Nouveaux Essais sur l'entendement humain
Publication : 1765 (posthume, rédigé en 1703-1705) (posthume)
Type : Dialogue
Analyse
Présentation
Les Nouveaux Essais sur l'entendement humain sont un ouvrage majeur de Gottfried Wilhelm Leibniz, rédigé en français en 1703-1705 et publié à titre posthume en 1765 dans les Œuvres philosophiques éditées par Raspe. Leibniz avait renoncé à publier le texte de son vivant après avoir appris, en 1704, la mort de John Locke, qu'il ne pouvait plus espérer voir répondre à ses objections.
L'ouvrage se présente comme un long dialogue chapitre par chapitre avec l'Essai sur l'entendement humain de Locke, publié en 1690. Il en suit fidèlement la structure et les développements, mais oppose à chaque thèse lockienne l'analyse leibnizienne correspondante. À travers ce dialogue continu, Leibniz déploie sa propre théorie de la connaissance, sa métaphysique de la substance et sa doctrine des innéités, dans ce qui constitue sans doute son exposé le plus complet et le plus accessible de sa philosophie théorique.
Contexte historique
Leibniz entreprend la rédaction des Nouveaux Essais en 1703, à un moment où il est engagé dans une intense activité intellectuelle et diplomatique. Il est alors bibliothécaire et conseiller à Hanovre, mais entretient une correspondance avec toute l'Europe savante et voyage régulièrement à Berlin, où il fonde en 1700 l'Académie des sciences.
La motivation de l'ouvrage est double. D'une part, l'Essai de Locke a rencontré un succès considérable et diffuse dans toute l'Europe une conception empiriste de la connaissance que Leibniz juge philosophiquement insuffisante. D'autre part, Leibniz aperçoit dans cette diffusion un affaiblissement des ressources conceptuelles nécessaires à la défense de la religion naturelle et de la métaphysique traditionnelle. La rédaction s'inscrit dans une entreprise plus vaste de défense d'un rationalisme rénové.
Leibniz achève l'ouvrage à la fin de 1704. Il apprend au même moment le décès de Locke, survenu en octobre 1704, et renonce alors à publier son livre, jugeant que la controverse serait « rongée par les souris » sans son interlocuteur principal. Le manuscrit reste dans ses papiers jusqu'à sa mort en 1716, puis dans les archives de Hanovre jusqu'à sa publication par Raspe en 1765. Cette parution tardive lui vaut d'exercer son influence dans un contexte philosophique déjà largement transformé par Hume et par les débuts du criticisme kantien.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage comprend une préface substantielle et quatre livres qui suivent, pour chacun d'eux, la structure des quatre livres de l'Essai de Locke.
La préface, l'un des textes philosophiques les plus denses de Leibniz, expose les principes généraux de sa réponse à Locke. Elle contient notamment la formulation la plus complète du principe des « petites perceptions », qui joue un rôle central dans le système leibnizien.
Le premier livre traite des idées innées, contre la critique lockienne. Leibniz y défend, en la transformant profondément, la doctrine de l'innéité : les vérités nécessaires (mathématiques, logiques, morales) ne peuvent être tirées de la seule expérience et supposent une structure préformée de l'entendement.
Le deuxième livre porte sur les idées et leurs sources. Leibniz y accepte la place de l'expérience comme point de départ des idées particulières, mais soutient qu'elle est insuffisante à rendre compte des idées universelles et abstraites. Il y expose sa théorie des idées et de leurs rapports.
Le troisième livre traite des mots et du langage. Leibniz, très attentif aux questions linguistiques, y déploie une réflexion sur la signification, sur la relation entre mots et concepts, sur les propositions verbales et essentielles.
Le quatrième livre porte sur la connaissance elle-même : ses degrés, ses limites, ses fondements. Leibniz y expose sa distinction fondamentale entre vérités de raison (nécessaires, fondées sur le principe de contradiction) et vérités de fait (contingentes, fondées sur le principe de raison suffisante), qui structure toute sa théorie de la connaissance.
L'ouvrage est composé sous forme de dialogue entre deux personnages, Philalèthe (« ami de la vérité »), qui expose les thèses de Locke, et Théophile (« ami de Dieu »), qui expose la réponse leibnizienne. Cette forme dialoguée, courtoise et souvent enjouée, donne à l'ouvrage un ton particulier, plus vivant que celui des grands traités systématiques.
Thèses centrales
La première thèse est le maintien et la refonte de la doctrine des idées innées. Leibniz refuse la position empiriste selon laquelle « rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens » et ajoute la fameuse restriction : « si ce n'est l'entendement lui-même ». L'entendement possède des structures a priori qui ne dérivent pas de l'expérience mais rendent celle-ci possible. Cette thèse anticipe, dans son esprit, le criticisme kantien, tout en s'en distinguant par son ancrage dans une métaphysique de la substance.
La deuxième thèse concerne les « petites perceptions ». Leibniz soutient qu'il existe en nous des perceptions inconscientes, trop faibles pour être aperçues distinctement, mais qui composent en s'agrégeant la trame de notre vie mentale. Cette théorie, remarquable dans le contexte philosophique de son temps, anticipe les développements ultérieurs sur l'inconscient et sur la vie mentale infra-consciente.
La troisième thèse porte sur la distinction fondamentale entre vérités de raison et vérités de fait. Les vérités de raison sont nécessaires, universelles, indépendantes de toute expérience et vérifiables par l'analyse. Les vérités de fait sont contingentes, particulières, fondées sur l'expérience et vérifiables seulement par le principe de raison suffisante. Cette distinction, capitale, structure toute la théorie leibnizienne de la connaissance et prépare la distinction kantienne entre jugements a priori et a posteriori.
La quatrième thèse concerne l'harmonie préétablie et la théorie de la substance. Leibniz réaffirme dans l'ouvrage sa doctrine des monades (bien qu'il n'emploie pas encore ce mot dans les Nouveaux Essais) et l'idée d'une harmonie préétablie entre les substances. L'expérience et la connaissance humaines s'inscrivent dans cette architecture métaphysique qui donne à la nature son intelligibilité profonde.
Réception et postérité
L'ouvrage n'a pas pu influencer les débats philosophiques du vivant de Leibniz, ayant été publié plus d'un demi-siècle après sa rédaction. Sa parution en 1765 intervient dans un contexte marqué par les Lumières et par les débats sur l'empirisme humien.
Kant le lit avec grand intérêt et l'ouvrage joue un rôle non négligeable dans la maturation du criticisme. La formule leibnizienne sur l'exception de l'entendement lui-même est explicitement discutée dans la Critique de la raison pure. Kant s'inscrit à sa manière dans le sillage de Leibniz tout en transformant profondément la conception de l'a priori.
Au dix-neuvième siècle, les Nouveaux Essais nourrissent le renouveau des études leibniziennes et jouent un rôle dans les débats sur la théorie de la connaissance. Ils sont largement étudiés dans les universités allemandes et servent de référence pour les critiques du sensualisme et de l'empirisme.
Au vingtième siècle, la théorie leibnizienne des petites perceptions attire l'attention de la phénoménologie (avec Husserl notamment) et des travaux sur la vie inconsciente. Le renouveau des études leibniziennes, porté par Louis Couturat, Bertrand Russell puis Yvon Belaval et Michel Fichant, a réévalué l'importance philosophique de l'ouvrage.
Controverses et interprétations
Les débats sont nombreux. Le degré d'originalité de la réponse leibnizienne à Locke a été discuté. Certains y voient une simple reprise des thèses cartésiennes et scolastiques contre l'empirisme ; d'autres y trouvent une position propre, articulant héritage rationaliste et innovations conceptuelles considérables.
La compatibilité entre la doctrine leibnizienne des idées innées et l'admission d'un rôle de l'expérience dans la formation des idées particulières a suscité des interrogations. Leibniz semble faire droit à des éléments empiristes tout en défendant un innéisme structurant : comment articuler rigoureusement les deux ? Les interprètes contemporains ont proposé plusieurs lectures, certaines insistant sur la continuité de la pensée leibnizienne, d'autres sur ses tensions internes.
La relation entre les Nouveaux Essais et les autres textes leibniziens (Monadologie, Théodicée, correspondances) fait également l'objet de discussions. L'ouvrage est-il un exposé simplifié pour un public non spécialiste, ou déploie-t-il des thèses qui ne se trouvent pas ailleurs sous cette forme ? Les études récentes ont mis en évidence la richesse propre des analyses des Nouveaux Essais, notamment sur le langage et sur les petites perceptions.
Enfin, la question du rapport à Locke lui-même a été posée. Le dialogue est-il fidèle aux positions lockiennes, ou déforme-t-il l'Essai pour mieux le réfuter ? La lecture attentive montre que Leibniz reproduit souvent longuement les textes de Locke et s'efforce de leur rendre justice, tout en soulignant qu'il en refuse les conclusions.
Citations clés
« Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, sinon l'entendement lui-même » (Livre II, chapitre 1) : formule qui condense la réponse leibnizienne à l'empirisme lockien et qui est devenue proverbiale dans l'histoire de la philosophie.
Sur les petites perceptions, Leibniz écrit dans la préface qu'il existe en nous « mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion », marques que la seule attention à la vie mentale ordinaire suffit à faire apparaître.
Sur la distinction entre vérités de raison et vérités de fait, Leibniz maintient dans le quatrième livre que les premières sont « nécessaires et leur opposé est impossible », tandis que les secondes sont « contingentes et leur opposé est possible », distinction sur laquelle repose toute son épistémologie.
Sur le principe de l'harmonie préétablie appliqué à la vie mentale, Leibniz soutient que « l'esprit ne fait jamais qu'exprimer le corps », l'un et l'autre suivant chacun ses propres lois qui s'accordent en vertu de l'ordre général du monde institué par Dieu.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment celle de GF-Flammarion (introduction de Jacques Brunschwig) et celle de la Pléiade dans les Œuvres philosophiques.
En complément, on lira l'Essai sur l'entendement humain de Locke, sans lequel les Nouveaux Essais perdent leur ressort dialogique, ainsi que le Discours de métaphysique et la Théodicée pour l'ensemble du système leibnizien.
Sur l'ouvrage et sur Leibniz, on peut consulter les études d'Yvon Belaval (Leibniz critique de Descartes), de Michel Fichant (Science et métaphysique dans Descartes et Leibniz) et, dans le monde anglophone, de Nicholas Jolley (Leibniz and Locke: A Study of the New Essays on Human Understanding).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Gottfried Wilhelm Leibniz » et « Leibniz on Innate Ideas ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Nouveaux essais sur l'entendement humain » et « Gottfried Wilhelm Leibniz ».
Nicholas Jolley, Leibniz and Locke, ouvrage de référence.
Michel Fichant, Science et métaphysique dans Descartes et Leibniz, ouvrage de synthèse.