Décréation

Aussi appelé : Consentement à ne pas être, Renoncement au moi

Metaphysique 8 min de lecture

Difficulté : 4/5

Forgée par Simone Weil, la décréation désigne le passage du créé à l'incréé : le renoncement au moi par lequel la créature répond au retrait de Dieu dans l'acte de création. Elle se distingue expressément de la destruction, qui reconduit au néant.

Le texte où le mot apparaît

La formulation canonique se trouve dans La Pesanteur et la Grâce, recueil publié en 1947 par Gustave Thibon à partir des cahiers que Simone Weil lui avait confiés avant de quitter la France, et qui comporte un chapitre intitulé « Décréation ». Elle y écrit : « Décréation : faire passer du créé dans l'incréé. » Et elle ajoute immédiatement la distinction qui commande tout : « Destruction : faire passer du créé dans le néant. »

Retenez cette opposition, car elle écarte d'emblée le malentendu le plus naturel. Décréer n'est pas détruire. La destruction réduit à rien ; la décréation reconduit à ce qui précède l'être séparé. L'une est une suppression, l'autre un retour.

Il faut préciser le statut de ce texte. La Pesanteur et la Grâce n'est pas un livre de Simone Weil : c'est un montage d'extraits, choisi et organisé par un tiers, à partir de notes de travail non destinées à la publication. Les Cahiers, publiés plus tard dans leur continuité, donnent une image moins ramassée et plus hésitante de la pensée. Toute lecture de la décréation doit en tenir compte : nous travaillons sur des fragments.

La thèse sur la création

La décréation ne se comprend qu'à partir d'une conception singulière de la création. Pour Simone Weil, créer n'est pas, de la part de Dieu, un acte de puissance mais un acte de retrait. En faisant exister autre chose que lui, Dieu renonce à être tout : il consent à ne pas occuper la place qu'occupe désormais la créature. La création est donc une abdication, un abandon de puissance, et c'est en ce sens qu'elle est un acte d'amour.

De là cette formule, dans le même recueil : « Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l'absence. » Ce que nous éprouvons comme absence de Dieu - le silence, le malheur, l'indifférence des lois de la nature - n'est pas un défaut de la création : c'en est la condition.

Simone Weil rapproche explicitement cette idée du dépouillement dont parle l'épître aux Philippiens à propos du Christ, ce que la théologie appelle la kénose. Dieu se vide. Et si la création est une kénose divine, la réponse de la créature ne peut être qu'une kénose en retour.

La thèse sur le moi

Qu'est-ce qui, en nous, est à décréer ? Le moi. Non pas la personne, non pas l'individu dans ce qu'il a de singulier, mais ce que Simone Weil appelle le « je » : la position centrale que chacun s'attribue spontanément, à partir de laquelle le monde s'ordonne en fonction de son propre intérêt.

Ce « je », nous l'avons reçu par usurpation. Puisque Dieu s'est retiré pour nous laisser être, notre existence séparée occupe une place qui, à la lettre, n'est pas la nôtre. Y renoncer n'est donc pas se mutiler : c'est rendre ce qui a été prêté. Simone Weil parle de consentir à ne pas être, et elle y voit le seul acte véritablement libre dont nous disposions - le seul qui ne soit pas déterminé par la pesanteur, cette loi de l'âme qui nous fait toujours chercher notre avantage.

Comment cela se pratique : l'attention

La décréation n'est pas une méthode. Simone Weil est formelle sur ce point : il n'y a rien à faire pour se décréer, parce que tout ce que l'on ferait serait encore une initiative du moi. Ce qui est à notre portée est négatif : ne pas combler le vide, ne pas chercher de compensation, consentir à l'attente.

C'est ici que le concept rejoint celui d'attention. L'attention véritable est pour elle la suspension du moi, un regard qui ne cherche rien et qui laisse venir ce qui est. Elle en donne pour exemple l'écoute d'un malheureux : écouter vraiment suppose de ne pas se mettre à sa place, de ne pas s'attendrir sur soi à travers lui. L'attention est donc la forme accessible de la décréation, et c'est par elle que le concept devient opérant dans l'expérience ordinaire - celle du travail, de l'étude, du rapport à autrui.

Simone Weil accorde aussi une place au malheur, qu'elle distingue soigneusement de la souffrance : le malheur, qui détruit la personnalité sociale, peut rapprocher involontairement de la décréation. Mais elle ne le souhaite à personne et ne le présente jamais comme une voie à emprunter : c'est un fait qu'elle analyse, non un conseil.

Les filiations

Le mot est neuf, l'intuition est ancienne, et Simone Weil le sait.

Chez Maître Eckhart et dans la mystique rhénane, le détachement conduit à un dépouillement du moi et jusqu'à une forme de pauvreté où l'âme ne veut plus rien, ne sait plus rien, n'a plus rien. L'affinité est frappante, même si Simone Weil ne se réclame pas d'Eckhart.

Chez Plotin, l'union à l'Un suppose d'abandonner la multiplicité et jusqu'à la conscience de soi ; la formule de l'Ennéade finale, qui invite à retrancher tout, va dans le même sens.

Simone Weil lisait par ailleurs les Upanishads et la Bhagavad-Gîtâ, et elle en tirait la notion d'un acte accompli sans attachement au fruit, qu'elle rapproche de son consentement.

Enfin, sa lecture de Platon est constante : le Bien au-delà de l'être, le passage de l'ombre à la lumière, la mort comme séparation de l'âme. Elle lit Platon comme un mystique, ce qui est une décision d'interprétation qu'on peut discuter.

Postérité et usages

La diffusion du concept doit beaucoup au succès de La Pesanteur et la Grâce dans l'après-guerre, où le livre circule bien au-delà des cercles philosophiques. Albert Camus, qui dirigea la publication de plusieurs volumes de Simone Weil chez Gallimard, contribua à sa réception.

En théologie, la décréation a nourri les réflexions sur la kénose et sur la souffrance de Dieu, et on la trouve discutée chez des auteurs très divers, catholiques comme protestants.

En philosophie française, le concept a été repris par des lecteurs attentifs au rapport entre éthique et effacement de soi ; les travaux de Robert Chenavier et d'Emmanuel Gabellieri en constituent les relectures les plus suivies.

Hors de la philosophie, le mot a connu une seconde vie : la poète et helléniste Anne Carson a publié en 2005 un ensemble de textes intitulé Decreation, qui fait de la notion un principe d'écriture et l'applique à Sappho et à Marguerite Porete autant qu'à Simone Weil. Le concept s'y éloigne de son contexte religieux pour devenir une catégorie esthétique.

Controverses

Est-ce un concept philosophique ? Les textes où le mot apparaît sont des notes de travail, mêlant analyse, prière et lecture. Certains y voient une pensée en cours d'élaboration, qu'il faut prendre comme telle ; d'autres estiment qu'il s'agit d'écriture spirituelle et que la traiter comme un concept lui fait violence. La question se pose pour une grande partie de l'œuvre de Simone Weil, qui n'a publié presque aucun des textes dont elle est aujourd'hui connue.

Le soupçon d'une morale de l'anéantissement. C'est l'objection la plus sérieuse. Un concept qui fait de la renonciation au moi le seul acte libre risque de valoriser l'effacement de soi, et plusieurs lectures - notamment dans la philosophie féministe - ont souligné que cette valorisation ne pèse pas également sur tous : exhorter à disparaître celles et ceux dont la place est déjà contestée n'a pas le même sens que de s'y exhorter soi-même. Les défenseurs de Simone Weil répondent que la décréation vise le moi usurpateur et non la personne, qu'elle insiste constamment sur la dignité des êtres humains et qu'elle a consacré une part de sa vie à la défense des opprimés. Le débat porte sur la solidité de cette distinction.

La biographie et l'œuvre. Simone Weil est morte en 1943, à trente-quatre ans, dans des circonstances où sa réduction volontaire d'alimentation a joué un rôle, longuement discuté par ses biographes. La tentation est grande de lire la décréation à la lumière de cette fin, et de conclure soit à une cohérence admirable, soit à une doctrine dangereuse. Les deux mouvements sont également hâtifs : rien, dans les textes, ne présente la décréation comme un programme de destruction physique, et la distinction qu'elle maintient entre décréation et destruction s'y oppose explicitement. Mais l'ambiguïté existe et il serait malhonnête de la taire.

Un concept chrétien ou universalisable ? Simone Weil n'a jamais été baptisée, tout en se disant proche du christianisme. Faut-il une théologie de la création pour que le concept ait un sens, ou peut-on en retenir la seule part éthique - la suspension du moi dans l'attention ? Les lectures contemporaines, notamment celle d'Anne Carson, montrent que la seconde voie est praticable. Reste à savoir ce qu'il reste alors du concept.

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