Abû Yûsuf Ya'qûb ibn Ishâq al-Kindî
Surnommé le philosophe des Arabes, Al-Kindî est le premier à avoir écrit de la philosophie en arabe. Il a organisé la traduction des Grecs à Bagdad et soutenu qu'il n'y a pas de honte à recevoir la vérité d'où qu'elle vienne.
Biographie
Abû Yûsuf Ya'qûb ibn Ishâq al-Kindî naît vers 801 à Bassora, dans l'Irak abbasside. Il appartient à la tribu arabe de Kinda, dont il tire son nom, et sa famille occupe des fonctions administratives : son père a été gouverneur de Koufa. Cette origine compte pour comprendre le surnom que la tradition lui a donné, celui de philosophe des Arabes. À une époque où le savoir grec passait dans l'empire par des traducteurs souvent syriaques ou chrétiens, il était l'un des rares philosophes de haute extraction arabe.
Il reçoit sa formation à Bassora puis à Bagdad, capitale récemment fondée et devenue le centre intellectuel du monde musulman. Les sources arabes qui racontent sa carrière sont des recueils biographiques postérieurs, et il faut les lire avec prudence : elles aiment les anecdotes de faveur et de disgrâce. Elles s'accordent cependant sur l'essentiel. Al-Kindî travaille sous les califes al-Ma'mûn puis al-Mu'tasim, qui favorisent les sciences et le vaste effort de traduction des ouvrages grecs en arabe. Il devient précepteur d'Ahmad, fils d'al-Mu'tasim, et lui dédie plusieurs de ses traités.
Sa position ne survit pas au changement de règne. Sous le calife al-Mutawakkil, qui rompt avec la théologie rationaliste soutenue par ses prédécesseurs, Al-Kindî tombe en défaveur. Les biographes rapportent que sa bibliothèque, connue sous le nom de Kindiyya, lui fut confisquée, et certains ajoutent qu'il subit des violences. Le détail est incertain mais la disgrâce paraît réelle, et elle illustre une donnée durable de l'histoire de la falsafa : les philosophes de langue arabe ont travaillé sous la protection de princes, donc à leur merci.
Il ne lisait probablement pas le grec. Son rôle fut d'organiser, de commander et de réviser des traductions, puis de les penser : il faisait travailler des traducteurs, parmi lesquels des chrétiens de langue syriaque, et il écrivait à partir du matériau ainsi rendu disponible. Cette manière de faire explique certains de ses malentendus, car plusieurs textes qu'il tenait pour aristotéliciens étaient en réalité néoplatoniciens, et surtout l'ampleur de son champ : il a écrit sur la métaphysique, la logique, l'optique, la musique, l'astronomie, la médecine et le chiffrement des messages.
Le catalogue dressé par le bibliographe Ibn al-Nadîm lui attribue plus de deux cents titres. La grande majorité est perdue. Vous ne disposez aujourd'hui que d'une fraction de son œuvre, retrouvée pour une part dans un manuscrit d'Istanbul au XXe siècle, et pour une autre dans les traductions latines médiévales. Il meurt à Bagdad vers 873.
Pensée principale
Le geste fondateur d'Al-Kindî est une décision de méthode. Il soutient que la vérité ne porte pas la marque de son origine : la recevoir d'un étranger, d'un peuple lointain ou d'une autre religion ne la diminue pas, et il n'y a pas de honte à l'accueillir d'où qu'elle vienne. Cette position, qu'il formule dans son traité sur la philosophie première, règle tout le reste. Elle autorise un musulman du IXe siècle à lire les Grecs sans se renier, et elle fonde ce que l'on appellera la falsafa, c'est-à-dire la pratique de la philosophie grecque en langue arabe.
Il fallait encore créer la langue. L'arabe du IXe siècle ne possédait pas de vocabulaire philosophique, et Al-Kindî a dû choisir des mots pour dire la substance, l'accident, la puissance, la forme ou l'intellect. Il a rédigé à cet effet un répertoire de définitions des termes de la philosophie, et ses choix, parfois corrigés par ses successeurs, ont fixé pour des siècles la terminologie de la discipline. Ce travail de langue est en soi un travail de pensée : nommer autrement, c'est découper autrement.
Sur le fond, sa thèse la plus personnelle concerne la création du monde. Aristote tenait l'univers pour éternel. Al-Kindî le refuse et construit une démonstration pour l'établir : un infini en acte est impossible, car on peut toujours en retrancher ou y ajouter une partie, ce qui produit des absurdités. Le temps, le mouvement et le corps du monde sont donc finis, et le monde a commencé. Il reprend ici des arguments élaborés par le commentateur chrétien Jean Philopon contre l'éternité du monde, et il les met au service d'une doctrine de la création. Vous mesurez la portée de l'opération : la philosophie grecque est retournée contre l'une de ses thèses pour rejoindre ce que la révélation affirme. Cette démarche fera école bien au-delà de l'islam, et vous en retrouverez la trace dans la théologie juive et chrétienne du Moyen Âge.
Sa théologie est négative. Dieu est l'Un véritable, et cet Un n'est pas un nombre ni une unité parmi d'autres : il échappe aux catégories, ne se compose de rien, n'a ni genre ni espèce ni matière, et aucune détermination positive ne lui convient en propre. Tout ce qui est un dans le monde l'est par participation et reste multiple d'une manière ou d'une autre. La création n'est donc pas une mise en forme d'une matière préexistante, mais une production à partir de rien, et Al-Kindî forge pour la dire un terme technique distinct de ceux qui désignent les causalités ordinaires.
Sa doctrine de l'intellect, exposée dans un court traité qui connaîtra une longue fortune latine, distingue plusieurs acceptions du mot : un intellect toujours en acte, qui est premier et séparé, et des états de l'intellect humain, en puissance, acquis puis exercé. L'âme accède à l'intelligible par l'action du premier sur elle. Le schéma, qu'Al-Fârâbî puis Avicenne reprendront et complexifieront, est l'ancêtre des grandes discussions médiévales sur l'intellect agent.
Il ne faut pas pour autant réduire Al-Kindî à la métaphysique. Il tient les mathématiques pour la propédeutique indispensable de toute science, et il applique ce principe en physicien : son optique, qui discute la propagation rectiligne de la lumière et la vision, a nourri la perspective médiévale latine ; son travail sur la posologie tente de quantifier l'effet des remèdes ; son traité sur le déchiffrement des messages contient la première description connue de l'analyse des fréquences, qui est la base de la cryptanalyse. Une morale complète ce tableau, dans un bref traité sur l'art de dissiper les tristesses, où la consolation philosophique prend la forme de l'exercice : les biens que la fortune peut retirer ne méritent pas qu'on s'y attache, et il n'y a d'affliction que proportionnée à notre attachement.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Al-Kindî est pour l'essentiel perdue. Ce qui suit concerne les textes conservés qui comptent le plus, et il faut garder en tête que plusieurs d'entre eux ne nous sont parvenus qu'incomplets.
Sur la philosophie première est son traité métaphysique, dédié au calife al-Mu'tasim. Seule la première partie subsiste. Il s'y livre à un plaidoyer pour la philosophie, y défend l'idée que la vérité n'a pas de patrie, puis développe la démonstration de la finitude du monde et la doctrine de l'Un véritable. C'est le texte à lire si vous voulez comprendre comment la métaphysique grecque a été reprise au service d'une théologie de la création.
Le traité De l'intellect est très court, quelques pages, et sa fortune a été inversement proportionnelle à sa taille. Il distingue les sens du mot intellect et articule l'intellect premier aux états de l'intellect humain. Traduit en latin au XIIe siècle, il a alimenté les débats scolastiques sur l'intellect agent, et c'est par lui qu'Al-Kindî a été surtout connu en Occident.
Sur l'art de dissiper les tristesses est un traité de consolation. Al-Kindî y rassemble des arguments et des images destinés à desserrer la prise du chagrin, en particulier l'idée que nous pleurons des biens qui ne nous appartenaient pas en propre et ne nous étaient que prêtés. Le texte appartient à un genre qui va de Cicéron à Boèce, et il montre un versant pratique de la falsafa souvent négligé.
L'Optique, connue en latin sous le titre De aspectibus, discute la nature de la vision et la propagation de la lumière. Al-Kindî y critique certaines positions grecques et défend la propagation rectiligne des rayons. Ce traité est l'un des maillons entre l'optique grecque et la science de la perspective qui se développe au XIIIe siècle latin, chez Robert Grosseteste et Roger Bacon.
Le Livre des définitions est un lexique des termes philosophiques, assorti de brèves explications. Son intérêt est moins doctrinal que linguistique : vous y voyez une terminologie se fabriquer.
Il faut mentionner enfin le De radiis, traité sur les rayons et leur action à distance, qui n'est conservé qu'en latin et dont l'attribution à Al-Kindî est discutée par les spécialistes. Il a beaucoup circulé au Moyen Âge dans les milieux intéressés par l'astrologie et les sciences occultes, et sa place dans le corpus authentique reste incertaine.
Postérité et influence
La postérité d'Al-Kindî s'est jouée sur deux terrains très différents, et elle a été plus durable en Occident latin que dans la tradition philosophique arabe elle-même.
Dans le monde musulman, son rôle a été celui d'un ouvreur plus que d'un maître. Al-Fârâbî, une génération plus tard, hérite du programme et du vocabulaire, mais il construit un système autrement rigoureux, adossé à une lecture directe d'Aristote et à une doctrine politique dont Al-Kindî n'avait pas l'équivalent. Avicenne va plus loin encore et sa métaphysique de l'être nécessaire et possible rend caduque l'argumentation d'Al-Kindî sur le commencement du monde. L'effet est paradoxal : le fondateur de la falsafa a été rapidement dépassé par ceux qu'il avait rendus possibles, et son nom s'est effacé derrière les leurs. Averroès le mentionne peu, et la tradition postérieure l'a souvent rangé parmi les précurseurs plutôt que parmi les autorités.
Son influence sur la théologie rationnelle est en revanche réelle. Sa doctrine de l'unité divine et de la création dans le temps rencontre les thèses du kalâm mutazilite, florissant sous les califes qui le protégeaient, et ses démonstrations de la finitude du monde ont alimenté une argumentation que l'on retrouve chez des théologiens musulmans, juifs et chrétiens. Vous en reconnaîtrez la structure dans certaines preuves médiévales de l'existence de Dieu par le commencement du monde.
En Occident, la trajectoire est tout autre. Plusieurs de ses traités sont traduits en latin au XIIe siècle, en Espagne, et circulent sous le nom d'Alkindi. Le De intellectu entre dans les discussions universitaires sur l'intellect agent. Le De aspectibus devient une source de l'optique, lue par Robert Grosseteste, par Roger Bacon et par les auteurs de la perspective, qui y trouvent des arguments géométriques sur la lumière. Albert le Grand le cite. Al-Kindî fait ainsi partie, avec les autres philosophes de langue arabe, de ce fonds de traductions sans lequel la scolastique du XIIIe siècle serait incompréhensible.
La redécouverte moderne est tardive. Une partie importante de son œuvre arabe a été retrouvée au XXe siècle dans un manuscrit d'Istanbul, et son édition a renouvelé les études : on a pu mesurer l'écart entre l'Al-Kindî latin, surtout connu pour l'optique et l'astrologie, et l'Al-Kindî arabe, métaphysicien et théoricien de la création. Les travaux récents, notamment ceux de Peter Adamson, lui rendent une place de philosophe à part entière, et non de simple intermédiaire entre les Grecs et Al-Fârâbî.
Controverses et débats
Quatre questions continuent de diviser les lecteurs d'Al-Kindî.
La première porte sur son rapport au kalâm mutazilite. Sa doctrine de l'unité absolue de Dieu, son refus des attributs positifs et sa défense de la création dans le temps recoupent des positions mutazilites, et il a vécu sous les califes qui soutenaient cette école. Certains historiens en concluent qu'il faut le lire comme un théologien rationaliste utilisant des outils grecs. D'autres soulignent que sa méthode est démonstrative et non exégétique, qu'il ne discute pas les questions proprement théologiques du libre arbitre ou du Coran incréé, et qu'il faut le tenir pour un philosophe rencontrant le kalâm plutôt que pour un mutazilite. Les sources ne permettent pas de trancher.
La deuxième concerne la cohérence de son aristotélisme. Al-Kindî se réclame d'Aristote, dont il a classé les livres, et il le contredit sur la question la plus lourde, celle de l'éternité du monde. S'agit-il d'un éclectisme peu rigoureux, comme on l'a souvent dit, ou d'une position construite, qui sépare la physique du Stagirite de sa cosmologie ? La difficulté est aggravée par un accident de transmission : plusieurs textes néoplatoniciens, notamment des extraits de Plotin et de Proclus, circulaient en arabe sous le nom d'Aristote. Une part de l'incohérence apparente d'Al-Kindî est donc imputable à sa bibliothèque et non à son raisonnement, mais les commentateurs ne s'accordent pas sur l'ampleur de cette part.
La troisième porte sur l'authenticité de certains écrits, en particulier du De radiis, conservé en latin seulement. Ce traité sur l'action des rayons à distance, abondamment lu par les milieux astrologiques médiévaux, soutient des thèses de causalité céleste difficiles à accorder avec le reste du corpus. Son attribution est contestée, et la réponse change l'image du philosophe : selon qu'on l'admet ou non, Al-Kindî devient une figure de la magie naturelle ou en reste étranger.
La quatrième question est celle de l'astrologie. Al-Kindî a écrit sur les influences célestes, ce qui n'avait rien d'exceptionnel au IXe siècle, l'astrologie passant alors pour une science du cosmos. Les lecteurs modernes se divisent sur la place qu'il faut lui donner : marge d'une œuvre par ailleurs rationnelle, ou pièce cohérente d'une physique où les corps célestes agissent causalement sur le monde sublunaire. La seconde lecture est aujourd'hui la plus fréquente parmi les spécialistes, sans faire l'unanimité.
Pour aller plus loin
Pour lire Al-Kindî, le mieux est de commencer par deux textes courts et très différents. Le traité Sur l'art de dissiper les tristesses se lit en une heure, demande peu de préparation et vous donne accès à une morale de la consolation inscrite dans la tradition antique. Le traité De l'intellect est bref également, mais technique : il faut y revenir après avoir lu quelques pages sur l'intellect chez Aristote.
Le texte central reste Sur la philosophie première, dont subsiste la première partie. Il existe en traduction française et dans plusieurs traductions anglaises, dont celle incluse dans le volume de Peter Adamson et Peter E. Pormann consacré aux écrits philosophiques d'Al-Kindî.
Parmi les études, l'ouvrage de Peter Adamson sur Al-Kindî est le point de départ le plus commode en langue anglaise. Il traite la métaphysique, la psychologie et la cosmologie, et il discute les problèmes d'attribution.
En français, l'histoire de la philosophie arabe de Henry Corbin et les travaux de Roshdi Rashed sur les sciences arabes, notamment l'édition de l'œuvre optique d'Al-Kindî, offrent deux approches complémentaires, l'une tournée vers la métaphysique et la spiritualité, l'autre vers les mathématiques et la physique.
Si vous voulez mesurer ce qu'Al-Kindî a rendu possible, lisez ensuite Al-Fârâbî, puis Averroès : vous verrez la falsafa gagner en rigueur systématique et perdre l'allure d'enquête tous azimuts qui fait le charme du premier d'entre eux. Et pour comprendre la portée de son argument contre l'éternité du monde, le détour par Maïmonide est éclairant, car le Guide des égarés discute précisément ce type de démonstration et en marque les limites.