La Pesanteur et la Grâce

Simone Weil

Publication : 1947 (posthume)

Analyse

Ce livre très lu n'a pas été écrit. Simone Weil est morte en Angleterre en août 1943, à trente-quatre ans. Elle n'avait publié de son vivant que des articles. Ce que la postérité connaît sous le titre La Pesanteur et la Grâce, paru chez Plon en 1947, est un florilège : des fragments choisis dans les cahiers qu'elle avait confiés, au printemps 1942, à Gustave Thibon, un agriculteur-philosophe de l'Ardèche chez qui elle avait travaillé aux vendanges.

Thibon a lu ces cahiers après la mort de Weil, en a recopié des passages, les a regroupés par thèmes et leur a donné des titres. Le titre général est de lui. L'ordre est de lui. Les coupes, les rapprochements, l'absence de contexte sont de lui. Il s'en est expliqué dans une préface où il revendique d'avoir voulu présenter au public un premier livre de Simone Weil, et il a travaillé sans l'accord de la famille, qui publiera ensuite les Cahiers intégraux chez Plon à partir de 1951.

Il faut le savoir avant de lire, parce que le succès du recueil - immense, durable, traduit dans le monde entier - a fixé une image de Weil qui doit autant à son compilateur qu'à elle. Et il faut le savoir sans en conclure que le livre serait faux : les phrases sont d'elle, et plusieurs comptent parmi les plus denses qu'elle ait écrites.

Le titre, qui est une thèse

Thibon a tiré son titre d'une opposition que Weil formule dès les premières pages des cahiers. Il y a dans l'âme humaine quelque chose qui fonctionne comme la gravitation dans la matière : une tendance constante à descendre, à combler, à prendre. Tous les mouvements naturels de l'âme obéissent à cette pesanteur, y compris ceux qui se donnent pour généreux. On console pour se consoler, on aide pour exister, on aime pour recevoir.

La grâce fait exception. Elle est le seul mouvement qui aille vers le haut, et elle ne vient pas de nous. On ne peut pas la produire ; on peut seulement ne pas lui faire obstacle. Weil tire de là une morale singulièrement exigeante, qui ne demande pas d'ajouter du bien mais de retirer ce qui empêche, et qui regarde avec méfiance tout effort de la volonté tendu vers le bien, parce que la volonté est encore une forme de prise.

Décréation, attention, malheur

Trois notions traversent le recueil, et chacune a une fiche à elle dans l'œuvre de Weil.

La décréation est le mot qu'elle forge pour désigner le passage de l'état de créature à l'état de non-créature, par renoncement au moi. Elle la distingue soigneusement de la destruction, qui ferait passer du créé au néant. Dieu, en créant, s'est retiré pour laisser être autre chose que lui ; l'imitation de ce retrait est la seule réponse possible, et elle consiste à consentir à ne pas être le centre. L'idée rejoint le tsimtsoum de la kabbale lourianique, que Weil ne cite pas, et qu'elle a probablement reconstruit par un autre chemin.

L'attention est l'opération par laquelle on suspend sa pensée pour la rendre disponible à ce qui est. Weil insiste sur le point qui surprend : ce n'est pas un effort musculaire, c'est au contraire une suspension de l'effort. « L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Elle en fait l'acte commun des études scolaires et de la prière, ce qui donne tout son sens à son texte sur les études comme préparation à l'amour de Dieu.

Le malheur n'est pas la souffrance. Weil réserve le mot à ce qui attaque la vie dans ce qui la rend vivable : un déracinement social, une humiliation prolongée, une douleur physique qui dure. Le malheur rend muet, il dégrade, il fait que celui qui le subit se méprise et que les autres s'en détournent. Elle en a fait l'expérience à l'usine en 1934-1935, et c'est de cette année-là qu'elle date le marquage d'esclave qu'elle dit avoir reçu.

Un christianisme hors de l'Église

Weil est née dans une famille juive agnostique. Les expériences qu'elle rapporte - à Solesmes en 1938, où elle récite un poème de George Herbert, puis à Assise - l'ont conduite à ce qu'elle appelle un contact avec le Christ. Elle ne s'est jamais fait baptiser, et elle s'en est expliquée longuement : rester dehors lui paraissait la place exacte de ceux qui n'appartiennent pas, et elle reprochait à l'Église son emploi de la formule anathema sit, par quoi elle exclut.

Cette position a rendu sa réception difficile des deux côtés. Les catholiques ont salué un témoin et déploré une hérétique ; les lecteurs non croyants ont souvent voulu séparer la mystique de la pensée sociale, ce que le recueil rend malaisé puisque les fragments mêlent l'une à l'autre. Ses pages sur Israël, qui figurent dans l'édition française et que l'édition anglaise de 1952 a écartées, portent des jugements durs sur l'Ancien Testament et ont été vivement discutées.

Comment lire ce livre

Le recueil se lit par fragments, et c'est à la fois son attrait et son piège. Les phrases sont frappantes, isolables, citables : elles ont fait de Weil une pourvoyeuse d'aphorismes. Mais une pensée découpée perd ses articulations, et Weil raisonne beaucoup plus qu'il n'y paraît. Les Cahiers complets, les Œuvres complètes chez Gallimard, et des textes qu'elle a elle-même composés comme Attente de Dieu ou L'Enracinement donnent de sa pensée une image plus continue.

Albert Camus, qui a dirigé la collection « Espoir » chez Gallimard où plusieurs de ses livres ont paru, la tenait pour « le seul grand esprit de notre temps ». Cette admiration, partagée par Georges Bataille, T. S. Eliot, Iris Murdoch ou Giorgio Agamben, s'est souvent nourrie du florilège de Thibon plus que de l'œuvre entière. C'est la rançon des livres qu'on n'a pas écrits.

Sources

Sources principales

Weil, Simone, La Pesanteur et la Grâce, textes choisis et présentés par Gustave Thibon, Plon, 1947. Texte primaire. La préface de Thibon a servi pour l'histoire des cahiers confiés en 1942 et pour la nature du travail de compilation.

Weil, Simone, Cahiers, Plon, 1951-1956, puis Œuvres complètes, Gallimard, depuis 1988. La confrontation avec les cahiers intégraux a servi à mesurer ce que le florilège doit à son éditeur.

Pétrement, Simone, La Vie de Simone Weil, Fayard, 1973. Biographie de référence, écrite par une condisciple, utilisée pour la chronologie de l'année d'usine, de Solesmes et de l'exil.

Wikipédia FR et EN, articles « La Pesanteur et la Grâce » et « Gravity and Grace », consultés en novembre 2026, pour les données éditoriales et les différences entre éditions.

Bibliographie et lectures recommandées

Vetö, Miklos, La Métaphysique religieuse de Simone Weil, Vrin, 1971, réédition L'Harmattan, 1997.

Devaux, André-A. et Chenavier, Robert, travaux et éditions des Cahiers Simone Weil, revue de l'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil.

Murdoch, Iris, The Sovereignty of Good, 1970, pour la reprise philosophique de la notion d'attention.

Fiches liées

Philosophes liés à ce texte

Explorer les thèmes

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « La Pesanteur et la Grâce », Philotopie, - CC BY-SA 4.0