses thèses ont suscitées, à commencer par celles d'Aristote, qui écrit contre lui en évitant souvent de le nommer.

Pensée principale

Speusippe est le premier cas, dans l'histoire de la philosophie, d'un héritier qui défait l'édifice qu'il reçoit. Il prend la tête de l'école de Platon et abandonne la théorie des Formes, c'est-à-dire précisément ce que nous tenons aujourd'hui pour le cœur du platonisme. Comprendre pourquoi en dit long sur ce qu'était réellement l'Académie.

Renoncer aux Idées, garder les nombres

La difficulté que Speusippe affronte est celle que Platon lui-même avait soulevée dans ses derniers dialogues. Si les Idées existent séparément des choses sensibles, comment expliquer qu'elles les fassent être ? Et si l'on multiplie les entités séparées, on multiplie le problème au lieu de le résoudre.

Sa réponse consiste à supprimer un étage. Il n'y a pas d'Idée du cercle à côté des cercles mathématiques : les réalités premières sont les objets mathématiques eux-mêmes, nombres et grandeurs. Le sensible vient après, l'âme ensuite, et chaque niveau de réalité possède ses principes propres plutôt que de dépendre d'un modèle transcendant unique.

Aristote lui reproche vivement cette solution, qu'il juge pire que le mal : on obtient, dit-il en substance, un monde fait de morceaux juxtaposés, dont rien n'assure l'unité. L'objection porte, mais elle n'épuise pas l'intention de Speusippe, qui était d'arrêter la prolifération des entités séparées.

L'Un au-delà de l'être

Sa thèse la plus audacieuse concerne les principes. Speusippe pose deux principes, l'Un et la multiplicité. Mais l'Un, dit-il, n'est pas un être : il est ce par quoi il y a de l'être, et l'on ne peut donc lui attribuer aucune des déterminations qui conviennent aux choses qui sont.

Il en tire une conséquence qui a scandalisé ses contemporains : l'Un n'est pas le Bien. Le Bien n'est pas au commencement, il apparaît au terme. Speusippe argumente par analogie avec le vivant : la graine n'est pas la plante accomplie, le nouveau-né n'est pas l'homme adulte ; ce qui est premier dans l'ordre de la génération est le plus pauvre, et la perfection est un résultat.

Aristote rapporte cette position pour la combattre, en objectant qu'une origine sans valeur ne peut rien produire de valable. Le désaccord est fondamental. Il oppose deux manières de concevoir l'ordre du monde : une hiérarchie où le parfait précède et commande, ou un développement où le parfait advient.

Cette seconde voie n'est pas restée sans postérité. L'idée d'un Un situé au-delà de l'être et indicible traversera le néoplatonisme, même si Plotin refusera de séparer l'Un du Bien comme Speusippe l'avait fait.

Connaître, c'est situer

En théorie de la connaissance, les commentateurs tardifs lui prêtent une exigence très forte : définir une chose, c'est la situer par rapport à toutes les autres, de sorte qu'on ne connaîtrait rien parfaitement sans connaître tout. La formule a l'allure d'un paradoxe, mais elle découle de sa méthode : si l'on définit par division et par différences, il faut bien maîtriser l'ensemble des différences disponibles.

On lui attribue aussi une notion intermédiaire entre sensation et raison, une sorte de connaissance exercée par la perception et instruite par le raisonnement, qui expliquerait comment nous saisissons les rapports mathématiques dans les choses visibles. Ces reconstitutions reposent sur peu de texte et doivent être tenues pour fragiles.

Le plaisir et le bien de la vie

En morale, les témoignages s'accordent sur un point : Speusippe refusait de faire du plaisir un bien. Il n'en faisait pas non plus un mal, et c'est là son originalité. Le plaisir et la douleur sont deux excès symétriques, et ce que nous cherchons se tient entre eux, dans un état sans trouble.

Aristote discute cette position dans son examen du plaisir et lui objecte que si le plaisir était un excès, la douleur le serait aussi, de sorte qu'il n'y aurait plus rien de bon ni de mauvais. La discussion est importante parce qu'elle montre que la question du statut du plaisir se jouait à l'Académie avant de devenir le partage entre épicuriens et stoïciens.

Œuvres majeures

Aucun écrit de Speusippe ne nous est parvenu. Diogène Laërce en donne un catalogue qui témoigne d'une production abondante et variée, portant sur la justice, le plaisir, la richesse, l'amitié, les dieux, les législateurs, les nombres. Parler de ses œuvres majeures revient donc à décrire les voies par lesquelles quelque chose en a survécu.

Sur les nombres pythagoriciens

C'est de cet écrit que nous possédons le fragment le plus substantiel, conservé par le néoplatonicien Jamblique. Speusippe y traite de la décade - les dix premiers nombres - et de ses propriétés, puis des figures et des solides réguliers. Le texte montre un auteur qui prend les mathématiques au sérieux comme objet philosophique et non comme simple illustration, et qui cherche dans la structure du nombre la clé de l'organisation du réel. C'est aussi un témoignage précieux sur ce que l'Académie retenait du pythagorisme.

La Métaphysique d'Aristote comme source principale

L'essentiel de ce que nous savons de la doctrine de Speusippe vient des livres de la Métaphysique consacrés aux nombres et aux principes. Aristote y expose les positions académiciennes sur les Idées et les réalités mathématiques pour les réfuter, et c'est dans ces pages que se trouvent la suppression des Idées séparées, la réduction du réel premier aux nombres, la juxtaposition des niveaux de réalité et la thèse du Bien placé au terme.

Il faut lire cette source en sachant ce qu'elle est : un exposé par un adversaire, souvent anonyme - Aristote écrit volontiers « certains » plutôt que de nommer Speusippe - et destiné à faire apparaître des contradictions. L'attribution de telle thèse à Speusippe plutôt qu'à un autre académicien repose souvent sur le travail des commentateurs antiques et demeure discutée.

L'Éthique à Nicomaque et la question du plaisir

L'examen du plaisir dans l'Éthique à Nicomaque conserve la position de Speusippe selon laquelle le plaisir n'est ni un bien ni un mal, et l'objection qu'Aristote lui adresse. C'est notre point d'appui le plus sûr sur sa philosophie morale.

Les témoignages tardifs

Jamblique, Proclus et les commentateurs grecs d'Aristote transmettent le reste : les thèses sur l'Un, la notion de connaissance intermédiaire, quelques définitions. Ces auteurs écrivent entre six et neuf siècles après lui et relisent l'Académie à travers leurs propres préoccupations. Leur apport est indispensable et leur fiabilité inégale, ce qui rend toute reconstitution d'ensemble hypothétique.

Postérité et influence

Dans l'Académie

Son influence immédiate est celle d'un chef d'école. Xénocrate, qui lui succède, revient en partie sur ses révisions et rapproche de nouveau les Idées des nombres, ce qui suggère que la position de Speusippe n'avait pas convaincu ses propres collègues. L'Académie prendra ensuite, avec Arcésilas, une direction tout autre : la suspension du jugement plutôt que la construction doctrinale.

De ce point de vue, Speusippe représente une bifurcation abandonnée. Il montre que le platonisme pouvait se développer sans Idées séparées, et que ce qui nous paraît inséparable de Platon était en réalité discuté dès la génération suivante.

Le néoplatonisme

Sa postérité la plus consistante est tardive et partielle. L'idée d'un Un placé au-delà de l'être, sur lequel aucune détermination ne peut être prise, devient un pilier du néoplatonisme. Jamblique, qui nous conserve son fragment sur les nombres, et Proclus s'y intéressent à ce titre.

Plotin partage l'intuition d'un principe premier qui excède l'être, mais refuse la séparation que Speusippe établissait entre l'Un et le Bien : chez lui, l'Un est le Bien. La divergence est instructive, car elle isole exactement ce qu'il y avait de singulier dans la thèse de Speusippe.

Le Bien au terme

Son héritage le plus intéressant est peut-être le plus diffus. L'idée que la perfection n'est pas à l'origine mais au résultat, et que ce qui est premier est pauvre, contredit la hiérarchie dominante de la métaphysique antique. Elle réapparaît partout où l'on pense le réel comme développement plutôt que comme dégradation d'un modèle : dans les philosophies de l'histoire, dans les pensées du devenir, dans toute conception évolutive de la valeur. Le lien n'est pas de filiation, puisque Speusippe était presque illisible, mais la parenté de problème est frappante.

Une leçon de méthode historique

Enfin, Speusippe occupe une place particulière dans le métier de l'historien de la philosophie. Il est le cas d'école d'un auteur entièrement reconstitué à partir des écrits de son adversaire. Les travaux savants des dernières décennies ont montré combien la lecture d'Aristote avait longtemps fixé l'image des académiciens, et combien il est difficile de distinguer, dans un exposé polémique, la thèse rapportée de l'objection qui la met en forme.

Controverses et débats

Que peut-on lui attribuer ?

C'est la controverse qui conditionne toutes les autres. Aristote expose les thèses académiciennes en les attribuant le plus souvent à « certains » ou à « ceux qui disent que », sans nommer personne. L'identification de ces anonymes avec Speusippe repose sur les commentateurs grecs postérieurs, qui écrivaient eux-mêmes des siècles plus tard et disposaient de sources que nous n'avons plus - mais aussi d'hypothèses dont nous ne pouvons pas contrôler la valeur.

Il en résulte un corpus de fragments dont le périmètre varie d'un éditeur à l'autre. Les recueils modernes ne retiennent pas tous les mêmes textes, et certaines thèses prêtées à Speusippe reviennent, chez d'autres savants, à Xénocrate ou à un académicien anonyme. Toute présentation de sa doctrine, y compris celle-ci, est donc une reconstitution dont le degré de certitude varie selon les points.

A-t-il vraiment supprimé les Idées ?

La thèse la mieux établie est aussi la plus débattue dans son sens. Speusippe a-t-il nié l'existence des Idées, ou les a-t-il identifiées aux nombres mathématiques, ce qui n'est pas la même chose ? Dans la première lecture, il rompt avec Platon. Dans la seconde, il poursuit une tendance que les derniers dialogues avaient déjà engagée, et la rupture est moins nette qu'il n'y paraît.

La question se complique du fait que nous ne savons pas précisément ce que Platon enseignait oralement à la fin de sa vie. Selon ce qu'on suppose de cet enseignement, Speusippe apparaît comme un dissident ou comme un continuateur.

L'Un sans le Bien

Sa thèse sur les principes a été jugée tantôt profonde, tantôt incohérente. Si l'Un n'est pas un être, comment peut-il être un principe ? Et s'il n'est pas bon, d'où vient la valeur qui apparaît ensuite ? Aristote tient l'objection pour décisive. Les lecteurs néoplatoniciens, qui admettaient eux aussi un premier terme au-delà de l'être, ont tenté de sauver la position en rapprochant l'Un du Bien, c'est-à-dire en abandonnant ce qui faisait la singularité de Speusippe.

L'épisode de Syracuse

Le rôle que Plutarque lui prête dans l'expédition de Dion contre Denys le Jeune est séduisant et incontrôlable. Il provient d'une biographie écrite près de quatre siècles après les faits, dans un genre qui privilégie le trait de caractère. Les lettres attribuées à Platon, qui pourraient corroborer le récit, posent elles-mêmes des problèmes d'authenticité. Le voyage est vraisemblable, l'activisme politique de Speusippe reste une hypothèse.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Speusippe ne se lit pas directement : il faut passer par ses témoins. Le plus accessible est la Métaphysique d'Aristote. Allez aux livres consacrés aux nombres et aux principes, en acceptant de n'y trouver qu'un exposé hostile. Lisez-les en vous demandant, à chaque objection, quelle thèse il fallait tenir pour s'y exposer : c'est le seul exercice qui redonne un peu de consistance à l'adversaire anonyme.

Lisez ensuite, dans l'Éthique à Nicomaque, l'examen du plaisir. La position selon laquelle le plaisir n'est ni bien ni mal y est rapportée assez clairement pour qu'on puisse en discuter.

Pour aller plus avant

Le Parménide et le Sophiste de Platon donnent le contexte des difficultés auxquelles Speusippe répondait. Sans eux, sa suppression des Idées paraît arbitraire ; avec eux, elle apparaît comme une solution parmi d'autres à un problème que Platon avait lui-même posé.

Les recueils savants de fragments académiciens permettent de mesurer l'étendue de l'incertitude. Comparez deux éditions sur un même point : vous verrez que le corpus lui-même est un objet de débat, ce qui est la meilleure introduction possible à la prudence requise en histoire de la philosophie ancienne.

Pour la postérité néoplatonicienne, les Ennéades de Plotin montrent ce que devient un Un placé au-delà de l'être lorsqu'on refuse de le séparer du Bien.

Une question à emporter

La thèse de Speusippe sur le Bien au terme mérite d'être prise au sérieux pour elle-même, indépendamment de son attribution. Faut-il concevoir la valeur comme une origine dont tout dérive, ou comme un accomplissement qui n'était pas donné au départ ? La réponse engage la façon dont vous pensez l'éducation, la politique et le vivant. Elle n'a pas vieilli.

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