Opus majus

Publication : 1267

Type : Traite

Analyse

L'Opus majus de Roger Bacon est un mémoire adressé au pape. Ce point de départ explique tout le reste : sa longueur, son ton d'urgence, son plan en sept parties, et jusqu'à ses contradictions. En 1266, le pape Clément IV, qui avait connu Roger Bacon avant son élection, lui demande de lui faire parvenir ses écrits philosophiques. Le franciscain, qui n'avait alors rien d'achevé, rédige en quelques mois une somme destinée à convaincre la papauté de réformer l'ensemble du savoir chrétien. Il l'envoie en 1267, puis l'accompagne de deux compléments, l'Opus minus et l'Opus tertium, qui résument et prolongent le premier. Clément IV meurt en 1268 sans que l'on sache s'il l'a lu.

Un plaidoyer plus qu'un traité

Vous n'avez donc pas affaire à un ouvrage d'école, de ceux qui exposent une matière pour l'enseigner, mais à un acte politique et intellectuel. Roger Bacon veut démontrer deux choses : que la chrétienté se trompe dans la manière dont elle produit et transmet son savoir, et que les moyens d'y remédier existent, pour peu qu'on y consacre les ressources nécessaires. Le livre est traversé par une impatience qui lui donne son style, souvent polémique, parfois répétitif, rarement neutre. Il faut le lire comme un dossier, non comme un système.

Les quatre causes de l'erreur

La première partie dresse le diagnostic, et c'est la page la plus souvent citée de l'œuvre. Roger Bacon y nomme quatre obstacles qui empêchent les hommes d'accéder à la vérité : la soumission à une autorité qui ne la mérite pas, le poids de l'habitude, le préjugé de la foule et, le plus redoutable selon lui, la dissimulation de sa propre ignorance derrière l'étalage d'un savoir apparent. Les trois premiers obstacles sont extérieurs, le quatrième est intime, et c'est pourquoi il le juge le pire : on peut combattre une autorité abusive, on ne combat pas aisément le besoin de paraître savant.

L'intérêt philosophique de cette typologie est qu'elle porte sur les conditions sociales de la connaissance et non sur les mécanismes de l'erreur logique. Roger Bacon ne demande pas comment un raisonnement se trompe, il demande pourquoi une communauté savante persiste dans ses erreurs. La question reviendra, formulée autrement, chez bien des auteurs modernes.

La philosophie et la théologie

La deuxième partie soutient que toute sagesse est contenue dans l'Écriture et que la philosophie, loin d'être une rivale de la théologie, en est l'instrument nécessaire. La thèse peut paraître une concession faite au destinataire du mémoire. Elle est en réalité un levier : si la philosophie sert la révélation, alors négliger les sciences est une faute religieuse, et le pape a le devoir de les financer. Roger Bacon retourne ainsi l'argument de la méfiance envers les savoirs profanes.

Les langues

La troisième partie réclame l'étude du grec, de l'hébreu et de l'arabe. L'argument est double. D'abord philologique : les traductions latines dont disposent les universités sont mauvaises, souvent faites sur des intermédiaires, et elles déforment ce qu'elles transmettent, ce qui vicie à la fois l'exégèse biblique et la lecture d'Aristote. Ensuite missionnaire et scientifique : on ne peut ni discuter avec ceux qui ne parlent pas latin ni accéder aux travaux des savants de langue arabe sans apprendre leur langue. Roger Bacon est l'un des premiers en Occident à faire de la compétence linguistique une exigence méthodologique, et non un ornement.

Les mathématiques

La quatrième partie, la plus longue, est consacrée aux mathématiques, qu'il nomme la porte et la clé des sciences. Il y défend l'idée que rien ne se connaît avec certitude dans les choses de la nature sans mesure et sans démonstration quantitative, et il en donne des applications : astronomie, géographie, chronologie. C'est là qu'il expose l'erreur du calendrier julien, dont l'année excède la durée réelle de la révolution solaire, et qu'il presse le pape d'ordonner une correction. Il faudra attendre plus de trois siècles pour que la réforme soit faite.

La partie géographique contient des estimations sur l'étendue des terres et la proportion des mers qui ont connu une longue postérité. Elles ont été reprises par des auteurs ultérieurs, dont le cardinal Pierre d'Ailly, et c'est par cette filière qu'elles ont circulé à la fin du Moyen Âge, dans les milieux intéressés par les navigations occidentales. La chaîne de transmission est documentée, mais il serait exagéré d'en faire un rôle décisif dans les découvertes.

L'optique

La cinquième partie traite de la perspective, c'est-à-dire de l'optique. Roger Bacon y travaille sur les sources les meilleures dont l'Occident disposait : le traité d'optique d'Ibn al-Haytham, dont la version latine était récente, celui d'Al-Kindî et les opuscules de Robert Grosseteste. Il décrit l'anatomie de l'œil, la propagation des rayons, la réflexion, la réfraction, et discute l'usage des miroirs et des lentilles, y compris l'effet grossissant d'un segment de sphère de verre posé sur un texte. Cette remarque lui a valu, bien plus tard, d'être crédité de l'invention des lunettes, ce que le texte ne permet pas d'affirmer.

Si l'optique occupe une place si éminente, c'est pour une raison de principe héritée de son maître : la lumière étant ce par quoi les corps agissent les uns sur les autres, la science des rayons est le modèle de toute physique, et elle est géométrique par nature.

La science expérimentale

La sixième partie est celle qui a fait la réputation moderne du livre. Roger Bacon y soutient que l'argument d'autorité et le raisonnement démonstratif ne suffisent pas : un raisonnement, même valide, laisse l'esprit sans la certitude que donne le contact avec la chose. Il faut donc une troisième voie, qu'il nomme science expérimentale, et qui a pour fonction de vérifier les conclusions des autres sciences, d'établir des faits qu'aucune théorie ne fournit et d'inventer des moyens techniques nouveaux. Il en donne pour exemple l'arc-en-ciel, dont il traite longuement.

Il faut cependant lire cette partie sans anachronisme. L'experientia dont parle Roger Bacon n'est pas l'expérience contrôlée et reproductible du XVIIe siècle : elle inclut l'observation attentive, le témoignage des praticiens, l'art des alchimistes, et il lui adjoint une expérience intérieure d'ordre spirituel, qui culmine dans l'illumination. Son texte annonce moins la méthode expérimentale qu'il ne manifeste l'insuffisance ressentie d'un savoir purement livresque.

La philosophie morale

La septième et dernière partie traite de la philosophie morale, qu'il place au sommet de l'édifice, parce qu'elle concerne la fin de l'homme et non des moyens. Il y mobilise les moralistes antiques, Sénèque notamment, et il y examine les religions comme des doctrines du salut à comparer. Cette partie, longtemps négligée, est aujourd'hui réévaluée : elle montre que l'ordre des sciences, chez Roger Bacon, est subordonné à une finalité pratique et religieuse, ce qui interdit de lire le livre comme un simple manifeste scientifique.

Postérité et légende

L'Opus majus n'a pas eu l'influence que son auteur espérait. Il n'a pas circulé comme un manuel, il n'a pas été commenté dans les universités, et aucune réforme n'en est résultée de son vivant. Sa réception est passée par des fragments, en particulier par la perspective, qui a nourri les traités d'optique de la fin du XIIIe siècle.

Le destin de Roger Bacon lui-même est devenu une légende, et elle a longtemps tenu lieu de lecture. On lui a prêté l'invention de la poudre à canon, du télescope, des lunettes, une tête de bronze parlante, des pouvoirs magiques et une longue captivité infligée par son ordre. Les sources de cette captivité sont tardives et minces, et les historiens restent prudents. L'édition critique du texte, entreprise à la fin du XIXe siècle par John Henry Bridges après une première impression partielle au XVIIIe, a permis de substituer peu à peu l'auteur réel à ce personnage romanesque.

Controverses

La principale discussion porte sur la place de Roger Bacon dans l'histoire des sciences. Une tradition, vivace jusqu'au milieu du XXe siècle, en faisait un précurseur isolé de la science moderne, en avance de trois siècles sur son temps. Cette lecture est aujourd'hui abandonnée par les spécialistes, pour deux raisons : elle isole la sixième partie du reste du livre, alors que l'ensemble est ordonné à des fins théologiques et apologétiques, et elle sous-estime ce qu'il doit aux savants de langue arabe, dont il se réclame d'ailleurs explicitement. La question de savoir ce qui lui revient en propre reste ouverte, et elle dépend largement de l'édition et de la datation d'écrits qui lui sont attribués avec plus ou moins de certitude.

Une seconde discussion porte sur son rapport à l'astrologie et à l'alchimie. Roger Bacon les tient pour des sciences légitimes et leur assigne un rôle dans son programme, ce qui a embarrassé ses admirateurs du XIXe siècle. Les historiens actuels y voient au contraire une pièce cohérente de sa physique des influences, et non une faiblesse à excuser.

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