Peter Frederick Strawson

23 novembre 1919 - 13 février 2006 11 min de lecture

Difficulté : 4/5

Philosophe analytique britannique majeur, figure de l'école d'Oxford. Sa critique de Russell sur la référence, sa réhabilitation de la métaphysique (descriptive) et son analyse de la responsabilité morale par les attitudes réactives ont durablement marqué la philosophie.

Prérequis : Œuvre rigoureuse supposant une familiarité avec la philosophie analytique. Les articles On Referring et Freedom and Resentment sont des entrées accessibles.

Biographie

Peter Frederick Strawson naît le 23 novembre 1919 à Londres et meurt le 13 février 2006 à Oxford. Philosophe britannique majeur du XXe siècle, il est l'une des grandes figures de la philosophie analytique d'Oxford de l'après-guerre, et l'un des artisans du renouvellement de la métaphysique au sein de cette tradition.

Strawson grandit dans une famille d'enseignants, dans la banlieue londonienne. Il étudie au St John's College d'Oxford, où il se forme à la philosophie, à la politique et à l'économie. Sa formation est interrompue par la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il sert dans l'armée britannique.

Après la guerre, Strawson revient à Oxford, qui est alors le grand centre mondial de la « philosophie du langage ordinaire », autour de figures comme Gilbert Ryle et John Austin. Il y est nommé à un poste d'enseignement en 1947 et y fera toute sa carrière. Sa réputation s'établit dès 1950 avec un article retentissant, « On Referring » (« De la référence »), où il critique la célèbre théorie des descriptions de Bertrand Russell. Ce texte le place d'emblée parmi les philosophes du langage les plus importants de sa génération.

Strawson devient l'une des figures dominantes de la philosophie à Oxford. Il est nommé professeur, élu à la chaire de métaphysique Waynflete en 1968, qu'il occupe jusqu'en 1987. Membre de la British Academy, il est anobli (knighted) en 1977. Tout au long de sa carrière, il forme et influence de nombreux philosophes, et son œuvre, qui touche à la philosophie du langage, à la métaphysique, à la théorie de la connaissance et à la philosophie morale, exerce un rayonnement considérable. Son fils, Galen Strawson, est lui-même devenu un philosophe reconnu. Peter Strawson meurt à Oxford en 2006, après une vie entièrement consacrée à la philosophie.

Pensée principale

Peter Strawson est l'un des philosophes analytiques les plus importants du XXe siècle. Son œuvre se caractérise par une volonté de dépasser les limites que la philosophie analytique de ses débuts s'était imposées, notamment en réhabilitant la métaphysique, longtemps tenue pour suspecte. Sa pensée se déploie dans trois directions majeures : la philosophie du langage, la métaphysique descriptive et la philosophie morale.

La référence contre Russell

Strawson se fait connaître en 1950 par son article « On Referring », l'une des contributions les plus célèbres de la philosophie du langage. Il y critique la théorie des descriptions définies de Bertrand Russell. On se souvient que Russell analysait l'énoncé « l'actuel roi de France est chauve » comme affirmant l'existence d'un roi de France, et le tenait donc pour faux puisqu'il n'existe pas de tel roi.

Strawson conteste cette analyse. Selon lui, Russell confond ce que l'énoncé affirme et ce qu'il présuppose. Quand je dis « l'actuel roi de France est chauve », je n'affirme pas qu'il existe un roi de France : je le présuppose. Or si la présupposition est fausse (s'il n'y a pas de roi de France), la question de savoir si l'énoncé est vrai ou faux ne se pose tout simplement pas : l'énoncé n'a pas de valeur de vérité, il rate sa cible. Strawson introduit ainsi la notion de présupposition, distincte de l'affirmation, et insiste sur la distinction entre une phrase, l'usage qu'on en fait et l'énoncé produit dans un contexte donné. Cette analyse, qui prend au sérieux l'usage effectif du langage ordinaire contre la reconstruction logique formelle, est un moment fondateur de la pragmatique et de la philosophie du langage.

La métaphysique descriptive

L'apport le plus original de Strawson est sans doute sa réhabilitation de la métaphysique, dans son maître-ouvrage Les Individus (Individuals, 1959). Alors que la philosophie analytique avait longtemps tenu la métaphysique pour un ensemble de pseudo-problèmes, Strawson propose une « métaphysique descriptive ».

Il distingue deux types de métaphysique. La métaphysique « révisionniste » cherche à produire une image du monde meilleure que celle du sens commun, quitte à la corriger profondément (c'est le cas, selon lui, de Descartes ou de Leibniz). La métaphysique « descriptive », qu'il privilégie, se contente de décrire la structure la plus générale de notre pensée du monde, telle qu'elle se manifeste dans notre langage et notre expérience. Il ne s'agit pas d'inventer une nouvelle réalité, mais de mettre au jour les concepts fondamentaux que nous employons toujours déjà pour penser le réel.

Dans cette perspective, Strawson analyse les notions les plus fondamentales : celle d'objet particulier, celle d'identification et de réidentification des choses dans l'espace et le temps. Il soutient que deux catégories d'entités sont fondamentales (« basiques ») dans notre schème conceptuel : les corps matériels et les personnes. La notion de personne, en particulier, fait l'objet d'une analyse célèbre : la personne est pour Strawson un concept primitif, auquel on attribue à la fois des prédicats physiques (un corps) et des prédicats de conscience (des états mentaux), sans qu'on puisse réduire l'un à l'autre ni séparer les deux comme le faisait le dualisme cartésien. Cette analyse renouvelle profondément le problème classique du rapport de l'âme et du corps.

Liberté et ressentiment

Strawson a enfin marqué la philosophie morale par un article célèbre, « Freedom and Resentment » (« Liberté et ressentiment », 1962), qui porte sur le vieux débat de la liberté et du déterminisme. Plutôt que de trancher abstraitement la question de savoir si nous sommes libres, Strawson part de nos « attitudes réactives » concrètes (la gratitude, le ressentiment, l'indignation, le pardon) que nous éprouvons spontanément à l'égard des actions d'autrui. Ces attitudes, qui présupposent que nous tenons les autres pour responsables, sont si profondément enracinées dans nos relations humaines qu'aucune thèse théorique sur le déterminisme ne pourrait nous conduire à y renoncer entièrement. La question de la responsabilité morale, suggère Strawson, ne se règle donc pas dans la métaphysique abstraite, mais dans l'analyse de ces pratiques et attitudes qui constituent notre vie morale effective. Cet article a relancé tout le débat contemporain sur la liberté et la responsabilité.

Œuvres majeures

L'œuvre de Strawson, moins abondante que celle de certains de ses contemporains, se distingue par sa densité et par l'importance durable de chacune de ses contributions.

L'article « On Referring » (« De la référence », 1950) est le texte qui établit la réputation de Strawson. Bref mais décisif, il critique la théorie des descriptions de Russell et introduit la notion de présupposition. C'est l'un des articles les plus discutés de la philosophie du langage du XXe siècle.

Introduction to Logical Theory (1952) est un ouvrage sur la logique et son rapport au langage ordinaire, où Strawson examine les écarts entre la logique formelle et le fonctionnement effectif du langage.

Les Individus. Essai de métaphysique descriptive (Individuals: An Essay in Descriptive Metaphysics, 1959) est l'œuvre majeure de Strawson et l'un des grands livres de métaphysique du XXe siècle. Il y développe le projet d'une métaphysique descriptive et propose ses analyses fondamentales sur les particuliers, l'identification, le rôle basique des corps et des personnes. C'est l'ouvrage qui a contribué de façon décisive à réhabiliter la métaphysique dans la tradition analytique.

« Freedom and Resentment » (« Liberté et ressentiment », 1962) est un article majeur de philosophie morale, qui aborde le problème de la liberté et du déterminisme à partir de l'analyse des attitudes réactives. Ce texte a profondément renouvelé le débat contemporain sur la responsabilité morale.

The Bounds of Sense (1966) est une étude importante consacrée à la Critique de la raison pure de Kant. Strawson y propose une relecture de Kant qui dégage ce qu'il juge philosophiquement défendable (l'analyse des conditions de l'expérience) de ce qu'il tient pour les excès de l'« idéalisme transcendantal ». Cet ouvrage a fortement influencé la réception analytique de Kant.

Strawson a par ailleurs publié de nombreux articles et essais (rassemblés dans plusieurs recueils) sur la vérité, la connaissance, la perception, le scepticisme et la philosophie du langage, qui prolongent et approfondissent les thèmes de ses grandes œuvres.

Postérité et influence

L'influence de Strawson sur la philosophie analytique de la seconde moitié du XXe siècle est considérable, et elle s'exerce dans plusieurs domaines.

En philosophie du langage, sa critique de Russell dans « On Referring » et sa notion de présupposition ont durablement marqué la discipline. Le débat entre l'approche russellienne (reconstruction logique) et l'approche strawsonienne (attention à l'usage du langage ordinaire et au contexte) est l'un des grands axes de la philosophie du langage du XXe siècle. La distinction entre ce qu'un énoncé affirme et ce qu'il présuppose est devenue un outil conceptuel d'usage courant en sémantique et en pragmatique.

En métaphysique, l'influence de Strawson a été décisive. En montrant qu'une métaphysique rigoureuse était possible au sein de la tradition analytique, sous la forme d'une description de notre schème conceptuel, Les Individus a contribué à rouvrir un champ que le positivisme logique avait cherché à fermer. Toute la métaphysique analytique contemporaine, qui connaît depuis un essor considérable, est en partie tributaire de ce geste de réhabilitation. Son analyse du concept de personne, en particulier, reste une référence dans les débats sur l'identité personnelle et le rapport corps-esprit.

En philosophie morale, « Freedom and Resentment » a eu une postérité immense. En déplaçant le débat sur la liberté du terrain de la métaphysique abstraite vers celui de l'analyse de nos attitudes réactives, Strawson a ouvert une voie que de nombreux philosophes ont empruntée. Tout un courant contemporain de la réflexion sur la responsabilité morale (le « compatibilisme » d'inspiration strawsonienne) se réclame de cet article.

Dans la réception de Kant, The Bounds of Sense a fortement marqué la lecture analytique du criticisme. En séparant ce qui, chez Kant, relève d'une analyse défendable des conditions de l'expérience de ce qui relève de l'idéalisme transcendantal jugé excessif, Strawson a proposé un Kant « épuré » qui a influencé des générations de commentateurs analytiques.

Aujourd'hui, Strawson est reconnu comme l'un des philosophes analytiques les plus importants et les plus influents de l'après-guerre. Sa réhabilitation de la métaphysique, sa philosophie du langage attentive à l'usage, son analyse de la responsabilité morale continuent de structurer des débats vivants. Figure majeure de l'« école d'Oxford », il a contribué à faire évoluer la philosophie analytique d'une méfiance à l'égard de la métaphysique vers une pratique renouvelée de celle-ci.

Pour aller plus loin

Strawson écrit dans une prose précise, rigoureuse et élégante, caractéristique de la meilleure tradition d'Oxford. Sa pensée est exigeante, mais ses textes récompensent l'effort.

Pour entrer dans son œuvre, l'article « On Referring » (1950) est un bon point de départ : bref, célèbre, il donne à voir la méthode strawsonienne d'attention au langage ordinaire, à condition de connaître au préalable la théorie de Russell qu'il critique. De même, « Freedom and Resentment » (1962) est un article accessible et passionnant, qui peut se lire indépendamment du reste de l'œuvre.

Les Individus (1959) est l'œuvre maîtresse, mais c'est un livre exigeant, qui suppose une certaine familiarité avec la philosophie analytique. On peut commencer par l'introduction, où Strawson expose son projet de métaphysique descriptive, avant d'aborder les analyses plus techniques.

The Bounds of Sense (1966) intéressera particulièrement les lecteurs de Kant : c'est une relecture analytique stimulante de la Critique de la raison pure, qui suppose toutefois de connaître un peu l'œuvre kantienne.

Pour situer Strawson, les présentations de la philosophie analytique d'Oxford de l'après-guerre (autour de Ryle, Austin, Strawson) éclairent son contexte. Il est aussi éclairant de le lire en regard de Russell, dont il prolonge et critique l'approche, et dont il marque un déplacement vers une attention plus grande au langage ordinaire.

L'article « Peter Strawson » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, avec des développements sur chacune de ses contributions majeures.

Avertissement de lecture : Strawson distingue soigneusement ses analyses et procède par étapes argumentatives serrées. Il faut le lire lentement, en suivant le fil de l'argumentation, plutôt que de chercher des formules à retenir. C'est un philosophe de la rigueur patiente plus que de la fulgurance.

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